Le Registre des Morts
Lire le chapitre 33: The Evidence Secured
La pluie londonienne tambourinait contre les vitres du fiacre comme un roulement de tambour funèbre. Graves serrait la sacoche de cuir contre sa poitrine, les ledgers volés pesant contre ses cuisses. À côté de lui, Clara n'avait pas prononcé un mot depuis qu'ils avaient quitté l'enceinte sinistre du domaine Finch, ses yeux rivés sur la silhouette prostrée de Finch, étendu sur la banquette opposée, un linge imbibé de sang encore pressé contre sa poitrine par Eleanor.
Eleanor—sa femme, sa complice, sa captive volontaire—fixait le plafond du fiacre avec une expression que Graves ne savait plus déchiffrer. Il avait passé vingt ans à lire les visages des menteurs et des assassins, et pourtant celui-ci lui échappait encore.
— Le pont de Westminster, dit Graves au cocher.
La voix d'Eleanor s'éleva, presque inaudible sous le fracas de la pluie.
— Vous les livrez vraiment aux autorités ?
— Finch est un assassin et vous, madame, une conspiratrice. Que devrais-je faire d'autre ?
— Les autorités *sont* Finch, Graves. Vous le savez mieux que quiconque.
Il ne répondit pas. Car elle avait raison.
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Scotland Yard sentait le renfermé, l'encre séchée et la peur. Le commissaire Whitmore les reçut dans son bureau comme on reçoit une mauvaise nouvelle : en évitant les regards, en choisissant ses mots avec la délicatesse d'un homme qui marche sur des braises.
— Graves, vous ne pouvez pas vous présenter ici avec un homme dans cet état et exiger que nous... que nous quoi, exactement ?
— Que vous l'arrêtiez, Whitmore. Que vous ouvriez une enquête sur les assassinats de Lord Pembroke, d'Edward Hale, de Sir Reginald Ashworth. Que vous reconnaissiez que Finch a monté une fraude à l'assurance-vie d'une ampleur que ce siècle n'a jamais vue.
Whitmore jeta un coup d'œil à Finch, pâle comme un linge, les yeux grands ouverts mais le corps immobile, puis à Eleanor, qui se tenait droite comme une statue de marbre dans l'encadrement de la porte.
— Et elle ? Qu'est-ce qu'elle fait ici ?
— Elle témoignera, répondit Graves. Elle était mariée à Finch. Elle a participé à la mise en scène de sa propre mort.
Un silence. Whitmore se passa une main sur la nuque, geste que Graves connaissait bien pour l'avoir vu faire à une douzaine d'hommes avant qu'ils ne plient sous la pression.
— Je vais devoir consulter mes supérieurs, dit-il enfin.
— Bien sûr que oui, murmura Eleanor d'une voix douce et moqueuse. Consultez-les. Ils vous diront de nous relâcher avant la fin de la nuit. Ils vous diront que Finch est un homme respectable, qu'il a des amis en haut lieu.
— Silence, madame, gronda Whitmore.
Mais Graves avait déjà vu ce qu'il était venu voir. L'incertitude dans les yeux de Whitmore n'était pas celle d'un homme intègre confronté à une cause perdue. C'était celle d'un homme impuissant devant un système qu'il savait corrompu. Graves déposa la sacoche sur le bureau de Whitmore, en sortit les registres volés, la liasse de lettres de Lord Ashworth, et le pli cacheté récupéré dans le coffre de Finch. Il ne savait pas encore ce que contenait ce dernier document, mais il le glissa dans sa poche intérieure avant que Whitmore ne l'aperçoive.
— Voici les pièces originales, dit-il. Vous en prendrez soin, j'en suis sûr. Et j'ai gardé des copies, par précaution.
Whitmore parcourut d'un œil distrait les premières pages d'un registre, puis releva la tête. Sa bouche s'ouvrit, se referma.
— Je vais devoir faire garder Finch. L'hôpital ou la prison, où vous voulez qu'on l'emmène ?
— La prison de Newgate. Et si vous le laissez filer, Whitmore, je le saurai. Et ce que je sais, le *Times* le saura aussi.
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L'air du soir avait la morsure d'un reproche lorsqu'ils quittèrent Scotland Yard. Eleanor marchait à ses côtés, le col de sa cape relevé jusqu'aux oreilles, encore libre—pour l'instant. Graves avait accepté qu'elle reste en liberté surveillée jusqu'à son témoignage, une concession qui lui coûtait une partie de son intégrité. Mais il avait besoin d'elle.
