Le Registre des Ombres
Lire le chapitre 1: The Dead Drop in Vienna
La gare de Vienne était un chantier à ciel ouvert. Les vitres hautes du hall central, soufflées par les derniers bombardements, laissaient entrer un air de novembre chargé de suie et de poussière de briques. Jean-Luc Marchand se tenait adossé à un pilier de fonte, sa valise cabossée entre les pieds, les yeux fixés sur le grand tableau des départs. Il attendait le train pour Paris, celui de dix-huit heures quarante-cinq, express via Munich et Strasbourg. Il avait dix minutes d'avance, une habitude qu'il tenait de la tranchée : être toujours le premier arrivé, toujours le premier à repartir.
Un homme s'approcha. Il était vêtu d'un pardessus gris trop léger pour la saison, le col relevé malgré l'absence de vent. Il marchait comme quelqu'un qui veut paraître désinvolte, mais qui calcule chaque pas. Il s'arrêta à un mètre de Marchand, feignant de consulter un indicateur des chemins de fer accroché au mur.
« Marchand ? » demanda-t-il sans le regarder.
La voix avait un accent indéfinissable, quelque chose de viennois, peut-être de hongrois.
« Qui demande ? »
« Un ami. Un ami de quelqu'un qui vous doit la vie. »
Marchand tourna la tête. L'homme avait des traits fins, un nez droit, un pli amer au coin de la bouche. Il ressemblait à un fonctionnaire en sursis, un homme qui avait survécu à la guerre sans jamais y avoir posé un pied.
« Je n'ai pas d'amis, dit Marchand. J'ai des dettes. Et des créanciers. »
L'homme sourit, un sourire mince, sans chaleur.
« Précisément. La dette contractée à la Meuse, en avril 1917. Le sang versé pour vous tirer du boyau, alors que vous respiriez déjà la boue et la mort. Une dette, vous l'appelez, monsieur Marchand ? »
Marchand se figea. Ses doigts se serrèrent sur la poignée de sa valise. Le printemps 1917. La Meuse. Le boyau effondré, l'explosion de l'obus, le poids des cadavres sur ses jambes. Et la main qui était apparue dans la nuit, une main qui l'avait tiré hors du trou, qui l'avait traîné le long des tranchées jusqu'à un poste de secours. Il n'avait jamais vu le visage de son sauveur. Seulement entendu sa voix, une voix déformée par le fracas de l'artillerie.
« Cette dette, dit lentement Marchand, nécessite quoi ? »
L'homme fouilla dans la poche intérieure de son pardessus et en sortit une photographie, une image aux bords cornés, sur papier mat. Il la tendit à Marchand.
Un visage d'homme, la quarantaine, les cheveux gris coiffés en arrière, un regard profond et triste. Il portait l'uniforme d'un officier de l'armée impériale russe, mais les insignes étaient effacés, rongés par le temps ou par les mains.
« Le prince Pavel Orlov, dit l'homme. Il arrivera par le train de quatorze heures quarante, celui qui vient de Prague. Il voyagera en seconde classe, car il n'a presque plus un sou. Il portera un manteau noir, une valise de cuir brun, et un petit sac de toile en bandoulière sous l'épaule gauche. »
Marchand regarda la photographie, puis l'homme.
« Et vous voulez que je fasse quoi, exactement ? Que je le salue ? Que je lui donne du feu ? »
« Vous l'accompagnez. Vous le mettez dans le train pour Paris. Vous vous assurez qu'il arrive en un seul morceau. »
Marchand éclata d'un rire court, presque un aboi.
« Moi ? Je suis un porteur de sacs, monsieur. Je transporte des lettres, des contrats, des documents que des hommes importants ne veulent pas confier à la poste. Je ne suis pas un domestique. Et je ne suis pas non plus un garde du corps. S'il s'agit de protéger ce prince, vous avez besoin d'un soldat. Je ne le suis plus. »
L'homme ne cilla pas. « Vous l'êtes encore. Vous avez la passée de l'infanterie. Et vous savez repérer un danger avant qu'il ne soit là. C'est pour cela que je viens vers vous. C'est pour cela que je vous rends votre dette. »
Marchand secoua la tête. Il avait vu trop de choses dans cette vie pour se laisser convaincre par des phrases. Il jeta un coup d'œil au tableau des départs. Son train pour Paris s'affichait, ligne huit. « Munchen, Strassbourg, Parijs » - les lettres dansaient devant ses yeux.
« J'ai une femme qui attend, dit-il. Une femme et un enfant, dans un appartement qui ne sent pas encore l'hiver. Je ne vais pas troquer cette paix contre des ennuis avec un fantôme russe. »
L'homme se rapprocha. Son haleine sentait le café fort et un rien d'alcool, comme s'il s'était soutenu à coups de petits verres pour se donner du courage.
« Vous parlez de votre femme ? » Sa voix baissa d'un ton, plus grave, plus intime. « Marguerite Marchand, née Martin, vingt-huit ans, couturière, domiciliée au 14, rue des Ursulines, dans le quartier des Gobelins. Votre fils, Pierre, trois ans, baptisé à Saint-Médard. Vous rentrez chez vous la semaine prochaine pour les fêtes de fin d'année. Vous avez acheté, hier, dans une boutique de la Graben, un petit jouet en bois pour lui, une autruche articulée, à trois couronnes. Vous l'avez enveloppée dans un papier journal et vous l'avez mise dans votre valise, entre votre linge et vos carnets de consignation. »
Le sang de Marchand ne fit qu'un tour. Il saisit l'homme par le revers de son pardessus et le tira contre le pilier. Le contact du métal froid contre le dos fit sursauter l'inconnu, mais il soutint le regard de Marchand.
