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Le Registre des Morts

Lire le chapitre 2: The Last Seen

La devanture du chapelier se nichait entre un bureau de tabac et une boutique de parapluies, comme si la mort avait choisi de s'installer dans le banal. Henry Graves s'arrêta un instant devant la vitrine, inspectant son reflet dans le verre dépoli. Chapeau melon, manteau sombre, visage las. Rien qui pût trahir le poids de ses quarante-huit ans, sinon la profondeur des rides autour de ses yeux.

La clochette de la porte tinta lorsqu'il entra. Une odeur de tissu neuf et de lavande flottait dans l'air. Des rangées de chapeaux ornaient les murs, chacun perché sur son support de bois comme des têtes décapitées attendant leur sentence.

Une femme d'une cinquantaine d'années émergea de l'arrière-boutique, les mains couvertes de fils colorés. Elle le dévisagea avec cette méfiance instinctive des commerçants du quartier.

« Monsieur désire ? »

Graves sortit une carte de visite de sa poche intérieure. « Henry Graves. Je mène une enquête privée pour le compte de Lord Ashworth. Au sujet de sa belle-fille, Mademoiselle Eleanor Whitmore. »

Le visage de la femme se ferma comme un volet. « J'ai déjà parlé à la police. Je n'ai rien d'autre à ajouter. » Elle fit mine de retourner à son ouvrage.

« Je ne suis pas la police, madame. »

Elle s'arrêta, se retourna lentement. « Alors vous êtes payé pour poser des questions. C'est différent ? »

« C'est mieux rémunéré. Et plus discret. »

Un silence. La femme soupira, s'essuya les mains sur son tablier. « Je m'appelle Marguerite Pelletier. Cette boutique m'appartient depuis vingt ans. Mademoiselle Whitmore était une cliente régulière. De bonnes manières, toujours souriante... jusqu'à ce dernier mois. »

« Que s'est-il passé ce dernier mois ? »

Mme Pelletier jeta un coup d'œil vers la vitrine, comme pour s'assurer que personne ne les observait. « Elle est venue trois fois en deux semaines. La première fois, elle a commandé un chapeau de deuil – son beau-père venait de perdre un associé, disait-elle. La deuxième fois, elle est restée à peine cinq minutes. Elle a demandé si je connaissais un endroit où une femme pouvait ouvrir un compte en banque sans éveiller l'attention de sa famille. »

Graves nota mentalement. « Et la troisième fois ? »

« Il y a dix jours. Elle semblait... agitée. Les mains qui tremblent. Elle a regardé par la fenêtre toutes les trente secondes. Puis un homme est entré. »

« Quel genre d'homme ? »

« Pas un gentleman. Costaud, habits de marin, mâchoire carrée, une cicatrice au-dessus du sourcil gauche. Il avait une façon de se tenir qui disait qu'il n'était pas là pour acheter un chapeau. » Elle frissonna. « Elle est sortie avec lui. Sans payer, sans dire au revoir. Je ne l'ai jamais revue. »

« Vous avez entendu ce qu'ils se sont dit ? »

Mme Pelletier secoua la tête. « Il parlait à voix basse. Mais avant de sortir, elle s'est retournée vers moi. Elle avait une expression... » La chapelier chercha ses mots. « Comme quelqu'un qui voit la porte d'une prison s'ouvrir devant lui et qui ne sait pas si c'est pour en sortir ou pour y entrer. »

Graves sortit une pièce de sa poche, la fit tourner entre ses doigts. « Vous souvenez-vous d'autre chose ? Un nom, un mot qu'il aurait prononcé ? »

La femme hésita. « Je ne devrais pas me mêler de ça. »

« Madame Pelletier. Une jeune femme est morte – ou prétendue morte. Sa famille est en deuil. Si vous savez quelque chose qui peut aider... »

Elle céda. « Comme ils sortaient, j'ai entendu l'homme dire : "Il est temps de parler au comptable." Et elle a répondu : "Il est déjà mort." C'est tout. Après, ils ont disparu dans la foule. »

« Le comptable. Vous êtes sûre du mot ? »

« Certaine. C'est un mot que je connais bien – mon mari tient les livres de ma boutique. »

Graves remercia la femme, lui laissa une carte avec son adresse gravée à la main. La clochette tinta de nouveau lorsqu'il sortit sur Regent Street.

