Le Registre de Sang
Lire le chapitre 24: The House of Mirrors
La pluie s’était mise à tomber, fine et tenace, comme si Paris entier pleurait sa propre insurrection. Étienne fit claquer le loquet du cabriolet contre son poing ganté et jeta un regard aux numéros des maisons alignées rue de la Roquette. Le numéro 27. Une devanture terne, une vitre graisseuse, une enseigne effacée où l’on devinait encore un serpent lové autour d’une ancre. L’imprimeur Merlin. C’était là que Louis Blanc lui avait donné rendez-vous pour rencontrer son agent.
“Trois heures,” avait spécifié le député. “Vous demanderez la composition du Serpent.”
Le cocher se retourna. “Vous être bien sûr d’vous arrêter là, citoyen ?”
Étienne Payla la course d’une pièce de cuivre et descendit. La douleur à l’épaule lui rappela qu’il n’était plus un homme entier. Le bandage sous sa chemise tirait à chaque mouvement.
Pas de lumière dans l’atelier. Pas de fumée de charbon. La porte était entrebâillée de l’épaisseur d’un pouce.
La méfiance lui pinça la nuque. L’avertissement du Brown Coat à sa mémoire : Blanc’s agent est un piège. Mais survivre à un duel l’avait convaincu qu’on ne court pas plus de danger à s’avancer qu’à reculer. Il poussa la porte.
La scène qui s’offrit à lui était d’un luxe incongru. L’atelier n’avait de l’imprimerie que le nom : sous une poussière feinte, les meubles étaient en acajou, les épaisses rideaux de velours sombre. Des lampes à huile éclairaient une table centrale où s’alignaient, méthodiquement espacés, une douzaine de miroirs à main.
Un homme se tenait derrière la table, les mains derrière le dos. Il portait un habit noir, une cravate blanche stricte. Son visage était un masque d’os lisses, et ses yeux pâles, presque blancs à la lueur des lampes, étaient ceux du Brown Coat.
Sa voix était douce comme du poison.
“Bonsoir, Étienne.” Il prononça son prénom comme on dégoupille. “Nous ne nous sommes pas formellement présentés. Vous pouvez m’appeler Maître des Échos.”
Étienne n’avait pas fait un pas de plus. Il inspecta les murs : des persiennes condamnées, la porte arrière entrebâillée, deux interrupteurs visibles. Une pièce de théâtre, lui souffla son instinct.
“Vous êtes trop tôt pour me tuer,” dit Étienne. “Gustave n’aime pas les demi-mesures.”
Le Maître des Échos sourit. “Tuer ? Ah, non. J’ai une tâche plus artistique. J’ai été chargé de vous montrer votre avenir. Vous l’avez demandé, en publiant cette contre-feuille venue de nulle part.” Il fit un geste vers les miroirs. “Touchez-en un. Ils sont tous vôtres.”
Étienne hésita une seconde. Mais il recula d’abord vers la porte, l’entrouvrit, vérifia son inertie. Il détestait être enfermé.
Puis il s’approcha et souleva le premier miroir. Il était lourd, à manche de bronze. Au revers, collée avec un soin d’orfèvre, une lettre manuscrite. Papier vergé, encre brune, cachet royaliste. Des mots qui dansaient au bord de l’aveuglement : “…agréés par notre comité que le sieur Vasseur, journaliste de son état, a consenti à servir nos intérêts contre le gouvernement provisoire…” La signature de quelqu’un du comte de La Roche.
Étienne la lut deux fois. La rage d’abord. Puis l’admiration involontaire. C’était habile. C’était mortel.
“Faux,” dit-il.
“Évidemment. Mais joliment fabriqué.” Le Maître des Échos prit un autre miroir, le projeta vers lui du bout des doigts, comme un jeu. “Un avis de paiement de votre dette de jeu au Cercle des Anglais, pour laquelle vous auriez vendu des articles. Un reçu d’un agent autrichien pour la livraison de renseignements sur les barricades du cinquième arrondissement. Votre rapport de visites nocturnes à la préfecture de police— vous préférerez peut-être celui-là, il est apocryphe mais d’une précision chirurgicale.”
La pièce s’emplissait de fausses preuves que Gustave avait fait fabriquer par son bureau des ombres. Chaque miroir, un dossier. Chaque dossier, un homme peut détruire.
“Vous voulez me faire du chantage,” dit Étienne. “C’est trop tard. Ma réputation est déjà ruinée à l’aube.”
“Ah, mais non ! Votre éditeur imprimera demain une rétractation, suivie d’excuses. Vous serez lavé de l’accusation d’avoir fabriqué le registre. Vous redeviendrez cet escroc de l’Empereur, mais un escroc utile.” Le Maître des Échos prit un miroir supplémentaire, inclina le verre pour capter la flamme d’une lampe. “La question n’est pas de vous tuer, Étienne. C’est de vous rendre inoffensif. Et il n’y a pas plus inoffensif qu’un homme que l’on rend fou, pensant que ses amis le trahissent.”
