Le Registre de Sang
Lire le chapitre 22: The Duel at Dawn
L’aube pesait sur le Bois de Boulogne comme un drap de plomb. Les brumes s’accrochaient encore aux troncs nus des marronniers lorsqu’Étienne descendit de la voiture de louage. Il boitait légèrement — non par blessure, mais par une nuit passée à marcher dans les rues de Paris, à tourner et retourner la lettre de Gustave, puis celle de Madeleine, à imaginer le pire pour elle s’il manquait ce rendez-vous.
Le docteur Récamier, un vieux républicain au nez couperosé, l’attendait sous un orme, sa trousse de cuir usé posée sur un pliant. Il hocha la tête sans un mot. Derrière lui, le prévôt du duel, un colonel en retraite nommé Desmoulins, disposait deux pistolets dans un écrin de velours rouge, comme on range des reliques.
Étienne n’avait pas fermé l’œil. Il avait posté Madeleine chez une lavandière de la rue de la Huchette, une connaissance de son père, qui ne posait pas de questions. Elle n’avait pas compris pourquoi il la déplaçait encore, pourquoi il avait annulé le départ pour Londres. Il lui avait promis que ce serait la dernière fois. Le mensonge lui brûlait encore la gorge.
Gustave arriva dans un phaéton anglais, poussif mais élégant, suivi de deux témoins en redingote impeccable. Il descendit sans hâte, ajustant les manchettes immaculées de sa chemise. Quand il releva les yeux, Étienne vit que son frère ne portait aucun signe de fatigue. Les cernes creusés de Gustave n’étaient plus, et cette fraîcheur le rendait presque inhumain.
— Vasseur, dit Desmoulins en s’avançant. Vous vous êtes présenté comme le demandeur. La voie des armes est-elle irrévocable ?
Gustave jeta un regard à la trousse du docteur, puis au sol détrempé.
— Le terrain est acceptable. Irrévocable, oui.
Étienne ne répondit pas. Il savait que toute parole serait une faute. Les témoins se passèrent les pistolets, les chargeant avec lenteur cérémonieuse. Le silence se fit, à peine troué par le cri d’une mésange.
Desmoulins expliqua les règles d’une voix lasse : vingt pas, tir au commandement, seul le coup comptait. Chaque homme se tournerait au signal, puis ferait feu à sa convenance. Étienne ne prêta qu’une oreille distraite. Il regardait la brume qui semblait avaler les arbres l’un après l’autre. La poudre aurait du mal à sécher dans cette humidité. Tant mieux pour Gustave, qui réfléchirait plus lentement.
Ils prirent position. Le colonel leva son mouchoir blanc. Étienne compta les battements de son cœur comme on compte les secondes avant l’orage. Puis le mouchoir tomba.
Gustave se retourna d’un geste vif et tira presque aussitôt. Pas au signal exact — juste un souffle trop tôt. Une balle siffla, déchirant la manche d’Étienne au niveau du bras gauche, arrachant un lambeau de chair. La douleur arriva une seconde après le bruit, comme un claquement sec suivi d’une brûlure sourde.
Étienne vacilla. Son bras pendait, inerte, la manche trempée de sang. Pourtant, il leva le pistolet — son bras droit, ferme — et visa. Le canon s’aligna sur la poitrine de Gustave, sur la rose de la boutonnière, sur le cœur.
Un silence total. Le colonel ouvrit la bouche pour protester. Le docteur fit un pas en avant.
Étienne respira. Une fraction de seconde, il vit la scène à travers le regard du journaliste qu’il avait été — un homme sans famille, qui n’écrivait que des faits, qui n’avait pas de demi-frère, pas de mère servant chez les Vasseur. Ce regard-là se serait vengé. Mais ce regard-là était mort dans un égout, au fond d’une impasse de la rue Saint-Jacques, la nuit où il avait compris que la vérité avait un prix.
Il leva le canon vers le ciel et fit feu.
Le coup partit dans les nuages, et la détonation roula sur le bois comme un sanglot avalé. Un silence bizarre s’ensuivit. Les témoins n’osaient pas respirer.
