Le Registre de Sang
Lire le chapitre 19: The String Puller
La nuit avait avalé la rue de Jérusalem. Étienne marchait vite, le col de son manteau relevé, la pluie fine de février lui fouettant le visage. Il aurait dû se sentir victorieux. Le piège avait fonctionné. Simon était enfermé, Barbès lui devait une faveur, et le lourd secret du locket pesait enfin dans sa poche avec un sens neuf. Mais les mots du tueur résonnaient encore dans sa tête, un glas dans le silence de son crâne.
*« Le Maître est lié à votre propre histoire. »*
Il poussa la porte d'une taverne enfumée près des Halles. Il avait besoin d'un endroit sûr, d'un visage de confiance. Marat, le vieux correcteur de La Lanterne, était là, affalé sur une table du fond, un verre d'absinthe trouble devant lui. L'homme connaissait les archives de Paris comme personne, et il avait une mémoire de la saleté humaine qui dépassait l'entendement.
Étienne s'assit en face de lui. « Marat. J'ai besoin de toi. »
Le vieil homme leva un œil vitreux. « Tu as l'air d'un homme qui a vu le diable en personne, mon garçon. »
« Proche. Qui est Gustave de Vasseur ? »
Marat reposa son verre. Un éclair de lucidité traversa son regard brouillé. « Le fils légitime du comte. Ton demi-frère. Pourquoi ? »
« Parle-moi de lui. »
Marat se gratta le menton, ses doigts tachés d'encre jouant avec le bord de son verre. « Il est parti en Angleterre après la faillite de ton père, juste après ta naissance. On disait qu'il avait volé le reste des biens familiaux pour fuir ses créanciers. Qu'il vivait à Londres chez un banquier, quelque chose comme ça. Il avait peut-être vingt ans à l'époque. Personne ne l'a revu à Paris. »
« Il est revenu », dit Étienne d'une voix sourde. Il sortit le locket de sa poche et le posa sur la table entre eux, le métal froid contre le bois poisseux. « Et si je te disais que c'est lui qui tire les ficelles de cette révolution ? Que c'est lui, 'Le Maître' ? »
Marat resta silencieux un long moment. Puis il hocha lentement la tête, un sourire amer aux lèvres. « Ça aurait du sens. Le comte avait des dettes énormes. Si Gustave a joué les courtisans à Londres, il aurait appris à manoeuvrer les puissances étrangères. Un homme sans scrupules qui veut restaurer la fortune de sa famille pourrait bien se servir de la rébellion comme d'un tremplin. »
« Il joue les royalistes contre les républicains, les Bonapartistes contre les Orléanistes, et il encaisse à chaque étape », murmura Étienne. « Le sang des morts est son fonds de commerce. »
Marat plissa les yeux. « Tu es sûr de toi, Étienne ? C'est ton sang aussi, ces liens-là. Les journaux ne te pardonneront pas une accusation fausse. »
« Je suis sûr. Simon a mentionné une lettre, un plan pour la régence. Gustave ne peut agir que si la monarchie tombe dans une confusion totale. Il a besoin que Paris brûle. »
Il empocha le locket, se leva. Une énergie nouvelle l'animait. L'identité personnelle de Le Maître changeait la donne. La haine pouvait être une arme aussi efficace que la peur, et maintenant il savait où la diriger.
Deux heures plus tard, dans l'arrière-boutique de La Lanterne, Étienne noircissait une feuille de papier. Les mots coulaient de lui avec une violence contenue, chaque phrase un coup de poignard.
*« Il y a, parmi nous, un homme qui se fait passer pour un patriote. Il envoie les ouvriers mourir sur les barricades pendant qu’il déguste le champagne à Londres. Cet homme est un de Vasseur, un aristocrate déchu qui a vendu son âme pour racheter son blason. Il orchestre les massacres. Il paie les assassins. Il est votre ennemi et le mien. Son nom : Gustave de Vasseur. »*
La plume grattait le papier avec rage. Il utilisa tout ce qu'il savait : l'English connection, la lettre falsifiée, le nom de code 'Le Maître', son lien avec Aubertin. Une prose de dénonciation, dévastatrice, qui résumait son enquête en quelques paragraphes tranchants comme des tessons de bouteille.
Rue du Croissant, la salle de rédaction était quasi vide. Une lampe à huile fumait sur le bureau du rédacteur en chef, Vautrin, un bonnet de nuit sur la tête, des paperasses éparpillées devant lui.
« Tu as quelque chose pour le numéro de demain ? » demanda Vautrin sans lever les yeux.
