Le Registre des Ombres
Lire le chapitre 2: The Man at Platform Nine
Le quai grouillait de voyageurs pressés, de porteurs criant dans un mélange de langues. Jean-Luc Marchand fendit la foule, la main ferme sur le coude du prince Orlov. L'homme était plus léger qu'il ne l'avait imaginé, presque fragile sous son manteau de laine trop ample, mais il avançait sans protester, son petit sac de cuir serré contre sa poitrine comme un enfant.
— Ne regardez pas en arrière, murmura Marchand.
Ils atteignirent la voiture de troisième classe. Le train pour Paris, voie trois, départ dans sept minutes. Marchand jeta un coup d'œil par-dessus son épaule : les deux hommes en uniforme autrichien n'avaient pas quitté la plateforme. Ils parlaient à un chef de gare, montrant une photographie. Le chef hochait la tête.
— Dans le wagon, dit Marchand. Vite.
Le prince grimpa les marches avec raideur, comme un homme qui n'avait pas dormi depuis des jours. Dans le couloir étroit, des passagers s'agglutinaient, des paniers d'osier bloquaient le passage. Un vieux paysan tirait sur sa pipe, indifférent au chaos.
— Par ici, dit Marchand en poussant le prince vers un compartiment presque vide.
Deux femmes âgées et un prêtre occupaient les banquettes. Marchand fit asseoir Orlov près de la fenêtre, s'installa en face de lui, dos à la porte du compartiment. Il pouvait voir le couloir par réflexion dans la vitre sombre.
Le prince défit lentement son écharpe. Il avait le visage émacié, des yeux gris cernés qui semblaient avoir trop vu. Sous son manteau, un costume sombre de bonne coupe, mais fatigué aux coutures.
— Vous êtes Marchand, dit-il d'une voix basse, presque inaudible.
— Oui.
L'homme ne souriait pas. Il semblait réciter un texte appris par cœur.
— Les témoignages sur vous à Vienne sont contradictoires. Les uns vous décrivent comme un mercenaire, les autres comme un homme d'honneur.
Marchand haussa les épaules.
— Les deux, selon le jour.
Un sifflet déchira l'air. Le train tressauta, puis se mit en mouvement dans un grincement de métal. Marchand vit par la vitre les deux hommes en uniforme se précipiter sur le quai. L'un d'eux courut vers la locomotive, hurlant quelque chose que le bruit de la vapeur étouffa. Puis le train quitta la gare de Vienne, laissant la scène derrière.
Marchand souffla, mais ne relâcha pas sa vigilance.
— Vous vouliez me parler, prince ?
Orlov posa ses mains sur le sac de cuir comme pour le protéger.
— Votre recruteur a dit que vous étiez discret.
— Il a raison.
— Alors je parlerai droit. Mon nom véritable n'est pas Orlov. Mais cela n'importe pas. Ce qui importe, c'est ceci.
Il tapota le sac du bout des doigts.
— Un journal. Des comptes. Rien de romanesque. Ce ne sont pas des bijoux ou des documents d'État subtilisés à des ministères. C'est une liste de noms. Des noms et des sommes. Des banquiers, des marchands, des officiers, des pasteurs et des députés dans six pays. Des hommes d'influence qui ont reçu de l'argent russe pour soutenir certaines causes.
Marchand attendit.
— Des causes blanches, reprit le prince. Royalistes. Contre-révolutionnaires. Et d'autres, moins avouables. Des fonds qui ont servi à financer des mouvements extrémistes, des groupes armés, des actions qui embarrasseraient plusieurs gouvernements s'ils étaient révélés.
— Pourquoi vous les portez ?
— Parce que je les ai récupérés à Moscou. Parce qu'il fallait que quelqu'un les sorte. Parce que certaines personnes préféreraient les voir disparaître, et ceux qui suivent ce train n'ont pas l'intention de payer mon billet.
Un silence. Le train roulait dans la campagne autrichienne, bleuâtre sous le ciel couvert. Marchand regarda le prince. Il le croyait. Pas entièrement, mais il le croyait assez pour savoir que le sac contenait quelque chose qui valait des vies.
