Le Registre de Sang
Lire le chapitre 25: The Spark for the Powder
La pluie avait cessé vers trois heures, laissant les pavés luisants comme des miroirs sales. Étienne s'appuya contre le mur humide de l'impasse où il avait passé la nuit et respira l'odeur de charbon et d'égout qui montait de la ville. Son épaule le lançait – la balle du matin, la fuite, la chute dans le corridor. Il avait faim. Il n'avait pas dormi.
Il tira de sa poche le rouleau de billets de Blanc, l'argent tiède contre sa paume. Tenter l'impression d'un journal était maintenant impossible. Vautrin avait brûlé son nom avant même que la poudre de son duel ne soit sèche. « La Lanterne » ne l'imprimerait plus. Aucun journal ne le ferait.
Alors il imprimerait lui-même. Partout. Nulle part. Comme on sème de la poudre à canon dans un tonneau, grain par grain, sans savoir quelle mèche allait s'embraser la première.
Il sortit du renfoncement, remonta son col, et prit la direction des Halles. Il connaissait un homme rue des Prouvaires, un imprimeur qui ne posait pas de questions si l'argent était compté et les caractères soignés.
Moments plus tard, dans l'arrière-boutique faiblement éclairée, le vieil homme aux lunettes cerclées de fer examina le texte qu'Étienne lui tendait. Il lisait en silence, les lèvres remuant sur les syllabes, puis releva la tête.
« Personne ne signe ceci. »
« C'est le but. »
« Vous voulez que je risque ma presse pour un texte sans signature ? Si on me prend, je serai pendu avant même d'avoir le temps de cracher votre nom. »
Étienne posa trois billets sur l'établi. Le vieux regarda l'argent, puis le texte, puis l'homme. La balafre du duel était encore fraîche sur la joue d'Étienne, ses yeux cernés comme des trous d'ombre. Il avait l'air de ce qu'il était : un homme qui avait déjà tout perdu et qui ne se battait plus que pour faire tomber les autres avec lui.
« Vous avez une famille, monsieur l'imprimeur ? »
L'homme ne répondit pas.
« Moi aussi, dit Étienne. Ou j'en avais une. Elle est morte parce que quelqu'un a décidé que sa vie valait moins que sa discrétion. Ce texte, ces chiffres, ces noms – c'est tout ce qui me reste pour lui rendre justice. »
Le vieux imprimeur glissa l'argent dans sa poche et fit un signe de tête. « Combien de copies ? »
« Cinq cents pour commencer. Distribution par vos soins, discrète. Ce soir. »
« C'est trop court. »
« C'est tout le temps qu'on m'a laissé. »
Étienne sortit de l'atelier avec sous le bras un paquet de feuilles humides d'encre. Il avait aussi l'adresse d'un second imprimeur, rue Quincampoix, où il porta un texte différent – les chiffres du registre des fonds secrets de Gustave, transcrits dans une écriture qui n'était pas la sienne, avec les noms des bénéficiaires déguisés en initiales. À celui-là, il ne donna aucun nom pour la distribution. « Laissez-les sur les bancs des églises ce soir », dit-il, « ou glissez-les sous les portes de leurs maisons. Comme vous voulez. Mais faites-le avant l'aube. »
À midi, il avait trouvé trois presses de plus. Il avait épuisé la moitié de l'argent de Blanc. Ses épaules le brûlaient – la blessure s'était rouverte dans les escaliers de la rue Quincampoix, et il sentait une tache tiède et humide sous sa chemise.
Au coin du boulevard du Temple, il s'arrêta devant une vitrine. Il y voyait son reflet : un visage pâle, des yeux brillants de fièvre, un bandage visible au-dessus du col. Reconnaissable. Trop reconnaissable.
Il reboutonna sa veste, releva son foulard, et se mit à marcher. Il fallait des lieux de lecture. Des cafés, des salles de réunion, des ateliers où les ouvriers se rassemblaient et discutaient de la révolution qui n'arrivait pas assez vite. Il choisit une dizaine de lieux, répartis entre les quartiers pauvres de l'est et les faubourgs ouvriers. Pour chacun, il trouverait un homme ou une femme qui accepterait de lire le pamphlet à voix haute, de le lire bien, pendant que d'autres écoutaient.
Il se rendit rue de Charonne chez une blanchisseuse, une veuve nommée Marguerite, dont le mari était mort aux journées de juin. Elle l'écouta parler du registre, de la lettre qui ordonnait l'invasion étrangère, de la liste des noms – et elle ne lui demanda pas de preuve. Elle tendit la main, prit le paquet de feuilles, le glissa dans son panier à lessive.
