Le Registre de Minuit
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Le soleil du matin coulait à travers les vitres restaurées du grand salon, dessinant des losanges d’or sur le marbre fraîchement lavé. Les serviteurs avaient travaillé toute la nuit pour effacer les traces de la bataille, mais l’odeur de fumée et de fer demeurait, tenace, comme un souvenir que même la pierre refusait d’oublier.
Anya se tenait devant la haute fenêtre, les deux anneaux d’or sombre glissant entre ses doigts. Elle les tournait, les regardait capturer la lumière, se demandant si leur poids avait toujours été là ou si c’était sa propre histoire qui lui paraissait soudain si lourde à porter.
Kael se tenait à quelques pas, le bras droit en écharpe, le visage pâle mais les yeux clairs. Il l’observait sans mot dire, comme il avait observé tant de jours, tant de nuits, tant de vies qu’elle ne se rappelait plus.
— Tu devrais être au lit, dit-elle sans se retourner. Le médecin a parlé de ta blessure.
— Le médecin a aussi parlé de celle qui refuse de dormir depuis deux jours.
Elle sourit, un pli ironique qu’il connaissait bien. Elle se retourna enfin, les anneaux glissant dans la paume de sa main.
— J’ai une demande à te faire.
— Une demande ou un ordre ?
— Une demande.
Il inclina la tête, attendant. Elle fit un pas vers lui, puis un autre, jusqu’à n’être qu’à une distance où il fallait lever les yeux pour croiser les siens.
— Je veux que tu deviennes le chef de ma garde personnelle. Titre complet, salaire complet, autorité sur tous les hommes qui portent les couleurs d’Anya. Tu choisiras tes capitaines, tu organiseras les tours, tu auras le dernier mot sur ma sécurité.
Kael resta silencieux un long moment. Autour d’eux, les courtisans s’étaient peu à peu rassemblés, attirés par la rumeur de la présence de la princesse, par la curiosité de voir comment elle allait se comporter après cette nuit de légende.
Anya vit les regards, les chuchotements. L’ancienne Anya, celle qui doutait de tout, aurait fui ces regards. La nouvelle Anya les soutint.
— Tu as fait plus pour moi que n’importe quel capitaine ou général de ce royaume, continua-t-elle. Tu as tenu le fil de ma vie quand je ne pouvais pas le tenir moi-même. Tu as écrit mes jours, mes heures, mes peurs. Tu as pris des coups que j’aurais dû prendre. Tu as tenu un mur entier avec ta propre chair, pour que je puisse finir ce que j’avais commencé.
Elle leva la main, les anneaux brillant à ses doigts.
— Si je suis encore moi-même, si je sais qui je suis, c’est parce que tu me l’as appris chaque matin. Alors oui, je veux que tu sois chef de ma garde. Je veux que tu sois la première chose que je vois en ouvrant les yeux, non pas parce que tu es un serviteur, mais parce que tu es le seul homme en qui j’ai confiance.
Kael baissa les yeux un instant. Quand il les releva, il y avait dans son regard quelque chose de doux et de têtu à la fois, une lumière qu’elle n’avait jamais vue auparavant, ou qu’elle n’avait jamais su lire.
— Je refuse.
La cour entière retint son souffle. Anya cligna des yeux, certaine d’avoir mal entendu.
— Tu… refuses ?
— Je refuse ce titre, oui.
Elle eut un rire incrédule, nerveux.
— Tu viens de risquer ta vie pour moi, et tu refuses une promotion ?
Kael fit un pas en avant, si près qu’elle pouvait sentir le parfum d’herbes amères de son bandage, et le cuir fatigué de son pourpoint.
— Je ne veux pas être chef de ta garde, Anya. Je ne veux pas être le commandant de tes hommes, ni celui qui donne des ordres, ni celui que l’on salue en passant dans les couloirs.
— Alors qu’est-ce que tu veux ?
Sa main valide se leva, hésita une fraction de seconde, puis toucha sa joue. Sa paume était chaude, rugueuse, couverte de petites cicatrices qu’elle ne connaissait pas.
— Je veux être celui qui s’assied à côté de toi quand tu n’arrives pas à dormir. Celui qui se souvient pour toi quand ta mémoire flanche. Celui qui traverse les couloirs à tes côtés, pas derrière toi. Je veux être ton égal, Anya. Pas ton bouclier. Pas ton arme. Pas ton capitaine.
Sa voix trembla à peine sur les derniers mots, comme s’il les avait gardés trop longtemps prisonniers.
