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Le Registre de Sang

Lire le chapitre 1: The Barricade Dawn

La poudre flottait dans l’air comme un brouillard sale. Étienne Vasseur courait, le souffle court, sa chemise collant à sa peau sous la redingote trop lourde pour cette matinée d’avril qui sentait déjà le sang et le soufre.

Le Faubourg Saint-Antoine s’était réveillé en armes. À chaque intersection, des pavés arrachés formaient des remparts improvisés, des drapeaux rouges et tricolores se disputaient la fumée des premiers coups de feu. La garde nationale avait tiré une heure plus tôt – un jeune homme de dix-neuf ans était mort, disait-on, une baïonnette dans le ventre, pour avoir crié « Vive la République démocratique ! ». La rumeur avait fait le reste.

Étienne ne pensait pas à la République. Il pensait à la colonne qu’il devait livrer à midi. À la nouvelle qui ferait vendre le prochain numéro de *La Lanterne*. Au visage de son rédacteur en chef, ce vieux renard de Charpentier, qui lui avait lancé depuis son bureau enfumé : « Vasseur, si tu reviens sans un cadavre et un coupable, ne reviens pas du tout. »

Un cadavre, il l’avait trouvé. Une dizaine de cadavres. Mais les coupables, c’était plus compliqué.

La barricade principale se dressait rue du Faubourg-Saint-Antoine, haute de trois étages, consolidée par un omnibus renversé, des tonneaux, des matelas éventrés qui laissaient échapper leur laine comme des entrailles. Cent, deux cents insurgés s’y pressaient – des ouvriers du bois, des tanneurs, des ferblantiers, des femmes qui chargeaient des fusils, des gamins qui roulaient des pierres vers les crêtes. Au sommet, un homme brandissait un drapeau noir frappé d’un coq rouge.

Étienne s’approcha, carnet en main, criant son nom et son journal comme un sauf-conduit. « Vasseur ! *La Lanterne* ! Je suis de votre côté ! »

Un vieux barbu lui fit signe de monter. « Tu écris contre les bourgeois ? » demanda le barbu.

« J’écris contre les menteurs », répondit Étienne.

Le barbu ricana. « Alors tu écriras beaucoup. »

Étienne grimpa sur les pavés, s’accroupit derrière un tonneau défoncé. Le canon des soldats, en bas de la rue, brillait sous le soleil pâle. Les officiers galopaient le long des façades, sabre au clair, criant des ordres que le vent emportait. Ils attendaient. Ils attendaient toujours, ces chiens-là. Ils laissaient la peur faire son travail.

C’est alors qu’Étienne le vit.

Un homme, au pied de la barricade, côté soldats. Il avançait seul, les mains légèrement écartées, portant une blouse de toile bleue – le costume de l’ouvrier – mais il marchait trop droit, trop vite, les épaules trop carrées pour avoir jamais manié une scie ou un rabot. Il portait sous le bras un paquet plat, enveloppé dans une toile cirée sombre, qu’il tenait contre sa poitrine comme un trésor. Il parlait aux gardes nationaux massés derrière une voiture renversée, leur montrait quelque chose, semblait négocier un passage.

« Qui est-ce ? » demanda Étienne au barbu.

Le barbu se pencha, plissa les yeux. « Je ne le connais pas. Il est arrivé à l’aube, il parlait aux capitaines des ateliers. Il disait qu’il venait du comité central. Un délégué. »

Un délégué. Étienne nota le mot. Les comités pullulaient comme des mouches sur une charogne, chacun se réclamant de la souveraineté du peuple.

L’homme à la blouse bleue se retourna alors vers la barricade, et il fit un geste – un geste brutal, bref, comme un marteau qui frappe une enclume. Il ne criait pas, mais le sens était clair : il fallait frapper maintenant, avant que les soldats ne se déploient.

Un groupe d’insurgés s’élança soudain pour attaquer les soldats. Ils étaient peut-être trente, poussant des charrettes de pavés, brandissant des sabres et des fusils de chasse. Les fenêtres des immeubles s’ouvrirent, des femmes jetèrent des casseroles et des seaux d’eau bouillante sur les gardes.

Et le délégué resta là, au milieu, observant.

Un coup de feu claqua. Un deuxième. Les insurgés s’étaient arrêtés, hésitaient, se repliaient en criant. Les soldats, eux, reformaient leurs rangs. L’officier à cheval leva son sabre.

Et le délégué – l’homme à la blouse bleue – fit un pas de côté, tout naturellement, comme quelqu’un qui allume une cigarette sous une pluie battante.

C’est alors qu’un soldat en uniforme de ligne, un conscrit au visage d’enfant, poussa un cri : « Ils fuient ! » – et il tira dans le dos de l’homme à la blouse bleue.

Le coup partit à bout portant. La balle traversa l’homme, qui fit un demi-tour lent, comme une marionnette dont on coupe les fils. Son bras lâcha le paquet ciré, qui tomba sur les pavés avec un bruit sourd. L’homme s’effondra sur le côté, la bouche ouverte sur des mots qui ne sortirent pas. Le soldat-enfant regarda sa baïonnette, son fusil, son ombre – puis il pivota et courut en direction de la caserne, déserteur avant même d’avoir compris ce qu’il venait de faire.