« On se réunit ce soir chez le charpentier Bonnet, rue de la Roquette. Je lirai. »
« Il faut des copies. Trois ou quatre, peut-être, pour que plus d'un puisse écouter ensemble. Vous pouvez les recopier ? »
Elle hocha la tête. « Je sais écrire. »
Il lui donna son dernier billet.
Dans la rue, la fièvre commençait à danser au fond de ses yeux. Il s'appuya un moment contre une porte cochère, la main pressée contre son épaule. Le sang avait traversé sa veste maintenant – il le sentait, chaud et visqueux contre ses doigts. Ce n'était pas une hémorragie. C'était une usure. Le corps ne suivait plus le rythme. Mais le rythme ne s'arrêtait pas pour un reporter blessé.
Il pensa à la lettre. L'ordre d'invasion, volé dans la salle des glaces, avec son sceau forgé qui ressemblait si bien au vrai. Était-ce authentique ? Était-ce un piège de plus – Gustave sachant qu'il le volerait, Gustave voulant qu'il le diffuse pour justifier la répression contre ceux qui le croiraient ? Étienne avait passé la nuit à examiner le document à la lueur d'un feu de cheminée abandonné, en pesant chaque ligne, chaque signature. Il était soit authentique, soit une pièce forgée si parfaitement que son mensonge était devenu indiscernable de la vérité.
Vérité ou pas, dit-il à voix basse dans la rue vide, à partir du moment où des centaines de personnes la liront, elle deviendra réelle.
Il choisit d'imprimer. Le vrai ou le faux – la révolution n'avait pas le luxe de douter. La lettre était un outil entre ses mains, comme un levier ou une pince. Il ne savait pas ce qu'elle soulevait exactement. Mais il savait qu'elle soulevait quelque chose.
À trois heures de l'après-midi, il avait organisé dix points de diffusion, trois presses actives, et une liste de noms – des hommes et des femmes qui ne le connaissaient pas sous son nom, qui ne savaient pas que l'écrivain anonyme était le fils bâtard d'un baron et d'une servante. Il leur avait donné des textes différents, des copies différentes, quelques uns modifiés pour qu'aucune autorité ne puisse reconstituer une seule source. Chaque feuille portait la marque d'une presse différente, une typographie légèrement différente – une signature impossible à tracer.
À six heures, il était assis sur un banc du square des Arts-et-Métiers, la tête entre les mains. Un passant s'arrêta devant lui et le dévisagea trop longtemps. Étienne leva les yeux. L'homme portait un manteau brun.
Le cœur d'Étienne fit un bond.
Mais l'homme détourna les yeux et poursuivit son chemin – un ouvrier, peut-être, ou un petit employé rentrant chez lui. Pas le Maître des Échos. Personne.
Le souffle d'Étienne se stabilisa. Mais ses mains tremblaient. Il les regarda : des doigts tachés d'encre, des ongles cassés, une veine qui battait sous la peau fine du poignet. La fièvre prenait. Il devait dormir. Il n'avait nulle part où aller.
Et c'est là, sur ce banc, que l'idée lui apparut. Une idée si simple, si évidente, qu'il se demanda comment il avait pu ne pas la voir plus tôt. Il avait besoin d'un endroit où personne ne penserait à chercher un homme sans abri et sans presse.
Le théâtre. La salle du Théâtre de l'Ambigu, fermé depuis trois mois faute de spectateurs – sa loge, son écritoire, les coulisses désertes. Personne n'y entrerait. On n'y penserait pas. Il y avait laissé, il y a des semaines, un rouleau de papier dans les combles.
Il se leva, serra la douleur dans son épaule, et commença à marcher vers l'ouest.
Derrière lui, sur le banc qu'il venait de quitter, était restée une feuille de papier glissée de sa poche pendant qu'il regardait l'homme au manteau brun. Une seule page. La première page de son premier pamphlet. Elle portait son titre, en lettres grasses :
« LA VÉRITÉ SUR LE BARON GUSTAVE DE VASSEUR Les noms, les dates, les sommes. Ce que votre gouvernement vous cache – et ce que coûte chaque maçon, chaque drapier, chaque femme de peine qui meurt dans les rues de Paris pour que vivent leurs mensonges. »
Le vent courait le long du square, soulevant la page. Un promeneur la ramassa, la lut en marchant, puis la plia et la glissa dans sa poche.
La pluie recommençait. La ville entière était un baril de poudre.
Il ne restait plus qu'à trouver la mèche.
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