La foule du soir commençait à s'épaissir. Des fiacres klaxonnaient, des vendeurs de journaux criaient les titres de la dernière édition. Graves remonta le col de son manteau, conscient du poids de l'énigme qui pesait sur ses épaules. Eleanor avait découvert quelque chose dans les livres de comptes de la compagnie d'assurance. Elle avait évoqué des comptes bancaires irréguliers. Et maintenant, un homme rude venait la chercher devant un chapelier pour parler à un comptable déjà mort.

Le fil se tendait. Mais il était encore trop mince.

Il fit quelques pas, puis une main sale tira sur sa manche. Un gamin d'une dizaine d'années, le visage barbouillé de crasse, des yeux trop vifs sous une casquette trouée.

« Vous êtes M. Graves ? L'inspecteur ? »

« Ancien inspecteur, oui. Pourquoi ? »

Le gamin lui fourra un morceau de papier froissé dans la main et s'enfuit avant que Graves eût pu l'interroger. Il déplia le billet, les caractères d'une écriture nerveuse, presque hystérique, s'étalaient en travers de la page :

*Creusez plus, et vous rejoindrez la liste. Eleanor Whitmore est morte parce qu'elle ne savait pas s'arrêter. Vous êtes averti.*

Graves tourna la tête. Le gamin avait déjà disparu dans la masse des passants. Mais quelque chose attira son regard de l'autre côté de la rue – une silhouette en manteau noir, immobile sous un réverbère, qui le regardait. La même silhouette qu'il avait aperçue depuis son bureau l'après-midi même.

Il ne prit pas le temps de réfléchir. Graves traversa la rue au milieu des chevaux et des jurons, bouscula un porteur de valises, manqua de se faire renverser par un tramway. Mais quand il atteignit le réverbère, l'homme avait disparu, avalé par une ruelle latérale.

Graves s'y engagea – une impasse qui sentait la bière et le poisson pourri. Un chat maigre détala entre des caisses vides. Il n'y avait personne.

Au fond de l'allée, sur le mur de briques humides, quelque chose avait été tracé à la craie blanche. Une liste de quatre noms, chacun suivi d'une date. Le dernier en bas, fraîchement ajouté, n'avait pas de date encore.

*Henry Graves.*

Il resta immobile, le billet toujours serré dans son poing, les noms des inconnus gravés dans sa mémoire. Eleanor avait vu cette liste – ou une semblable. Peut-être avait-elle compris qu'elle était dessus avant de savoir comment en descendre.

C'était exactement le genre de piège qu'il aurait évité autrefois. Mais autrefois, il avait encore quelque chose à perdre.

Il sortit de l'impasse, plia le billet, et le glissa dans son manteau. La nuit commençait à tomber sur Londres, et quelque part dans l'obscurité, quelqu'un tenait désormais un crayon au-dessus du nom d'Henry Graves – attendant seulement la date.

Il ne consulta pas ses anciens contacts cette nuit-là. Il savait déjà où commencer le lendemain : sur les quais, là où on engageait les hommes rudes pour le travail sale. Là où les marins à la mâchoire carrée et à la cicatrice au-dessus du sourcil buvaient dans des tavernes sans nom.

La liste, les comptes bancaires, le comptable mort. Eleanor était tombée dans un labyrinthe dont il ne voyait pas encore les murs. Mais il en tenait le fil – et il avait appris, en vingt ans de métier, qu'un fil suffisait pour étrangler.

Il alluma une cigarette au coin de la rue, et la fumée se mêla au brouillard londonien. Le message était clair. La menace était là. Mais Henry Graves n'avait jamais su reculer devant une porte entrouverte.

Pas même quand elle donnait sur sa propre tombe.