Le Registre de Sang
Lire le chapitre 21: A Sister's Secret
Le cercle des Nations sentait le cigare éteint et le vin renversé. À deux heures du matin, les lustres à gaz crachaient une lumière jaune sur des tapis verts où traînaient encore des cartes oubliées. Étienne poussa la porte capitonnée, et un domestique en livrée noire s'effaça sans un mot, comme s'il l'attendait.
Il avait laissé sa canne à l'entrée. Pas de pistolet non plus. Une erreur, peut-être, mais ce n'était pas un combat qu'il venait chercher. Pas encore.
La salle principale était vide, à l'exception d'un homme assis près de la fenêtre, tournant le dos à la rue. Un verre d'absinthe posé devant lui, intouché. Il portait un habit bleu nuit, un gilet de soie grise, et ses cheveux bruns, soigneusement ramenés en arrière, découvraient un front haut et des tempes nettes. La trentaine, le menton rasé. Il ressemblait à leur père.
Étienne s'arrêta à trois mètres de la table. Gustave de Vasseur leva les yeux et sourit, un sourire calibré, sans chaleur, qui ne touchait que la bouche.
« Étienne. »
Pas « mon frère ». Pas « monsieur ». Juste Étienne, comme un reproche poli.
« Tu as fait vite », dit Gustave en désignant la chaise en face de lui. « Je pensais que tu arriverais flanqué de tes ouvriers ou de tes petits délateurs. »
Étienne resta debout. « Madeleine. Elle est en sécurité. »
« Bien sûr. » Gustave inclina la tête. « Je n'ai jamais eu l'intention de la livrer à la police. C'était une formalité rhétorique. Pour être certain d'avoir ton attention. »
« Tu as fait assassiner Jean Roux pour l'avoir aussi. »
Le sourire de Gustave se figea une demi-seconde, puis s'élargit. Il se pencha en arrière, croisa les jambes.
« Roux. Voilà un homme qui a mal compris son rôle. Il pensait pouvoir jouer sur deux tableaux. Il m'a vendu les noms de ses maîtres royalistes, puis il a voulu se repentir. On ne se repent pas au milieu d'une partie, mon cher. On paie sa mise ou on quitte la table. »
« Tu l'as fait sortir par la Seine. »
« On lui a donné un bel enterrement, c'est un luxe que beaucoup n'ont pas. » Gustave souleva son verre, le fit tourner. « Mais tu n'es pas venu pour parler des morts. Tu es venu pour parler de la prime. »
Étienne rapprocha une chaise du pied, la fit pivoter et s'y assit à l'envers, les avant-bras posés sur le dossier. Une posture de faubourg. Il le savait. C'était voulu.
« Parle toujours. »
« J'ai lu ton petit papier ». Gustave posa le verre. « Le supplément. La fausse gazette. Très astucieux, vraiment. Les gens croient davantage ce qu'on leur glisse sous le manteau que ce qu'on leur imprime en plein jour. Tu as du talent. »
« Tu as lu par-dessus l'épaule d'un de tes espions, parce que tu n'osais pas le tenir toi-même. »
Gustave claqua la langue. « Vautrin m'a fait parvenir l'original. Le texte tapé. Avec des fautes charmantes, d'ailleurs. Tu devrais engager un correcteur. »
Étienne serra les mâchoires. Vautrin. Bien sûr. Le traître n'avait même pas pris la peine de se cacher.
« Alors tu sais ce que j'ai. Le registre. Les noms. Les dates. Les lettres échangées entre les bureaux de Thiers et les agents bonapartistes. Le paiement reçu pour mobiliser la Garde nationale avant les émeutes de février, puis pour la retenir en avril. »
Gustave ne cilla pas. « Tu as une copie d'une copie d'un registre dont le propriétaire est mort. L'authenticité de la pièce est contestable. Le témoin est disparu. Tu es un journaliste renvoyé de son propre journal, poursuivi par la police pour diffusion de fausses nouvelles. »
« Et pourtant, tu m'as convoqué à deux heures du matin dans un cercle de jeu pour me menacer d'arrêter une femme que je connais depuis trois jours. Tu ne fais pas ça pour un faux document. »
Le silence s'épaisait entre eux. Quelque part dans la salle, un lustre grésilla.