— Je veux être celui qui t’aime ouvertement, devant cette cour, devant ce royaume, sans titre qui protège et sans distance qui arrange.
Le silence du salon devint absolu. Quelque part, un oiseau chanta dans les jardins. Anya sentit son cœur battre dans sa gorge, ses tempes, le bout de ses doigts.
— Tu as choisi un moment étrange pour te déclarer, dit-elle, la voix un peu rauque. Devant toute la cour, le bras en écharpe, l’odeur de fumée encore dans nos cheveux.
— C’est le seul moment qui compte. Tu te souviens de tout, aujourd’hui. Tu te souviendras demain. Et après-demain. Je veux que le premier souvenir que tu gardes de ce jour, pour toujours, soit celui-ci.
Elle le regarda. Vraiment le regarda. Non pas comme une princesse regarde un garde, non pas comme une malade regarde son soignant, mais comme une femme regarde l’homme qui l’a tenue, nuit après nuit, dans les pages d’un livre qu’elle ne lisait jamais.
Elle se haussa sur la pointe des pieds et l’embrassa.
Ce fut d’abord un geste hésitant, presque timide, comme une première page qu’on écrit avec une plume qui tremble. Puis il répondit, et sa main valide vint se poser sur sa nuque, et le baiser devint une certitude.
Les courtisans, figés dans un silence sidéral, ne surent s’il fallait applaudir, se retirer, ou faire semblant de rien. Quelqu’un toussa. Quelqu’un d’autre, plus sage, entama discrètement la retraite.
Quand ils se séparèrent, Anya riait, les yeux brillants.
— Je crois que tu viens de me voler un baiser devant cent personnes.
— Je crois que je l’ai mérité.
— Tu n’as pas le grade pour ce genre de familiarité.
Il sourit, un sourire fatigué mais franc, celui qu’elle n’avait vu que dans ses souvenirs retrouvés.
— Alors donne-moi un grade qui corresponde.
Elle rit de nouveau, plus fort cette fois, et ce rire était si nouveau, si léger, qu’un murmure parcourut la cour. On n’avait pas entendu la princesse rire ainsi depuis des années. Peut-être jamais.
— Très bien. Tu seras mon conseiller personnel. Un titre sans responsabilité officielle, sans lien de commandement, et qui ne t’oblige à obéir à personne d’autre qu’à toi-même. Et à m’accompagner partout.
— Partout ?
— Partout. Je suis une princesse, désormais consciente. J’ai besoin de quelqu’un qui me rappelle qui je suis, même quand je le sais déjà. Et aussi parce que tu as des yeux qu’il serait dommage de perdre de vue.
Elle se tourna vers la petite table où reposait un livre neuf, relié de cuir bleu nuit, avec son nom gravé dessus. Elle s’en approcha, ouvrit la première page encore vierge, et saisit la plume que Kael avait toujours portée à sa ceinture. Une plume d’oie usée, avec une encoche au manche, qu’il gardait depuis des années pour écrire l’histoire de ses jours.
Elle trempa la plume dans l’encre, hésita, puis écrivit d’une main ferme :
*Ceci est le jour où je me souviens de tout.*
Elle se relut, sourit, puis ajouta en dessous : *Et ceci est le premier jour où je choisis d’écrire ma propre histoire.*
Au fond de la salle, un murmure trouva son chemin jusqu’aux cuisines, puis aux salles de garde, puis jusqu’aux appartements royaux. Une heure plus tard, le roi Édouard, affaibli mais debout, arriva dans le salon, appuyé sur le bras d’un serviteur. Il regarda sa fille, les anneaux à ses doigts, le livre ouvert devant elle, puis l’homme à ses côtés, et il comprit.
— On m’a dit que ma cour célébrait quelque chose, dit-il d’une voix encore rauque. J’espère que vous avez laissé un toast pour le roi.
Anya courut vers lui, l’embrassa sur les deux joues, et l’entraîna vers le centre du salon où s’élevait un murmure d’approbation. Les serviteurs apparurent comme par enchantement avec des coupes de vin d’automne. Quelqu’un cria un peu trop fort : « À la princesse ! » et la salle entière reprit en chœur, les verres levés vers la lumière du matin, vers la femme qui se tenait là, entière, guérie du plus cruel des maux.
Un toast à la princesse qui se souvient.
Kael la regarda lever sa coupe, puis la baisser pour boire, puis se retourner vers lui, le livre de cuir bleu serré contre son cœur. Ses yeux ne la quittèrent pas une seule seconde.
— À la première page, murmura-t-elle, juste pour lui.
— À toutes les pages suivantes, répondit-il.
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