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Le Registre de Sang

Lire le chapitre 2: The Man in the Black Coat

Il referma le volet de la mansarde d’un geste sec, comme pour enfermer la nuit dehors avec les bruits de la ville. La flamme de la bougie dansa, projeta des ombres mouvantes sur les murs en pente, et Étienne Vasseur posa le journal sur la table boiteuse. Le cuir de l’étui était doux, usé, presque gras au toucher – un objet manipulé souvent, par des mains qui n’étaient pas celles d’un ouvrier. Il l’ouvrit.

Les pages n’étaient pas lignées, mais réglées d’une écriture fine, presque mécanique. Pas de fioritures, pas de ratures. Des colonnes. Il passa un doigt sur la première ligne : *23 février – 14 h – Saint-Merri – 2 400 F – livré.* Une date. Un lieu. Une somme. Trois autres lignes suivaient, d’une main identique. Puis un renvoi en marge, plus serré : *Valentin. Chenu. Lebrun. Girardin.* Des noms qu’il connaissait pour certains, des républicains déclarés, des meneurs de clubs. Girardin. Émile de Girardin ? Il fronça les sourcils. Le patron de *La Presse* n’était pas du genre à se salir les doigts dans une émeute.

Il tourna la page. La date du 24, puis celle du 25. Les sommes augmentaient. *11 000 F – barrière du Trône – fusils – départ.* Départ de quoi ? Le mot *DÉTONATEUR* était répété, souligné, suivi d’un point d’interrogation que quelqu’un d’autre avait tracé, d’une encre plus grasse. Des annotations en-dessous, d’une écriture plus rapide, plus anguleuse, contredisaient le texte principal. Étienne se pencha. Il fallait relire, croiser, peser. C’était là que logeait le secret.

Un bruit. En bas, dans la cage de l’immeuble, la porte de la rue claqua. Des pas lourds sur les marches de bois. Étienne referma le livre, glissa la liasse d’étuis sous le sommier, sous une pile de vieux journaux, et jeta un paletot dessus. Il se mit à la table, posa une plume et un encrier devant lui, et fit semblant de corriger une épreuve à moitié trempée quand la porte de la mansarde s’ouvrit sans crier gare.

Charpentier n’entrait jamais. Il frappait. Étienne leva les yeux. Le patron de *La Lanterne* s’encadra dans la porte, la barbe embroussaillée, le chapeau sur la nuque, sa redingote grise tachée de plâtre et de poudre. Il avait les yeux rouges, vite, ceux d’un homme qui courait depuis une heure.

« Tu as fait quoi, exactement ? »

Étienne haussa un sourcil. « J’ai couvert la barricade. J’ai un récit pour demain. »

« Ton récit peut attendre. » Charpentier entra, ferma la porte, et traversa la pièce jusqu’à la fenêtre pour soulever un coin du volet. Il regarda la rue une seconde, puis laissa retomber le bois. « Il y a un type, dehors. Il cherche “le journaliste qui a pris le livre”. »

Le cœur d’Étienne fit un bond sourd. Il le dissimula en reculant sa chaise, les mains sur les genoux. « Pardon ? »

« Ne joue pas la carte de l’innocence avec moi, Vasseur. L’homme est en noir. Un manteau noir, un chapeau noir, la mâchoire carrée. Il est passé à l’imprimerie. Il a demandé ton nom, ton adresse, et si tu avais rapporté un “document”. C’est moi qui lui ai dit que tu n’étais pas là, que je ne te connaissais pas. Il a laissé ça. » Il sortit de sa poche un carré de papier plié, gras aux coins, et le jeta sur la table. « Il m’a prié de te le donner. Mot pour mot : “pour l’homme qui lit trop.” »

Une odeur de graisse à fusil flottait sur le papier. Étienne le déplia lentement. C’était une écriture carrée, nette, comme un acte notarié. Deux phrases seulement.

*La vérité court plus vite que le plomb, mais elle meurt aussi plus vite. Remets le registre à sa place avant minuit, et vous n’aurez pas de remords à imprimer.*

Pas de signature. Pas de nom. Une menace policée, presque grammaticale.

Étienne relut le billet, puis le glissa dans sa poche de gilet. Il leva les yeux vers Charpentier, qui avait les bras croisés, l’air d’un pasteur attendant la confession.

« C’est une histoire de fous, dit Charpentier.

