Le Registre de Sang
Lire le chapitre 18: The Trap Springs
La pluie avait cessé vers minuit, laissant les pavés luisants comme des miroirs brisés sous les rares réverbères. Étienne s'accroupit derrière un tonneau renversé, les doigts engourdis par le froid, et observa la place Saint-Michel.
Le médaillon reposait sur une borne de pierre, à exactement trois pas de la bouche d'égout où le tueur avait surgi la veille. C'était un arrangement trop propre, trop évident—ce qui le rendait parfait. Un homme qui avait passé sa vie à traquer des mensonges savait que la vérité la plus convaincante portait toujours un masque de simplicité.
La note jointe était calligraphiée d'une main qu'il avait entraînée à trembler : *Rendez-vous au pont de la Tournelle, minuit. Nous parlerons du prix de la loyauté.*
Il n'avait pas utilisé son nom. Il n'avait pas précisé de quel prix il s'agissait. C'était la beauté du piège—les hommes qui servent des maîtres invisibles ne posent jamais de questions. Ils mordent.
Derrière lui, dans l'ombre d'un porche, Dubreuil attendait. Le garde de Barbès avait accepté de l'accompagner à une condition : « Si vous mentez encore une fois, Vasseur, je vous fais passer par-dessus ce pont moi-même. » Étienne avait souri. C'était plus qu'il n'obtiendrait jamais du gouvernement royal.
Minuit sonna à l'église Saint-Séverin. Le tintement se propagea dans l'air humide, puis mourut.
Rien.
Un quart d'heure passa. Étienne commençait à croire qu'il s'était trompé—que le tueur avait flairé le piège, ou qu'il était déjà trop loin pour revenir. Dubreuil bougea derrière lui, impatient.
Puis une silhouette apparut à l'extrémité de la rue de la Harpe. Elle avançait lentement, sans hâte, comme un homme qui n'avait jamais eu peur de rien ni de personne. Il portait un manteau sombre, le col relevé, et sa main droite pendait le long de sa cuisse, inoccupée—mais Étienne savait que cette main pouvait produire un pistolet en moins de temps qu'il n'en fallait pour cligner des yeux.
L'homme s'arrêta devant la borne. Il se baissa, ramassa le médaillon, l'examina à la faible lueur d'un réverbère voisin. Puis ses doigts trouvèrent la note. Il la lut. La relut. Un silence s'étira, pendant lequel Étienne cessa presque de respirer.
L'homme tourna le médaillon dans sa main, comme pour en sonder le poids, puis il éclata d'un rire bref—un son sec, sans joie.
« Vous sous-estimez votre proie, journaliste. »
Sa voix portait dans le calme nocturne. Il se tourna légèrement, et Étienne put voir son visage dans la pénombre : la même mâchoire carrée qu'il avait aperçue entre deux barricades, le même regard de poisson mort qui ne cillait jamais.
« Vous auriez dû le garder, ce bijou de famille. Le Maître voulait le récupérer, mais il voulait aussi vous voir vivre encore un jour ou deux. Vous venez de changer ses plans. »
Dubreuil arma son pistolet. Le bruit sec du chien résonna dans la rue.
L'homme ne bougea pas. Il se contenta de tourner la tête en direction du son, et quelque chose dans son immobilité—cette absence totale de peur, cette certitude que même armés, ils ne représentaient rien pour lui—fit naître un frisson au creux des épaules d'Étienne.
« Quatre gardes. Une sortie par le nord, deux par les toits. Vous devriez y jeter un œil. »
Deux silhouettes se détachèrent des toits derrière lui, et deux autres émergèrent de la rue des Anglais. L'homme avait eu raison sur un point—ils étaient seuls contre lui dans l'immédiat, et les renforts n'arriveraient pas à temps.
Le tueur ne bougea pas. Il regarda les gardes de Barbès cerner la place, armes levées, et Étienne vit quelque chose vaciller dans son regard—une hésitation, un calcul en train de se refaire.
