Le Registre de Sang
Lire le chapitre 40: The Indelible Story
La pluie de mars lavait les pavés de la place de la Révolution. Étienne s'arrêta au bord du bassin, les mains crispées sur la sacoche de cuir qui contenait le registre — celui de la Banque, celui que Legrand avait failli vendre, celui qu'il avait transporté à travers les toits, les catacombes et les mensonges. Ses doigts brûlaient de fièvre, mais la douleur lui semblait lointaine, comme si elle appartenait à un autre corps.
Il avait choisi l'heure où la foule se pressait entre le Palais-Bourbon et la rue de Rivoli. Les bourgeois en redingote, les ouvriers en blouse, les femmes avec leurs paniers. Tous se bousculaient pour voir l'affiche placardée sur le mur de la caserne : « REWARD — 3000 francs pour la capture d'Étienne Vasseur, dit le Rédacteur des Égouts ».
Son propre visage, mal gravé, le regardait de là-haut.
La pluie ruissela sur son front brûlant. Il toussa, une bile amère au fond de la gorge, et monta les marches du Palais-Bourbon.
— Hé ! l'interpella un garde national, la baïonnette au canon. C'est pas un jour de séance. On n'entre pas.
Étienne ne ralentit pas. Il grimpa encore deux marches, et au moment où le garde s'avançait pour le saisir, il cria :
— Je m'appelle Étienne Vasseur, du journal *La Lanterne*. Je viens témoigner devant la représentation nationale.
Le garde, un homme d'une cinquantaine d'années, écarquilla les yeux. Il connaissait ce nom. Tout Paris le connaissait. La foule commença à s'arrêter, les passants se tournèrent.
— Vasseur ? murmura une femme. Le révolutionnaire ?
— Celui qui a fait tomber les ministres ?
— C'est lui ? Le regard qu'on voit des fenêtres de l'église ?
Un cercle se formait. Étienne sentit son cœur battre d'un rythme régulier, presque calme. Il avait tant couru. Il avait tant écrit. Maintenant, il s'agissait de parler.
Le garde leva sa baïonnette, puis la baissa. — Vous avez un sauf-conduit ?
— Non, répondit Étienne. J'ai mieux. J'ai la vérité.
Il fit un pas en avant, par-dessus la baïonnette, et se trouva face à la grande porte du palais. Elle était close. Peu importait. La foule, elle, était là.
Il sortit le registre de sa sacoche. Le vieux cuir à coins de bronze, la reliure rouge tachée par des années de sang, de cire et d'encre. Il le leva au-dessus de sa tête pour que tous le voient.
— Paris ! cria-t-il. Paris ! Écoutez-moi !
Sa voix — cassée par des semaines de toux et d'encre bue à la hâte — portait malgré tout sur les premiers rangs. Les gens se rapprochèrent, curieux comme des corbeaux devant un champ retourné. Un silence se fit. Dans la pluie fine qui tombait encore, des parapluies noirs se soulevèrent, des chapeaux s'enlevèrent.
— Il y a trois mois, poursuivit-il, le peuple s'est soulevé contre l'injustice. On vous a dit que c'était l'émeute. On vous a dit que c'était la faim. On vous a dit que c'était le hasard. C'était faux. Tout était faux.
Il ouvrit le registre à une page marquée d'un ruban rouge. La pluie commençait à mouiller le papier mais il le tint haut, au-dessus des têtes.
— Dans ce registre — écoutez-moi, vous, les bourgeois qui croyez lire la gazette à la caisse du bureau de tabac — dans ce registre, il y a les comptes de la Banque de France, les ordres de paiement signés par les ministres des mois avant février. C'est écrit là : tant pour l'agitation des faubourgs. Tant pour la propagande des clubs. Tant pour la provocation qui devait justifier la répression. Et il y a des noms. Des hauts noms.
Un murmure s'éleva. Un homme avec un parapluie rouge s'écria :
— Et pourquoi vous venez nous dire ça maintenant, vous qui avez fui ?