« Vous menacez ma famille ? » dit Marchand, chaque mot distinct, pesé.
« Je ne menace rien. Je constate. Vous êtes un homme traçable, monsieur Marchand. Vous avez une adresse, des papiers, un passé. C'est ce qui vous rend fiable pour les gens qui vous emploient. Mais c'est aussi ce qui fait de vous un maillon faible dans la chaîne. Si vous refusez, je vous assure que cette information, elle restera entre nous. Mais les ennemis du prince ne sont pas aussi scrupuleux que moi. Ils pourraient, eux, trouver votre avenue, votre rue, votre étage. Ils pourraient décider que vous êtes un complice. Même si ce n'est pas le cas. »
Marchand lâcha son collet, recula d'un pas. Il y avait une certaine logique dans cette menace, froide et horrifiante. Il jeta un coup d'œil à la photographie, au prince Orlov, un homme qui ne savait probablement pas qu'une chaîne de menaces se tissait déjà autour de son arrivée à Vienne.
« Pourquoi ce prince ? demanda Marchand. Pourquoi est-il si important ? Qu'est-ce qu'il transporte ? »
« Je ne sais pas, dit l'homme. Et vous n'avez pas besoin de le savoir. Vous êtes un transfert de sécurité, rien de plus. Vous l'escortez jusqu'à Paris. Vous le remettez entre les mains de personnes qui viendront le chercher à la gare. Et vous oubliez que vous l'avez vu. C'est simple. C'est propre. C'est une dette remboursée. »
Marchand replia la photographie et la glissa dans sa poche intérieure. Le papier était souple, humide de la sueur de son pouce. Il regarda l'homme.
« Le train arrive dans une vingtaine de minutes. Comment je l'aborde ? »
« Il a reçu la consigne cette nuit. Il saura que vous êtes le contact. Vous portez une écharpe rouge sur votre cou. C'est votre signe distinctif. Il vous abordera lui-même. N'ayez pas l'air de l'attendre. Agissez naturellement. »
« Naturellement, répéta Marchand, ironique. Dans une gare qui ressemble à un champ de ruines, avec des gens qui ressemblent à des revenants. Très naturel. »
L'homme eut un autre sourire, plus sincère celui-ci, comme si une complicité fugace s'était établie entre eux.
« Vous êtes doué pour les mauvais esprits, monsieur Marchand. C'est peut-être pour ça qu'on vous a choisi. »
Il tourna les talons, disparut dans les flots de la foule. Une seconde plus tard, un sifflet de locomotive retentit au loin, un cri métallique qui se répercuta sous les voûtes du hall. Marchand consulta son regard vers le tableau. Le train de Prague était prévu par voie sept. Douze minutes.
Il s'accroupit, ouvrit sa valise, prit la petite autruche de bois, l'enveloppée dans son papier journal, et la posa sur le côté. Il y avait assez de place pour le sac de toile du prince. Peut-être. Il n'était pas du genre à improviser cette confiance aveugle en un avenir qu'il ne contrôlait pas.
Il se releva, remit l'écharpe rouge sur son cou, tira sur ses manches.
Une femme passa en courant, heurtant sa valise, manquant de la faire tomber. Elle ne s'excusa pas. Une odeur d'essence et de charbon brûlé traînait dans l'air.
Le tableau cliqueta. Le train de Prague était signalé à voie sept. Approche directe.
Marchand prit sa valise et commença à marcher. Il ne savait pas encore pourquoi il avait accepté. C'était peut-être le visage de son sauveur, un visage qu'il n'avait jamais vu, une décharge émotionnelle qu'il ne s'expliquait pas. Il avait l'impression confuse et obsédante qu'en disant non, il aurait laissé une partie de lui dans ce boyau de la Meuse, une partie qu'il tentait de fuir depuis trois ans.
La vent du soir s'engouffra dans la gare quand il poussa la porte en verre qui donnait sur les voies. La vapeur opacifiait les rails. Des silhouettes sombres se formaient à distance, se fondaient, se recomposaient.
Il chercha la voie sept. Il chercha un manteau noir, une valise brune, un sac de toile sous une épaule gauche.
Il n'y avait rien encore. Mais il y avait une sensation, celle d'un danger imminent, des premières gouttes d'un orage annoncé depuis quelques heures déjà.
Une voix derrière lui, un Français impeccable, chuchota :
« Marchand ? »
Il se retourna.
Un homme aux cheveux gris, au visage usé par les nuits blanches, se tenait entre deux groupes de voyageurs pressés. Il portait un manteau noir, une valise brune à la main droite, un sac de toile sous l'épaule gauche.
Les yeux du prince étaient fiévreux, lumineux d'une angoisse à peine domptée.
« Vous avez du feu ? » demanda-t-il en français, une étincelle d'accent russe dans la gorge.
Marchand sortit ses allumettes. La flamme vacilla un instant entre leurs deux visages.
A cet instant précis, deux hommes en uniforme autrichien, ordinaires au premier regard, mais à la démarche trop assurée, trop rectiligne, apparurent au bout du quai. Ils fixaient le prince, pas le train.
Marchand rendit ses allumettes au prince et lui dit à voix basse :
« On a un problème. Venez avec moi. Ne courez pas. Marchez. Et quoi que je fasse, ne me lâchez pas la main. »