Étienne posa le miroir. Sa main tremblait— il l’enveloppa d’une autre.
“Où est le piège réel ?” demanda-t-il. “La porte est ouverte. Vous êtes seul. Vous me laissez fuir avec tout ceci ? C’est trop facile.”
Le sourire du Maître des Échos changea de vitesse. La patience se retira de ses yeux, laissant un cristal transparent.
“Vous avez raison. Le piège réel est plus vicieux. Regardez mieux le troisième miroir, celui au manche noir.”
Étienne le souleva. La cire était parfaitement polie. Le document collé au revers était écrit d’une main féminine, à l’encre plus claire, qui montait et descendait comme les vagues. Il lut :
“Moi, Madeleine Courbet, femme libre, déclare avoir été témoin des échanges entre le sieur Vasseur et un émissaire du prince de Joinville, à la nuit du vingt-et-un au vingt-deux…” La date du duel. La signature était une imitation approximative, mais une imitation.
Le sang lui quitta le visage.
“Elle est vivante,” dit le Maître. “Mais elle n’a aucune idée qu’elle est déjà accusée.” Il désigna un miroir plus petit, dont le cadre était fêlé. “Celui-ci est tout à fait authentique. Nous vous offrons en prime.”
Étienne le saisit d’une main trop rapide. Sa blessure tira, il grimaça. Le document qui y était attaché était un ordre de l’état-major des gardes nationales, signé au bas par un général nommé et au-dessus par un nom qu’il reconnut : Vasseur, Gustave de, colonel des armées royales. Le texte ordonnait la convocation de “brigades étrangères” en cas de repli des forces de l’ordre. Les mots s’imprimèrent dans sa tête comme du plomb fondu :
“…pour tout événement qui compromettrait la sécurité de la Maison royale, d’exécuter l’ordre du Roi et de faire venir les régiments de Belgique et de Prusse, par la frontière du Nord.”
Une invasion. La monarchie allait ramener des troupes étrangères pour écraser les barricades.
Étienne leva la tête. La pièce était devenue silencieuse. Le Maître l’observait comme un entomologiste.
“Vous allez me laisser sortir avec ceci ?”
“Vous n’allez pas sortir avec ceci,” dit doucement le Maître. “Il n’y a pas de porte.”
Au même instant, la lumière baissa. Dans le fond de l’atelier, une porte blindée se scella dans le mur. Les persiennes claquèrent, se verrouillèrent. Le clac métallique des verrous glissa l’un après l’autre, comme des dents qui se ferment.
Étienne ne laissa rien paraître de sa panique. Il n’avait qu’un seul avantage : la table elle-même. Il ne savait pas exactement ce que contenait la poudrière qu’il venait de trouver dans son manteau— de la cendre de bois, sans doute, pour feindre la poudre. Mais les miroirs étaient en verre, et le sang battait dans sa tempe.
“Vous me laissez le choix ?” demanda-t-il.
“Toujours,” dit le Maître.
Étienne fit tournoyer le miroir au manche noir dans sa main, prit son élan, et l’envoya fracasser contre le premier grand panneau de verre qui s’élevait à sa droite.
Le verre explosa dans une pluie de fragments. Un bruit sec qui ne ressemblait à rien, un tintement d’orgue fou. Il fit volte-face et balaya la table d’un revers d’avant-bras, envoyant les autres miroirs s’écraser contre le sol. Les documents s’envolèrent dans un air chargé d’éclats.
Le Maître des Échos esquissa un recul— la surprise dans ses yeux pâles comme une craquelure. Étienne attrapa la porte blindée à la poignée chaude et la tira de tout son poids, ignorant la douleur qui lui brûlait l’épaule. Elle ne céda pas, mais il vit sur le côté un levier de déverrouillage d’urgence. Il l’abattit du tranchant de la main.
Un déclic, un souffle, la lourde porte glissa d’un pouce.
Derrière lui, le Maître des Échos riait— un rire menu, d’homme qui vient de perdre une main mais qui en possède six autres. Il n’esquissait aucun geste de poursuite.
“Vous êtes déjà mort, Étienne,” dit-il. “C’est simplement que vous êtes encore en train de tomber.”
La pluie le frappa au visage comme une gifle glacée. La rue était noire, déserte. Il serra contre sa poitrine le seul document qui valait plus que sa vie : le papier à l’ordre de Gustave. La preuve d’un appel à une armée étrangère.
Mais à mesure qu’il courait, une certitude s’insinua dans sa tête comme un étau. Il venait de voler un document à la chambre même de Gustave— ou du moins à une copie fidèle. Le Maître des Échos l’avait laissé s’enfuir lesté d’un papier qui brûlait les doigts de celui qui l’avait saisi. La vraie question n’était pas de savoir s’il était authentique.
C’était de savoir pourquoi on lui permettait de croire qu’il l’était.
Et cette pensée-là, plus que toute chose, le fit courir plus vite dans la nuit qui cachait Paris.
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