Clara les attendait sous un réverbère, sa silhouette fine dessinée par la lueur jaune. Elle tenait une enveloppe contre son cœur, comme un oiseau blessé.
— Graves, dit-elle en l'entendant approcher. J'ai ce que vous m'avez demandé. La deuxième planque. Le bureau de Clement's Lane.
— Vous l'avez fouillée sans moi.
— Je ne suis pas patiente.
Il prit l'enveloppe. Elle contenait des lettres, des reconnaissances de dettes, et un testament—le testament original de Lord Pembroke signé et daté, celui qu'Ashworth avait vendu à Sotheby's et qu'il avait fait recopier avant de détruire l'original. Graves reconnut l'écriture fine et tremblée du vieux lord. Il plissa les yeux.
— C'était dans le double mur du foyer ?
— Oui. Finch n'a jamais su que j'avais la clé. Il croyait que je ne pensais qu'à broder des robes.
— Il vous sous-estimait, Clara.
— Il m'a sous-estimée toute sa vie, répondit-elle d'une voix où perçait une ancienne douleur. La première fois, c'était quand nous étions serviteurs dans la même maison, et qu'il a cru que je ne remarquais pas qu'il falsifiait les comptes. La deuxième, quand il m'a laissée pour morte dans cette ruelle. Il m'a toujours sous-estimée.
Eleanor observait la scène en silence, un sourire ambigu aux lèvres. Graves rangea le testament dans sa poche, à côté du pli cacheté.
— Et maintenant ? demanda Eleanor.
— Maintenant, je vous ramène toutes les deux chez moi, avant que la nuit nous dévore. Et demain matin, je commence à reconstruire un dossier que Scotland Yard voudra enterrer.
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Mais le destin n'attend pas le matin. Dans la maison de Graves, adossée contre le mur humide du salon où il les avait installées avec un thé brûlant et une couverture de voyage, Graves ouvrit le pli cacheté du coffre de Finch.
Il déploya la lettre avec des doigts tremblants. L'encre était pâle, l'écriture hâtive, mais la signature était impossible à confondre : *Reginald Ashworth.* Une lettre datée de trois jours avant sa mort.
Non, pas une lettre. Un ordre.
*"Ce dernier testament devait disparaître avec mon frère. Je vous l'ai dit. Vous m'avez répondu que ce serait fait. Or j'apprends que le document a été vendu à un encanteur, qu'il circule entre des mains indignes. Si vous ne réglez pas la question de ma famille—et je parle de Reginald—je vous ferai régler la vôtre."*
Graves relut la lettre deux fois. Les mots tournaient dans sa tête comme des rats pris au piège.
— Qu'est-ce que c'est ? demanda Eleanor depuis le seuil.
— Un ordre de Lord Ashworth à Finch, trois jours avant la mort de son frère Reginald.
— Un ordre de quoi ?
Graves leva les yeux, son visage vidé de toutes ses couleurs.
— Un ordre de régler "la question Reginald". Finch aurait-il pu tuer son propre associé ? Ou commander l'assassinat de Reginald pour plaire à Lord Ashworth ?
Eleanor s'approcha, sa main effleurant le papier.
— Finch ne tue pas lui-même, dit-elle lentement. Il fait faire. Il a toujours fait faire.
Un bruit sourd, dehors. Le hennissement d'un cheval arrêté. Puis un coup bref à la porte.
Graves glissa la lettre dans sa poche, se dirigea vers l'entrée, arma le chien de son revolver avant d'ouvrir.
Sur le seuil se tenait un homme en manteau de voyage, trempé jusqu'aux os, les traits tirés par une nuit sans sommeil. Il ôta son chapeau, révélant un visage que Graves ne connaissait que par les portraits des journaux.
— Monsieur Graves ? Je suis Reginald Ashworth. Et j'ai besoin de savoir ce qui se passe réellement dans cette ville. Avant que quelqu'un ne me règle définitivement mon compte.
Derrière Graves, Eleanor lâcha un souffle qu'on aurait pu prendre pour un rire. Ou pour un sanglot.
La lettre dans sa poche venait de prendre un tout autre sens. Car si Reginald était vivant, alors Lord Ashworth n'avait pas commandé un assassinat raté. Il avait commandé… autre chose. Et Finch avait peut-être répondu en transformant la disparition de Reginald en une de ses affaires d'assurance.
— Entrez, dit Graves en s'effaçant pour le laisser passer. Nous avons beaucoup de choses à régler avant que la nuit ne se termine.
Et pour la première fois depuis des mois, il sentit le sol se dérober sous ses pieds.
Le jeu venait de changer.
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