Étienne le fixa.
— Je ne fuis plus, répondit-il. J'ai passé trois semaines sous terre, à imprimer avec des mains qui tremblaient de fièvre. J'ai fait tomber deux ministères avec un seul numéro du journal. Et maintenant, ils me cherchent. Ils ont mis un prix sur ma tête. Ce prix-là, les amis, c'est la preuve que j'ai raison.
Il baissa le registre et le serra contre sa poitrine. Sa voix prit un ton plus ferme.
— Alors je viens ici, je me livre. Qu'ils me jugent. Mais qu'ils jugent en même temps ceux dont je tiens les comptes. Convoquez-moi devant la représentation nationale. Faites-moi témoigner. Ou alors — si vous préférez me fusiller tout de suite — allez-y. Mais rappelez-vous : quand vous effacerez mon sang du pavé, il restera celui qui est écrit dans ce registre.
Il y eut un moment de flottement. La foule grossissait. Des gens sortaient des maisons, des boutiques, des ministères voisins. Quelqu'un cria : « Vive La Lanterne ! » Un autre : « Le registre ! Lisons-le ! »
La porte du Palais-Bourbon s'ouvrit en grand. Un huissier en habit noir, ruban tricolore à la boutonnière, apparut. Derrière lui, on apercevait le marbre du grand hall. Il parla d'une voix tremblante :
— La commission exécutive demande que le citoyen Vasseur soit introduit.
Étienne entra. Derrière lui, la foule se précipita, refoulée par les gardes. Le huissier guidait Étienne vers une salle latérale où siégeait une commission réunie à la hâte. On le fit asseoir sur une chaise de bois dur. La pièce sentait l'encre et le tabac froid. Parmi les hommes en habit, Étienne reconnut le nouveau ministre de l'Intérieur, un juriste méticuleux nommé Ledru-Rollin — bien qu'il sût que derrière les visages se cachaient des mains plus discrètes.
Il posa le registre sur la table.
— Lisez, dit-il. Lisez et agissez.
La commission passa plus d'une heure à compulser les pages. Étienne resta assis, la fièvre montant comme une marée, puis se levant pour rester lucide. Il raconta tout. La Banque. Les deux millions distribués en mars aux comités ouvriers pour déclencher les barricades. L'homme au col de velours qui aurait dû coordonner les fronts de la rive droite et de la rive gauche. Les noms. Il cita, d'une voix calme, les ministres, les banquiers, les officiers. Il vit pâlir les hommes en habit.
Puis il ajouta :
— Il y a un nom qui n'est pas écrit là, parce que celui qui signait les ordres utilisait un pseudonyme. Mais j'ai retrouvé la trace de son écriture. C'est un des votants de votre commission, messieurs.
Le silence fut tel qu'on entendit le tic-tac de la pendule. Le ministre de l'Intérieur referma le registre.
— Vasseur, dit-il d'une voix lasse, vous êtes sous le coup d'une accusation de commerce séditieux.
— Je le sais.
— Vous pourriez être condamné à la déportation.
— Je pourrais être fusillé. On m'a déjà condamné par affiche. Alors, continuez.
Il s'attendit à son arrestation. Elle vint, non sous la forme des gendarmes espérés, mais par un capitaine qui l'emmena dans une cellule de la Conciergerie. Deux jours plus tard, il comparut devant la haute cour de justice. Le peuple se massait au dehors ; des femmes jetaient des fleurs à la grille en criant son nom.
Mais ce n'était pas la victoire. C'était l'arbitrage.
Après trois jours de procès, la cour, incapable de le condamner pour ce qui n'existait plus — la révolution, écrit-elle, n'était pas un crime puisque le gouvernement l'avait reconnue — le déclara coupable uniquement de « publication de fausses nouvelles propres à troubler la paix publique ». La peine : la déportation ordinaire. C'est-à-dire le bannissement. Pas la fusillade du ravin. L'exil.