« Du calme, messieurs », dit le tueur en levant les mains lentement, comme si cet abandon était une simple formalité. « Nous sommes entre gens raisonnables. Le médaillon est à vous. Je ne ferai pas d'histoires, si vous me laissez partir. »
Dubreuil s'approcha, pistolet pointé sur le front de l'homme. « Vous êtes sous l'autorité du citoyen Barbès. Vous allez répondre à ses questions, et que Dieu vous aide si vos réponses ne lui plaisent pas. »
« Barbès », répéta le tueur avec une ironie appuyée. « Le grand tribun. Le sauveur du peuple. Comment va-t-il ces jours-ci, ce chantre de la liberté qui se cache dans des caves pendant que d'autres meurent pour ses idéaux ? »
Dubreuil le frappa. Le bruit fut sourd, presque familier—un poing bien placé, une habitude de la violence qui n'avait rien de républicain. Le tueur cracha un peu de sang, leva un sourcil, mais ne tomba pas.
Étienne sortit de l'ombre. Il s'approcha lentement, s'arrêtant à un mètre de l'homme, hors de portée d'une main entraînée à étrangler.
« Vous avez un nom ? » demanda-t-il.
L'homme le regarda avec cette fixité dérangeante, ces yeux clairs qui semblaient voir à travers les mensonges—juste ce qu'il fallait pour que le mensonge fût transparent. « On m'appelle Simon. Mais je doute que ce soit le nom que vous vouliez entendre. »
« Votre patron. Le Maître. Qui est-ce ? »
Simon sourit, et ce sourire était pire que tout le reste—il y avait de la pitié dedans. « Vous croyez que je vais trahir un homme qui m'a sauvé la vie ? Vous êtes plus naïf que je ne pensais, monsieur Vasseur. »
« Il ne vous a pas sauvé la vie. Il vous a donné une corde pour vous pendre ailleurs. »
Le rire de Simon fut plus sincère cette fois. « Peut-être. Mais c'est une bonne corde, journaliste. Elle paie les habits. Elle paie les femmes. Elle paie les amnésies. Par les temps qui courent, c'est plus qu'on peut demander à une révolution. »
Ils le poussèrent vers l'église, le firent asseoir sur un banc de pierre dans un renfoncement de la sacristie. Les gardes de Barbès montèrent la garde aux deux issues pendant que Dubreuil commençait l'interrogatoire.
Simon ne parlait pas beaucoup. Il répondait par monosyllabes ou par aphorismes, comme un professeur de rhétorique déguisé en tueur. Le médaillon demeurait sur la table, entre eux, objet muet de toute cette attention. Étienne le regardait fixement, cherchant dans le métal un secret supplémentaire que ses initiales gravées—E.R.—révéleraient peut-être à la lumière d'une bougie différente.
« Le Maître orchestre les conflits », dit finalement Simon, après une heure de questions sans réponse, comme s'il venait de décider que la conversation en valait la peine. « Barbès veut une république. Les royalistes veulent le trône. Les Bonapartistes veulent l'aigle. Mais Le Maître veut... une symphonie. Chaque révolution est une partition. Il choisit quel instrument jouera à quel moment, pour les vendre à celui qui paiera le plus cher pour le résultat. »
« Vous le décrivez comme un chef d'orchestre. »
« Il est mieux que ça. Il est le musicien qui invente la musique que les autres croient jouer. Vous croyez que Barbès contrôle ses émeutiers ? Il les contrôle comme on contrôle un cheval à condition de ne pas regarder les rênes. Le Maître tient les rênes. Et il tient Barbès, et vos royalistes avec leurs falbalas, et les anglais qui attendent la chute dans leurs clubs de la Riviera. »
Dubreuil se pencha. « Comment le savons-nous ? Pourquoi vous croirais-je ? »
« Parce que je n'ai plus rien à perdre », dit Simon, et sa voix perdit un peu de son ironie. « Le Maître a envoyé quelqu'un après vous ce soir—mais pas moi. Il m'a envoyé pour un message. Si vous l'avez pris vivant, c'est qu'il vous a laissé faire. Et si il vous a laissé faire, c'est que vous êtes exactement où il veut que vous soyez. »
Un frisson traversa la pièce. Étienne regarda les gardes, puis Dubreuil, et vit la même pensée dans leurs yeux : et si le piège était à double fond ? Et si le médaillon, la note, le tueur lui-même—tout cela faisait partie d'une partition plus vaste qu'ils n'avaient pas encore entendue ?