— Les deux hommes sur le quai, dit Marchand. Vos chasseurs ?
— Probablement.
— Il y en aura d'autres.
— Plusieurs, à ce que je crains.
Marchand passa une main sur sa mâchoire râpeuse. Il aurait dû refuser cette affaire. Il avait une femme, un fils, une vie modeste à Paris qui lui coûtait déjà assez de songes pourris.
Le train ralentit. Des freins hurlèrent. Un arrêt imprévu.
— Ce n'est pas normal, dit Marchand.
Il baissa la vitre et se pencha. Une centaine de mètres devant, une file de militaires barrait la voie. L'uniforme était autrichien. Deux officiers remontaient le long du train, ouvrant les portières une par une.
Marchand rentra la tête.
— Vous savez monter à cheval ?
Le prince le regarda, surprise.
— Oui, mais...
— Les chevaux, ça peut courir plus vite qu'un train à l'arrêt.
Il saisit le prince par le bras et le tira dans le couloir. Les passagers, curieux, regardaient par les fenêtres. Personne ne semblait comprendre.
— Sortez sans courir, dit Marchand à voix basse. L'église, à droite. Elle a un cimetière qui donne sur un champ.
Ils descendirent du wagon côté opposé à la voie. Personne ne les vit d'abord. Ils se glissèrent le long du ballast, entre les locomotives, entrèrent dans un passage entre deux wagons de marchandises.
C'est alors qu'une voix les figea :
— Herr Graf ?
Un officier autrichien se tenait à trois mètres, un pistolet mauser à la main, pointé vers eux.
— Vous êtes bien pressés. Restez où vous êtes.
Marchand remarqua le visage du prince pâlir.
Le temps d'une seconde. Mars, 1917. Meuse. Un officier allemand qui avait été trop confiant. La même arme à la main.
Marchand changea de régime. Il sourit.
— Monsieur l'officier, dit-il en français, je vous demande pardon, mais mon ami s'est senti mal. Je cherchais un médecin.
L'officier ne comprit pas un mot, mais le ton apaisant, le sourire, le geste des mains ouvertes lui firent hésiter. Une hésitation qui coûta.
Marchand frappa d'un geste oblique la main qui tenait le pistolet. Le mauser vola. Il s'avança en même temps, un coup de coude au plexus, puis saisit l'homme par le col et le fracassa contre le flanc du wagon. L'officier s'effondra.
Un cri. Derrière eux, l'autre officier accourait.
Marchand attrapa le prince par la manche et courut.
Ils débouchèrent dans une rue bordée de platanes. Une charrette chargée de foin, un cheval paisible attelé. Le paysan fumait, adossé au mur.
Sans hésiter, Marchand sortit un billet de sa poche, le tendit :
— Vendez-moi votre attelage.
Le paysan regarda le billet, la somme, puis les deux hommes.
— Vous êtes des fugitifs ?
— Oui.
Le vieux prit le billet, détacha le cheval, désigna le chemin creux :
— Prenez le sentier derrière la grange. À une heure à l'ouest, la frontière tchécoslovaque. Ils n'iront pas jusque là, pas avec des ordres écrits pour l'Autriche.
Marchand attrapa les rênes, aida le prince à monter. Il se hissa derrière lui, le sac toujours serré.
Le cheval bondit à travers champ.
Et c'est alors que Marchand comprit que cette affaire était bien plus grande qu'un simple retour à Paris.
Ils avançaient sous les nuages bas, le vent fouettant leurs visages, lorsque le prince, sans regarder derrière, lui tendit le sac de cuir.
— Tenez-le, monsieur Marchand. Si nous sommes séparés, il vaut mieux que ce soient eux qui me trouvent sans lui.
Marchand hésita une seconde puis prit le sac. Le cuir était tiède, presque vivant entre ses doigts.
Le cheval galopait. La frontière approchait. Quelque chose dans le regard du prince lui disait qu'ils n'étaient qu'au seuil de l'enfer.