Gustave posa les coudes sur la table, joignit le bout de ses doigts. Son regard changea. La politesse tomba, remplacée par quelque chose de plus dur, de plus ancien.
« Écoute-moi bien, mon frère de hasard. » Il prononça le mot frère avec une ironie mordante. « Je te propose un arrangement. Tu as une dette, si l'on peut dire. Notre père — je parle de celui qui m'a reconnu, pas du clerc de notaire qui t'a laissé son nom — t'a nourri et logé jusqu'à tes quatorze ans. Une générosité dont tu n'étais pas digne, mais qu'il m'a demandé d'honorer. »
Étienne ne disait rien. La main sur le dossier de la chaise, il sentait le bois craquer sous ses doigts.
« Je te propose ceci : tu quittes Paris, ce soir, pour Anvers. À l'aube, un bateau part pour l'Amérique. Tu embarques avec un passeport propre, sous un faux nom, avec une lettre de crédit de dix mille francs. »
« Dix mille francs pour une vie ? » Étienne laissa échapper un rire sec. « C'est ce que tu paies tes tueurs à la tâche, ou c'est plus parce que je suis de la famille ? »
Gustave ferma les yeux, brièvement. Un tic de contrariété, presque imperceptible.
« Je ne t'ai pas proposé un salaire. Je t'ai proposé une sortie. Ta pièce est amusante, mais elle s'essouffle. Dans quarante-huit heures, Vautrin aura imprimé une réfutation qui te transforme en agent provocateur de la préfecture. Les comités révolutionnaires te rejetteront. Tes amis radicaux te craindront. Et les royalistes, s'ils te voient encore dans les rues, auront le même réflexe que moi : ils nettoieront la trace. »
« Je n'ai pas de trace. J'ai un registre. Ou plutôt, j'ai la moitié du registre. » Étienne fouilla dans la poche intérieure de sa redingote et en sortit une liasse de feuilles pliées, jaunies, couvertes de colonnes de chiffres. Il la tint à hauteur des yeux de Gustave.
« Tu vois ça ? C'est moi qui l'ai arraché des mains d'un mort, rue de la Harpe. Il tombait en morceaux, alors je l'ai recopié page par page, dans trois écritures différentes, pour que tes hommes ne sachent pas où frapper. Et j'ai confié une copie à la femme que tu as menacée. Elle a fui Paris cette nuit, avec l'ordre de la déposer à Londres si je ne reviens pas d'ici demain midi. »
Ce n'était pas tout à fait vrai. Madeleine était cachée sur l'Île de la Cité, dans un réduit qu'il payait avec l'argent de Catherine. Mais Gustave n'avait aucun moyen de le savoir, et le mensonge le fit se redresser, une fissure enfin visible dans sa façade.
« Tu bluffes. »
« Je parie ma vie que non. Choisis ta comparaison. »
Gustave se leva lentement. De toute sa hauteur, il dominait la table. Étienne se leva à son tour. Ils étaient presque de la même taille. Le sang du même père, après tout.
« Ton registre, dit Gustave avec une lenteur de couteau sur une meule, contient ce que mes commanditaires voulaient que je laisse voir. Tu crois avoir trouvé la clé d'un coffre, mon petit. Tu n'as trouvé que la première serrure. Et derrière cette serrure, tu creuseras profondément avant de découvrir que tout ce que tu sais est un leurre. »
« Alors tu devrais me laisser publier la suite. Je serais curieux de voir la vérité complète. »
Gustave fit un pas en avant. Sa voix baissa, presque affectueuse.
« Tu es tout le portrait de ta mère. La même insolence dans le regard. Le même culot. Elle pensait qu'elle pouvait entrer dans une maison de Vasseur et en repartir avec une reconnaissance de dette. Elle est morte en couches, je te le rappelle, seule dans une maison de location, avec une sage-femme payée par charité. C'est ce que produit cette famille : des bâtards et des regrets. »
La main d'Étienne partit avant qu'il ait décidé de la lancer. Le bruit de la gifle claqua comme un pistolet dans la salle vide. Gustave encaissa le coup sans reculer, la joue rouge sous la lumière des lustres, et pendant un long moment, ils restèrent face à face, figés dans la raideur de ce qu'ils venaient de tracer.