Étienne resta onze jours dans la prison de Mazas, pendant lesquels il écrivit la dernière page de son journal : le récit de son propre procès, l'énumération des noms qu'il avait rendus officiels et la transcription des ordres de la Banque. Chaque lettre lui coûtait un effort immense. Sa main tremblait. Il finit par écrire avec un porte-plume noué à son poignet, comme une extension de son corps malade.
Madeleine vint le visiter une fois, la veille de son départ pour la frontière. Elle se présenta dans la salle des parloirs avec un châle vert qui dissimulait son ventre à peine visible. Elle posa une main sur la vitre percée de trous.
— Vous irez loin, lui dit-elle. En Belgique. Après, vous écrirez. C'est votre nature.
— Et vous ? demanda-t-il à travers le gril.
— Je resterai, dit-elle doucement. Je tiendrai la librairie de mon père. Mon fils parlera de vous.
Il voulut dire quelque chose d'autre — tout était déjà dit entre eux, mais rien n'était assez dit. Il porta la main à son cou, où reposait le médaillon qu'elle lui avait remis dans la catacombe. Il le tenait sous sa chemise, sur sa peau.
— Gardez-le, dit-il. Et regardez-le quand vous écrirez votre journal.
— Ne me dites pas quoi faire de mon propre journal, répondit-elle avec un sourire mouillé.
— Le registre, alors.
— Il est à moi.
— Non. Il vous est dédié.
Il n'y avait rien de plus à dire. Elle partit.
Le convoi pour la frontière fut escorté jusqu'à la porte de la Villette. La foule, avertie par un dernier numéro clandestin que les imprimeurs de la Catacombe avaient réussi à sortir, se tenait en silence sur les trottoirs. Hommes, femmes, enfants. Certains tenaient des bougies, même en plein jour, comme dans les processions des morts. Étienne, entre deux gendarmes à cheval, vit les visages tournés vers lui. Pas de cris. Pas de fleurs. Mais des mains qui se levaient — les doigts écartés, un vieux signe des charbonniers, celui qui signifiait la fraternité.
À Bruxelles, on l'accueillit d'abord avec suspicion — un réfugié français, un révolutionnaire, un écrivain de plus. Il trouva une chambre meublée au troisième étage d'une maison de la rue Royale, avec une fenêtre qui donnait sur le parc. Il y vécut de la traduction des journaux anglais et de la rédaction de lettres à des amis restés à Paris.
Pendant trois ans, il écrivit *Histoire des journaux sous la République de Février*, en douze feuilletons, dont dix furent saisis à la frontière française. Mais le onzième passa, imprimé à Lille dans une presse à main, et le douzième fut recopié à la plume par des centaines de mains inconnues. Des historiens l'appelleraient plus tard l'une des sources centrales du quarante-huit.
Sa fièvre ne le quitta jamais tout à fait. Elle le laissa boiter de la main droite, incapable d'écrire plus de trois heures par jour. Il but du café noir dans de petites tasses de porcelaine fine, et il apprit à composer ses articles dans sa tête, la nuit, avant de les dicter le matin à un étudiant polonais qui les transcrivait.
Il ne revint jamais à Paris.
On raconte — la légende est encore vivante dans les brasseurs du Faubourg Saint-Antoine — qu'un matin de printemps, longtemps après, une femme vint dans un café de la place de la Monnaie à Bruxelles où Étienne écrivait. Elle portait un petit garçon par la main. Le garçon, dit-on, s'appelait Gustave, comme son père mort sur les barricades. La femme s'assit en face d'Étienne. Elle posa une lettre sur la table. Il la lut. Puis il écrivit la dernière ligne de son livre.
« C'est au moment où l'on croit l'histoire finie, écrivait-il ce jour-là, qu'elle recommence en silence, dans un geste que l'on n'attendait plus. »
La femme sourit. Le garçon, plus tard, demanderait qui était l'homme avec le médaillon autour du cou.
Le registre resta posé sur la table, à côté de l'encre. Il n'avait pas été fini d'être écrit. Il restait des pages blanches.
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