Il prit le médaillon et le ferma dans sa paume. Le métal était tiède.
« Alors dites-moi où il se cache », demanda-t-il doucement.
Simon se tut. Son regard passa des gardes à Étienne, puis revint au médaillon. Quelque chose comme de la fatigue traversa son visage de pierre.
« Il est là où vous n'avez jamais pensé à le regarder. Là où votre famille est enterrée. Là où votre nom vous a précédé. »
Il ne dit rien de plus. Dubreuil tenta de le frapper encore, mais Étienne releva la main.
« Laissez-le. Il vient de nous offrir plus que nous n'avions espéré. »
Dehors, la ville commençait à s'éveiller dans le gris pâle de l'aube. Les ocres et les beiges des façades parisiennes reprenaient leurs couleurs, et quelque part, un coq chantait—son cri déchirant à moitié noyé par les cloches matinales. La Révolution, en ce quatrième jour de juin, semblait avoir pris une pause. Les pavés étaient lavés de sang par la pluie de la nuit. Les barricades désertées s'étiolaient, livrées aux gravats.
Étienne ramassa son chapeau, qui était resté deux heures sous le tonneau. Il l'épousseta machinalement, puis le planta sur sa tête.
« Il faut retourner à La Lanterne », dit-il, au garde qui le regardait.
« Barbès voudra un rapport complet. »
« Barbès aura un rapport. Mais d'abord, j'ai besoin de voir un acte de naissance aux archives. »
Dubreuil haussa les sourcils, mais ne posa pas de question. Étienne remonta la rue en direction du bureau du journal, les semelles encore collantes de boue et de plâtre, la poche gauche alourdie par le médaillon—ce petit objet de métal qui contenait peut-être plus de vérité que tout ce qu'il avait imprimé depuis un mois.
Il ne comprenait pas encore le sens des mots de Simon. Mais le tueur l'avait regardé avec une connaissance dérangeante, comme s'il savait exactement ce que « votre famille » signifiait pour un homme qui avait renié son nom, son père, son titre. Et maintenant, ces mots résonnaient en lui avec une résonance qu'il n'osait pas encore formuler.
Le Maître, avait-il dit, est là où votre nom vous a précédé.
Étienne s'arrêta au coin de la rue Saint-André-des-Arts et fouilla ses poches jusqu'à trouver une pipe qu'il n'avait pas fumée depuis des jours. Il l'alluma avec une allumette grattée contre le mur, tirant longuement, la fumée amère lui brûlant la gorge.
Gustave.
Le nom lui vint sans être convoqué, comme une eau qui monte soudainement dans une cave. Son demi-frère. Le fils légitime du Comte de Vasseur. L'héritier du domaine et du nom qu'Étienne avait abandonnés pour la presse, le scandale, et l'odeur de la poudre.
Gustave, qui avait toujours eu un sourire en trop pour Étienne et une ignorance calculée de son existence.
Gustave, qui n'était jamais allé à un seul conseil de famille sans avoir préparé trois issues de secours.
Il tira une dernière fois sur sa pipe, la vida contre son talon, poursuivant sa marche. Derrière lui, les premiers fiacres commençaient à circuler, les premières boutiques à dérouler leurs stores. La ville prenait son rythme quotidien au-dessus d'un révolution avortée, indifférente aux complots et aux fils qui se tendaient sous ses pavés.
Mais Étienne avait un nom maintenant. Il avait une piste—la plus dangereuse de toutes, peut-être, parce qu'elle menait au cœur même de son passé.
Et un homme qui a renoncé à son nom n'a plus rien à perdre en revenant le chercher.
Au bureau, la presse attendait. Le papier était vierge. Et pour la première fois depuis des semaines, Étienne ne savait pas encore ce qu'il allait écrire.
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