Étienne tendit les feuilles. « Je veux une édition spéciale. Tout de suite. »
Vautrin parcourut le texte. Ses yeux s'écarquillèrent. Il relut une seconde fois, puis une troisième, le papier tremblant légèrement entre ses doigts. Il le jeta sur le bureau comme s'il brûlait.
« Tu es fou, Étienne. Complètement fou. »
« C'est la vérité », insista Étienne. « J'ai des preuves. Le tueur a avoué. Un aristocrate nommé Gustave de Vasseur est derrière toute cette boucherie. »
« Tu n'as rien, si ce n'est l'aveu sous la torture d'un assassin et un locket que tu as volé à une pute. » Vautrin se leva, son visage marqué par l'épuisement. « Et tu me demandes d'imprimer que la révolution est un complot familial ? Que le sang des morts du boulevard des Capucines est la monnaie d'un règlement de comptes entre bâtards ? Le public croira que nous sommes des agents royalistes, et nous serons tous guillotinés pour trahison ! »
« C'est exactement ce que Gustave veut que nous pensions ! »
Vautrin secoua la tête. « Non. Je ne publierai pas cela. Tu es un bon journaliste, Étienne, le meilleur que j'aie. Mais ceci dépasse l'entendement. Tu t'es laissé emporter par ta haine. »
« Ma haine ? » Étienne se pencha par-dessus le bureau, son visage à quelques centimètres de celui de son rédacteur. « On a assassiné Aubertin. On a essayé de me tuer. On utilise Paris comme un échiquier pour l'ambition personnelle d'un salaud qui se fout royalement du peuple ou de la république. Ce n'est pas une affaire de famille, Vautrin, c'est une affaire de vérité. Et je jure que cette vérité sera imprimée. »
Vautrin resta muet. Ses yeux jetèrent un regard vers la porte de son bureau, puis de nouveau sur le papier. Il y avait quelque chose dans son attitude qui n'était pas que de la peur. C'était de l'évitement, comme s’il voulait que la conversation prenne fin.
Étienne prit le papier d'un geste brusque et le glissa dans sa poche intérieure.
« Tu auras des ennuis, Étienne », dit Vautrin d'une voix douce. « Beaucoup d'ennuis. »
« Je les accueille avec plaisir. Au moins, je saurai qu'ils viennent de la bonne personne. »
Il tourna les talons et quitta la salle de rédaction, le manuscrit contre sa poitrine comme un bouclier. La pluie s'était transformée en crachin froid. Il marchait, les mains dans les poches, la colère remplaçant la peur.
Dans la pénombre du passage d'un immeuble, une ombre bougea. Il accéléra le pas. L'ombre le suivit.
Arrivé au carrefour Bondy, il s'arrêta devant un kiosque et feuilleta distraitement un exemplaire du *Moniteur*, l'organe du gouvernement, comme pour se protéger. Sous son manteau, il glissa délicatement les feuilles de son article entre les pages du journal officiel. Un endroit improbable pour cacher la vérité. Mais c'était exactement ce qui rendait l'endroit parfait.
Quand il tourna le coin de sa propre rue, une voix l'accueillit.
« Monsieur Vasseur. »
L'homme sortit de la niche de la porte, un pardessus sombre, un chapeau mou. Un visage dur, des yeux gris.
« J'ai un message pour vous », dit-il.
Il tendit une enveloppe épaisse. Étienne la prit, méfiant. L'homme s'inclina et s'en alla sans un mot de plus, ses pas s'éteignant dans la nuit.
À la lueur d'une lanterne graisseuse, Étienne déchira l'enveloppe. Un papier plié, une écriture élégante, une plume sûre.
*« Mon cher Étienne,*
*Je savais que vous ne vous arrêteriez pas. C'est en cela que nous nous ressemblons. Il serait peut-être temps que nous fassions connaissance. Après tout, vous avez compris, malgré vous, ce que je cherche à accomplir.*
*Je propose un rendez-vous. Demain, à minuit. La place du Panthéon. En souvenir de notre père.*
*Venez seul, si vous l'osez.*
*G. »*
Étienne relut la lettre deux fois, son cœur battant sourdement contre sa poitrine. Il regarda le manuscrit des nouvelles machines de La Lanterne dans sa poche, dont le refus de Vautrin de le publier. Gustave était déjà au courant de son article.
La pièce se refermait, mais au lieu de se sentir prisonnier, Étienne sentit une froide détermination l'envahir. Il ne pouvait pas publier d'article. Il ne pouvait compter sur personne. Mais il savait une chose que Gustave ne savait pas : il possédait désormais la vérité, cachée dans le journal officiel, prête à éclater comme un abcès au bon moment.
Et il avait un rendez-vous avec le diable.
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