— C’est une histoire d’argent, peut-être. » Étienne se leva. Il vérifia le couteau pliant dans la poche de son pantalon, une vieille habitude des quartiers de l’Est. « Il est toujours dehors ?

— Quand je suis monté, il était adossé au réverbère, en face de l’imprimerie. Il fumait une cigarette, regardait les fenêtres. Il a croisé mon regard, il a fait demi-tour et il a disparu dans la rue de la Verrerie. Mais il peut être revenu. »

Étienne jeta un coup d’œil par le volet entrouvert. La rue étroite en contrebas était noyée d’ombre, barrée par les éclats d’un réverbère reflété dans des flaques. Des silhouettes passaient : une femme portant un panier, deux gamins qui tiraient une charrette vide. Pas de manteau noir. Mais le noir, dans ce quartier, se fondait avec les flaques et les encadrements de porte.

Il décida de descendre. Pas par l’escalier principal. Il connaissait chaque plancher de cet immeuble, les passages entre les murs mitoyens, le toit en terrasse qui surplombait la ruelle du Renard. Il avait couru ce labyrinthe depuis son enfance, quand sa mère l’envoyait porter des messages à des hommes qui ne s’appelaient jamais par leurs noms. Ce savoir-là valait plus que n’importe quelle prose imprimée.

Il passa par l’arrière, sauta d’une lucarne sur le toit du hangar voisin, descendit à la main le long d’une gouttière rouillée et atterrit dans le passage couvert qui sentait le chou et le cuir humide. Il déboucha dans la rue des Francs-Bourgeois par le petit porche. Il avait le billet dans une poche, le couteau ouvert dans l’autre.

Il longea les murs, la tête baissée sous une casquette qu’il avait ramassée en chemin – elle était trop grande, mais elle cachait son front et ses yeux. Il compta les pas. Dix. Vingt. Trente pas, jusqu’au coin de la rue Vieille-du-Temple. Rien. L’homme en noir avait bel et bien disparu.

À la place, sur la marche d’une porte cochère, une enveloppe à son nom. Il se baissa pour la ramasser, tourna la tête dans toutes les directions. Un rideau bougea au premier étage d’un immeuble en face. Quelqu’un l’observait.

Il décacheta l’enveloppe sans la faire tomber. Une page unique, encore humide d’encre – écrite récemment, dans une chambre proche.

*Vous croyez tenir le fil d’une émeute, monsieur Vasseur. Vous tenez en réalité le fil d’un suicide. Ferdinand d’Orléans n’a pas été tué par accident en 1842. Il a été tué par ce livre. Si vous le montrez trop tôt, si vous l’imprimez sans comprendre sa carte, vous ferez à Paris ce que la carriole a fait à son porteur. Je vous propose un marché : laissez-moi vous montrer le code avant que vous n’écriviez une ligne. Un marchand de café, rue Montorgueil, n° 33. Demain à l’aube. Dites à la patronne que vous venez pour le marc et vous sortirez avec de la vérité.*

Pas de signature.

Étienne relut une seconde fois. Ferdinand d’Orléans. Le prince. L’accident de 1842 – la chute de la voiture, deux chevaux emballés, le crâne fracassé. Accident officiel, deuil national. Et maintenant, ce type écrivait le mot *tué* sans la moindre précaution, comme un commis de ferme écrit le nombre de bœufs vendus.

Il plia la lettre, regarda encore la rue, puis revint lentement vers l’imprimerie. Dans sa mansarde, il tira le registre de sous le sommier, l’ouvrit à une page marquée par un poil de balai.

Il chercha la date du 13 juillet 1842. Rien. Mais il trouva une ligne plus bas, d’une encre différente, moins encrée, presque pâle : *13 juillet – route de Neuilly – voiture verte – valet payé – 8 000 F.*

Étienne ferma les yeux. Voiture verte. Valet payé. Un prince mort. Et sous ce code de marchand de chevaux, la carte du jeu qui allait transformer une révolte de faubourgs en une catastrophe nationale. Il savait une chose désormais : le porteur du registre n’était pas mort parce que la troupe avait eu peur. Il était mort parce qu’il était déjà condamné.

Il regarda l’adresse griffonnée au dos de la lettre. *Rue Montorgueil, 33.*

Le bouillon froid attendait sur la table, mais plus aucune faim ne le tenaillait.