Gustave, lui, ne bougeait pas. La fureur monta à son visage comme une marée rouge. Il jeta son pistolet au sol, où il s’enfonça dans la mousse.
— Tu me voles ma mort, dit-il d’une voix blanche. Tu comprends ? M’infliger la honte de la clémence, c’est pire qu’une balle.
— Tu m’as tiré dessus avant le signal, répondit Étienne entre ses dents, la douleur commençant à lui serrer la poitrine. Je n’ai pas envie d’être un meurtrier pour une querelle de famille.
Gustave lâcha un rire coupant comme du verre.
— Une querelle de famille. Tu es plus naïf que je pensais, Étienne. Notre querelle n’a rien de familial. Tu as publié ce texte, tu as profané mon nom, tu as osé penser que tu pouvais me détruire. Je ne te tuerai pas aujourd’hui parce que la balle t’épargne pour un meilleur supplice. À compter de cette heure, je te déclare ennemi mortel. Si je te vois quelque part, si je te croise dans une rue, une place, un théâtre, je te tue, et j’en dormirai mieux.
Il pivota vers sa voiture, fit un signe à son cocher. Avant de monter, il jeta un dernier regard par-dessus son épaule.
— Et si Madeleine réapparaît dans cette histoire, ce sera toi qui porteras son sang.
Le phaéton s’ébranla. Étienne resta planté, haletant, le bras en feu. Desmoulins s’approcha.
— Il n’y aura pas de réconciliation possible. Vous le savez.
Étienne acquiesça. Le docteur lui prit le bras et l’examina.
— Vous avez de la chance. La balle a traversé sans toucher l’os. Mais je dois vous recoudre.
On le mena vers la voiture du docteur, vers une petite maison de soins au bord du bois, discrète, où l’on ne demandait jamais de nom. Étienne s’assit sur une planche de bois nu, regarda le sol maculé, vit les taches brunes d’autres duellistes blessés. Le docteur désinfecta à l’alcool, recousit, banda. La douleur faisait vibrer toute sa carcasse, mais ce n’était rien.
Il se rhabilla comme il put. Le docteur lui glissa un flacon de laudanum, qu’il refusa d’un geste. Il sortit de la maison de soins en titubant, et c’est là, appuyé contre une borne, qu’il le vit.
L’homme en manteau brun. Coiffé d’un chapeau mou. Le visage enfoui dans le col relevé. Mais la silhouette était la même : large d’épaules, tête un peu baissée, et cette couleur de manteau qui jurait trop avec les uniformes du bois. Il se tenait près d’une barrière, à une trentaine de mètres, les mains dans les poches. Trop calme pour un promeneur.
Étienne fit un pas vers lui. L’homme ne bougea pas. Un autre pas. La douleur du bras lui coupa le souffle. Il se força à avancer encore.
À dix mètres, l’homme tourna la tête. Dans la lumière basse du matin, Étienne aperçut ses yeux — pâles, presque blancs, comme des cailloux lavés par une rivière. Et soudain, une nostalgie absurde le saisit, une impression de déjà-vu si forte qu’il manqua de tomber. Ces yeux-là, il les avait vus… où ? Dans une autre vie ? Sur un quai ? Dans une maison chaleureuse dont on lui avait parlé mais jamais montrée ?
L’homme sourit — un sourire étroit — et recula dans l’allée de taillis. En quelques foulées, il disparut dans la brume, sans un bruit sur le gravier.
Étienne fouilla sa mémoire, le front en sueur. L’image refusa de se préciser. Il resta là, seul, le bras en écharpe, devant le bois qui avalait les fantômes.
Madeleine. Il fallait retourner à Madeleine. Et avant cela — dans quelques heures — le rebut de Vautrin sortirait dans les journaux. Et après le rebut, l’après-midi, les documents de Gustave sur sa mère.
Il n’avait plus que les heures de cette matinée pour trouver une parade. Et cette fois, il n’y aurait pas de duel pour laver l’honneur.
Il se mit en marche vers la voiture, le sol mouillé glissant sous ses pas. Dans sa poche, il palpa la clé de la petite presse des Halles. Peut-être, encore, un supplément. Peut-être, encore, un tour.
Sa main se referma sur la clé comme sur une dernière balle.
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