Le silence fut brisé par le crissement d'un fauteuil derrière une tenture. Deux hommes émergèrent de l'ombre, des gardes du corps en habit de roulette, les mains visibles mais les épaules lourdes de pistolets. Gustave leva la main, et ils s'arrêtèrent.
« Jeune homme, dit-il doucement, tu as encore une heure pour disparaître de Paris. Je ne te reverrai plus en tête-à-tête. Si je te recroise, ce sera avec un second, du petit matin, et un terrain convenu. »
Il se pencha pour ramasser son verre d'absinthe abandonné, le considéra comme une relique, puis le jeta dans la cheminée vide où il se brisa en éclats.
« À propos de ta réputation. » Il s'essuya la bouche d'un revers de manche. « Tu as parlé de bâtardise. Je suis mieux placé que toi pour savoir à quel point le monde où tu vis déteste les bâtards. C'est une arme que je sais manier. Demain, je fais publier dans *Le Pays* mon acte de naissance et le certificat de mariage de notre père. Un mariage que ta mère connaissait bien, puisqu'elle a signé comme servante sur le registre de la paroisse. C'était il y a trente ans. J'ai gardé la copie. Elle nous servira, à toi et à moi. »
Étienne sentit le sol se dérober une seconde. Servante. Sa mère, servante chez son propre père. Il ne savait pas ce qui était pire : le mensonge ou l'humiliation d'une vérité soigneusement déformée.
« Tu n'as pas le courage de publier ça. Tu es trop prudent pour t'exposer. »
« Tu me connais mal, Étienne. » Gustave s'approcha, arrangea un pli du col d'Étienne comme un tailleur pressé, les doigts glacés contre la peau. « Je paie des gens pour faire ce que je ne veux pas salir moi-même. Vautrin imprime demain matin ses réfutations. Les miennes paraîtront l'après-midi. D'ici la fin de la semaine, ton nom sera synonyme de faux témoignage, de fausse paternité, et d'une mère que tu n'auras même pas le droit de revendiquer. »
Il recula, salua d'une inclinaison sèche et marcha vers la porte. Les gardes se déployèrent derrière lui, deux ombres muettes.
Avant de franchir le seuil, Gustave se retourna. Son visage avait changé. L'ironie avait laissé place à une expression nue, presque paternelle dans sa dureté.
« Tu peux me battre dans un duel, si tu arrives à te procurer de quoi tirer. Tu peux me battre dans l'opinion, pendant que les gens te croient. Mais tu ne battras jamais la réalité de ton sang. Tu es le fils d'une servante. Même à Paris, les rues ont une mémoire pour ce genre de choses. »
Il sortit.
Étienne resta au milieu du cercle, la tête vide, la joue encore chaude de sa propre gifle. Il compta jusqu'à trente. Puis il fouilla dans sa poche et retrouva le petit carnet où il avait noté les numéros des pages du registre qu'il avait déchiffrées. Il avait menti à Gustave sur Londres, mais pas sur une chose : il avait une copie complète, cachée au kiosque. Le problème était qu'il n'avait plus de journal pour la publier.
Il sortit sous la pluie légère et remonta la rue, la capote de sa redingote relevée jusqu'au front. Au premier carrefour, il s'arrêta. Une silhouette en pardessus brun, mince, appuyée contre un réverbère, fumait un cigare. Pas un sergent de ville. Pas un homme de Gustave. Le col relevé, le chapeau mou rabattu.
Étienne croisa la rue, ralentit, puis l'autre homme tourna la tête un instant sous la lueur d'un bec de gaz. Des yeux clairs, un visage osseux qu'il avait déjà vu quelque part, sans pouvoir dire où. L'inconnu hocha presque imperceptiblement la tête, puis s'enfonça dans l'ombre d'une allée.
Étienne ne s'attarda pas. Il baissa le menton et, sachant que Madeleine attendait dans un réduit derrière Notre-Dame, où il devait la mettre au courant et décider s'il se présentait à l'aube avec un pistolet ou avec un plan.
Il avait la nuit. Et pour la première fois depuis le meurtre de Roux, il savait contre qui il jouait.
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