Le Registre des Morts
Lire le chapitre 1: The Usual Fee
La fumée du cigare stagnait sous les lambris comme une marée basse. Henry Graves ne leva pas les yeux lorsque la porte s’ouvrit – il avait appris depuis longtemps à reconnaître le pas des clients riches : trop rapide, trop pressé, et pourtant hésitant sur le seuil, comme s'ils craignaient que le sol les trahisse.
« Monsieur Graves ?
— Entrez. Asseyez-vous. »
L’homme qui franchit le seuil était grand, anguleux, la cinquantaine élégante mais fatiguée. Son manteau de cachemire était taché de pluie, son chapeau serré contre sa poitrine comme un bouclier. Il jeta un regard circulaire à la pièce – les rayonnages croulants de dossiers, la carte de Londres épinglée au mur, la photographie jaunie d’une femme que Graves n’expliquait jamais – puis il s’assit, les mains crispées sur ses genoux.
« On m’a dit que vous résolviez les problèmes que Scotland Yard ne peut pas toucher.
— On vous a mal renseigné. J’étais inspecteur. Je suis maintenant un simple courtier en discrétion. »
L’homme cligna des yeux. « On m’a dit que vous étiez la seule personne à Londres qui pouvait trouver quelqu’un sans que les journaux en parlent. »
Graves écrasa son cigare. « C’est exactement cela. Ce qui veut dire que vous n’avez pas douze heures à perdre. Qui cherchez-vous ?
— Ma belle-fille. Eleanor Ashworth. Enfin, Eleanor Marsh, de son nom de naissance. Ma femme est morte il y a quatre ans. Eleanor avait dix-sept ans quand elle est venue vivre chez moi. Elle en a vingt-trois maintenant. Elle a disparu. »
Graves nota le chiffre sur le carnet qu’il venait d’ouvrir. « Depuis quand ?
— Huit jours. Mais je ne suis venu vous voir que maintenant parce que… » Lord Ashworth hésita, tira une enveloppe froissée de sa poche intérieure, la posa sur le bureau comme s’il déposait un blessé. « Parce que ceci est arrivé ce matin. »
Graves prit l’enveloppe. Le papier était épais, coûteux, à l’en-tête d’une compagnie d’assurance dont le nom lui fit plisser les yeux : la Prudential & Equilateral Life Assurance Society. Il en sortit une lettre, la lut en silence. Puis il la relut.
« C’est une notification de versement. Cinq mille livres. Sur trois polices distinctes au nom d’Eleanor.
— Souscrites il y a onze mois, dit Ashworth. Je n’étais pas au courant.
— Et vous êtes le bénéficiaire. »
Le silence s’épaissit. Dans la cheminée, une bûche s’effondra dans une gerbe d’étincelles.
« Vous comprenez ce que cela signifie, n’est-ce pas ? dit Graves doucement. Pour qu’une assurance verse, il faut un certificat de décès. Et pour obtenir un certificat de décès, il faut un corps – ou une déclaration solennelle. Qui a fourni la déclaration ? »
Ashworth ferma les yeux. « Le médecin de la maison. Le docteur Whitcomb. Il affirme avoir examiné le corps d’Eleanor dans une morgue de Gravesend – noyade accidentelle, un suicide probable, a-t-il dit. Mais je sais qu’elle ne s’est pas noyée, monsieur Graves. Je sais que c’est faux. »
« Comment le savez-vous ? »
« Parce que j’ai reçu une lettre d’elle il y a trois jours. Postée de Douvres. Datée de la veille de sa mort prétendue. »
Ashworth sortit une seconde enveloppe de son manteau, plus petite, l’écriture fine et nerveuse d’une femme. Graves la prit, mais au lieu de l’ouvrir, il la posa à plat sur le bureau, la main au-dessus comme pour la peser.
« Pourquoi ne pas avoir apporté cette lettre à la police ? L’inspecteur de Gravesend finirait par voir l’incohérence. Une lettre postée après la mort, un médecin dont la déclaration est suspecte…
— Parce que Whitcomb ne travaille plus pour moi. Il a démissionné il y a deux mois. Et parce que l’inspecteur de Gravesend est un homme du nom de Carrow, qui est le beau-frère de Whitcomb. Et parce que… » Ashworth baissa la voix. « Parce que la police de Gravesend a déjà classé l’affaire. Suicide confirmé. Le corps a été enterré il y a quatre jours. Sans autopsie. »
Graves ouvrit l’enveloppe. Il lut la lettre d’Eleanor – quelques lignes seulement, écrites à la hâte. *« Cher père, je pars malgré votre conseil. On me promet que je serai en sécurité si je tiens ma langue, mais je n’y crois plus. Si cette lettre vous parvient, c’est que j’ai changé d’avis. Je panse à venir à la maison. Ne dites rien à personne. E. »*
Il nota l’orthographe fautive, la répétition du mot « si ». Une femme qui écrit dans l’urgence, la peur, et qui n’est pas sûre d’être lue.