Personne ne se précipita vers le cadavre. Les insurgés reculaient, les soldats avançaient, et dans cette seconde de chaos – ce vide immense et fragile – Étienne *sauta*.

Il glissa, se rattrapa, roula sur l’épaule et se retrouva à genoux à côté du corps. L’homme regardait le ciel, les yeux déjà vitreux. Dans sa chute, la blouse s’était ouverte, révélant sous la toile un gilet de fine laine grise, une cravate de soie blanche. Pas un ouvrier. *Ça ne va pas être ça.*

Étienne saisit le paquet ciré. Il était lourd, carré, de la taille d’un bréviaire.

« Eh ! Toi ! » hurla quelqu’un derrière lui – une voix d’officier, dure comme du bronze.

Étienne ne se retourna pas. Il se jeta la tête la première dans une ruelle si étroite que les murs semblaient se toucher en haut, si sale que ses semelles glissaient sur une boue qui sentait l’égout et le sang de boucherie. Il entendit le crépitement des fusillades derrière lui, les hurlements, le craquement de la barricade qui cédait enfin sous les baïonnettes.

Quelques secondes plus tard, des pas. Deux paires, rapides, martelant les pavés.

Étienne serra le paquet contre sa poitrine et se mit à courir plus vite, zigzaguant, renversant un panier de poissons, bousculant une laitière qui hurla un juron, tournant à gauche, à droite, se faufilant sous une charrette, forçant une porte qui s’ouvrit sur une cour intérieure, une buanderie, un escalier en colimaçon qui sentait le chou et le moisi.

Il grimpa. Il grimpa jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’escalier, seulement une trappe qui donnait sur un toit de zinc – le dernier étage d’une maison de six étages qui dominait le faubourg.

Il s’accroupit derrière une cheminée, haletant, la main qui étreignait le paquet tremblante comme une feuille. En bas, les pas passèrent, s’arrêtèrent, hésitèrent… puis décrurent, s’éloignèrent, se noyèrent dans le remue-ménage de la rue.

Étienne resta immobile pendant ce qui lui parut une heure. Le soleil montait, chauffait le zinc, dont la moiteur montait à travers son pantalon. Il respira profondément, puis il regarda l’objet dans sa main.

Il ouvrit le paquet ciré.

Le livre – car c’était un livre, un registre à couverture de cuir râpé – était petit, dense. À l’ouverture, le papier était bon, un papier fin de chancellerie, à filigrane. Il contenait des lignes de chiffres, des dates, des noms. Étienne parcourut ses lignes comme un félin qui suit une proie à travers les hautes herbes.

23 avril, *Rue de la Corderie*, 12 francs, *J.-B. Marat*. 25 avril, *Barricade des Lombards*, 47 francs, *Henri D.*. 1er mai, *Ateliers nationaux*, 300 francs, *— désigné par C.*

Sous les dates, sous les sommes, il y avait un mot répété, barré à moitié : *DÉTONATEUR*. Et une abréviation : *V. et M. – en concurrence*.

Étienne referma le livre d’un coup sec, l’air de celui qui vient de toucher une poêle trop chaude.

« Qu’est-ce que tu as ramassé, Vasseur ? » murmura-t-il pour lui-même.

Il le remit dans sa toile cirée, le glissa dans sa redingote, entre sa chemise et la doublure, là où il gardait son nécessaire d’écriture. Il resta sur ce toit de zinc, dans la fumée de la ville qui brûlait, à regarder le faubourg d’où montait la rumeur d’une barricade qui n’existait plus.

Il pensa à Charpentier, qui attendait sa copie. Il pensa aux trente insurgés qui avaient chargé comme des moutons vers un abattoir sur un geste d’un homme en blouse bleue qu’il ne connaissait pas. Il pensa à ce soldat-enfant, qui avait tiré dans le dos mais dont la main avait tremblé.

Il pensa au nom *J.-B. Marat*, écrit sans prénom, sans adresse. Le héros de la Révolution française, quarante ans mort déjà.

Quelqu’un, quelque part, était en train d’écrire une nouvelle Révolution avec des dates et de l’argent. Et Étienne Vasseur tenait ce livre dans sa chemise comme on tient une grenade sans percuteur.

En bas de l’immeuble, au débouché de la ruelle, un homme en redingote noire s’arrêta, leva la tête, et regarda longuement la silhouette accroupie derrière la cheminée. Puis il tourna les talons et disparut dans la foule qui montait vers les barricades.

Étienne ne le vit pas. Mais quand il redescendit, une heure plus tard, il avait pris sa décision. Il ne rendrait pas ce livre. Il le lirait. Et il écrirait ce qu’il contenait, quel qu’en fût le prix.

« Il faut bien que quelqu’un raconte la vérité », dit-il à voix basse, en poussant la porte du bureau de *La Lanterne*, où l’encre et la fumée de charbon étaient suspendues comme un brouillard d’un autre monde.