« Qu’est-ce qu’elle avait découvert, Ashworth ? »
L’homme tressaillit. « Je ne… »
« Ne me mentez pas. Vous êtes venu me voir parce que vous avez peur. Pas pour elle – pour vous. Les polices d’assurance sont à votre nom. Si elle est morte, vous êtes riche. Si elle reparaît, la compagnie vous traînera en justice pour fraude. Vous venez me chercher pour que je trouve la vérité avant que le tribunal ne la trouve à ma place. »
Le visage d’Ashworth blêmit. Il voulut se lever, mais ses mains tremblaient trop pour trouver appui sur les accoudoirs.
« Les affaires d’Eleanor, dit-il enfin, la voix brisée. Je suis banquier. Elle avait accès à mes registres. Il y a trois mois, elle a découvert des irrégularités – des transferts, des comptes dormants ouverts à son nom, des polices d’assurance sur des personnes qu’elle ne connaissait pas. Elle est venue me voir. Elle avait peur. Elle disait qu’on la surveillait. J’ai cru que c’était une crise de nerfs, comme sa mère. Je lui ai dit de se reposer. Et puis… » Il enfouit son visage dans ses mains. « Elle a disparu. Et maintenant ils disent qu’elle est morte. Et moi, je suis le bénéficiaire. Je ne sais pas ce qui est pire – qu’elle soit morte, ou que quelqu’un l’ait tuée pour que je sois riche.
— Qui d’autre savait qu’elle avait trouvé ces comptes ?
— Personne. Moi. Elle. Et le docteur Whitcomb – c’est lui qui lui avait prescrit un calmant. Elle lui en avait parlé, je crois. Ils se parlaient souvent.
— Le médecin. Le même qui signe son certificat de décès. »
Ashworth ne répondit pas. Graves rangea les deux lettres dans le tiroir de son bureau, en sortit une fiche vierge, écrivit le nom d’Eleanor en haut. Puis il leva les yeux vers son client.
« Mes honoraires sont de dix guinées par jour, plus les frais. Pour ce genre d’affaire, je prends d’avance.
— Vous acceptez ? »
Graves ne répondit pas tout de suite. Il regarda la photographie au mur – la femme aux yeux clairs, celle qu’il n’avait pas réussi à sauver, vingt ans plus tôt. Il se retourna vers Ashworth.
« J’accepte. Mais vous devez comprendre une chose, my lord. Si votre belle-fille a été assassinée, je le découvrirai. Et si vous avez quelque chose à voir avec elle, je le découvrirai aussi. La discrétion a ses limites. Elles commencent au meurtre. »
Ashworth se leva, le visage soudain plus vieux. Il posa une liasse de billets sur le bureau, saisit son chapeau, marcha vers la porte. Il s’arrêta. « Il y a une dernière chose. Hier soir, un homme est venu chez moi. Il n’a pas frappé. Il a glissé une carte sous la porte. »
Il sortit une carte de visite de son manteau – épaisse, blanche, sans adresse, sans nom. Un seul mot imprimé en caractères sobres : *HÉRITIER*.
« Je n’ai aucune idée de ce que cela signifie.
— Moi non plus, dit Graves. Mais je vais le découvrir. »
Le silence retomba. Ashworth s’éclipsa dans le couloir. Graves écouta ses pas décroître dans l’escalier, puis se leva, traversa la pièce, souleva un coin du rideau de velours. La rue était noyée de brume, les réverbères des halos jaunes dans la nuit. Un cab attendait devant la porte, les chevaux fumants. Et sur le trottoir d’en face, adossé à un réverbère comme s’il était né là, un homme en long manteau noir, le col relevé. Ses yeux – Graves aurait juré qu’ils le regardaient – brillaient un instant sous le chapeau. L’homme ne bougea pas. Ne se cacha pas. Il resta là, immobile, à regarder la fenêtre du bureau de Graves.
Graves laissa retomber le rideau.
Il ne savait pas encore qui était Eleanor Marsh. Mais il savait qu’elle était vivante ou morte selon la volonté d’un homme qui n’avait pas peur d’être vu. Et cela, c’était la marque des professionnels.
Il retourna à son bureau, ouvrit le tiroir, et relut la lettre d’Eleanor. Puis il écrivit une adresse sur son carnet. *Regent Street. La boutique de la veuve Palmer.* C’était là que les enquêteurs commençaient toujours – par la dernière personne qui avait vu la disparue sourire.
Dehors, l’homme au manteau noir n’avait pas bougé.