Le Registre des Ombres
Lire le chapitre 30: The Wrong Emperor
La pluie de Paris s'était transformée en bruine grise quand le train de Zurich grinça enfin en gare de l'Est. Jean-Luc Marchand descendit sur le quai, la sacoche de cuir serrée contre son flanc, son manteau alourdi par l'humidité. Il n'avait pas dormi depuis deux nuits. Dans sa tête, les chiffres dansaient encore : huit tonnes d'or qui n'étaient pas de l'or. Non, mieux que de l'or — une liste. Des noms. Des comptes. Des trahisons.
La banque suisse n'avait été qu'un leurre. Derrière le coffre scellé, il avait trouvé des dizaines de relevés, soigneusement tapés à la machine, datés de 1916 à 1919. Des dépôts effectués par des ministres français, des industriels allemands, des aristocrates russes, des banquiers anglais. Tous avaient un point commun : ils avaient vendu des informations aux empires centraux pendant la guerre. Ou financé des révolutions avortées. Ou les deux.
Marchand traversa la place de la République sans voir les passants. Il devait joindre Sergeyev. Lui seul saurait quoi faire de cette bombe.
L'hôtel particulier du comte était sombre ce soir-là, les volets clos. Le domestique français qui lui ouvrit avait le visage fermé.
— Le comte est absent, monsieur. Parti pour Genève comme prévu.
— Il m'attendait. J'ai des informations.
— Le comte a laissé des instructions. Vous devez contacter le capitaine Renaud.
Marchand serra la mâchoire. Renaud. Bien sûr. Sergeyev n'était pas du genre à laisser le pouvoir lui échapper même pendant huit jours.
Il trouva Renaud au café Le Dôme, attablé devant un vermouth qu'il n'avait pas touché. Le capitaine de renseignement le vit entrer et se leva, l'œil vif, la main déjà tendue.
— Marchand. Vous êtes revenu plus tôt que prévu.
— Les choses ont changé.
Ils s'assirent dans un angle mort, entre deux palmiers en pot. Renaud alluma une cigarette et souffla la fumée vers le plafond.
— Alors ?
— Il n'y a pas d'or. Il n'y a jamais eu d'or.
Renaud haussa un sourcil.
— Le Hawk vous a menti ?
— Le Hawk croyait à l'or. Sergeyev croyait à l'or. Même Pavel le croyait. Mais dans le coffre, il y avait ça.
Marchand poussa une feuille pliée sur la table. Renaud la déplia, lut les premières lignes, et son visage se vida de toute couleur.
— D'où vient-ceci ?
— La banque Fédérale de Zurich. Compte numéro sept-sept-trois. Sous le nom d'une société écran.
Renaud relut la liste, ses yeux courant sur les noms. Marchand le regarda. Il vit le moment précis où Renaud reconnut un nom — le sien, peut-être, ou celui de son supérieur. Le capitaine plia la feuille et la glissa dans sa poche intérieure.
— Je dois remonter ça.
— C'est pour ça que je suis venu.
— Non. Vous êtes venu parce que vous ne savez plus où aller. Vous avez tué un homme, perdu un ami, découvert une conspiration — et vous n'avez plus de mission.
Marchand ne répondit pas. Il n'y avait pas de mensonge à défaire.
— Je vais porter cette liste à mon supérieur, dit Renaud. Le colonel Delambre. Il saura quoi faire.
— Et Sergeyev ?
— Sergeyev est à Genève, dans les bras du comité. Il ne peut rien faire avant son retour. D'ici là, nous protégeons la liste.
C'était trop simple. Marchand le sentait dans ses tripes, mais il était fatigué. Trois nuits sans sommeil. Les images de Pavel, de Hawk, de la cave pleine de sang. Il laissa Renaud payer et ils sortirent dans la nuit tombante.
Trois jours passèrent.
Trois jours dans l'appartement vide, à regarder la pluie couler sur les carreaux. Marchand nettoya son revolver cinq fois. Il mangea du pain rassis et du fromage. Il attendit.
Le dimanche matin, un inconnu frappa à sa porte. Marchand ouvrit avec le pistolet dans la main droite, dissimulé le long de sa jambe.
Un homme mince, costume noir, cravate grise. Visage sans âge, yeux sans chaleur.
— Monsieur Marchand. Le colonel Delambre vous fait demander.
— Delambre ? Je ne connais pas de Delambre.
— Il vous connaît. C'est suffisant. Suivez-moi.
La voiture noire les emmena dans un bâtiment sans enseigne, rue de Grenelle. Le bureau du colonel était spacieux, encombré de dossiers de la guerre, un portrait de Poincaré au mur. Delambre était un homme de cinquante ans au crâne dégarni, vêtu d'un uniforme impeccable.
Il ne proposa pas de siège à Marchand.
— Vous êtes un problème, monsieur Marchand. Vous l'avez été depuis le moment où vous avez posé le pied sur le sol français avec ce Russe mort dans les bras.
Marchand resta debout, les mains le long du corps.
— Je suis un citoyen français. Je transporte des documents pour un diplomate russe.
— Vous transporte des documents secrets qui menacent la sécurité de l'État. Voilà ce que vous faites.
Delambre sortit une chemise cartonnée de son tiroir. Il l'ouvrit avec lenteur, faisant durer le geste.
— Je connais le contenu du coffre de Zurich. Le capitaine Renaud m'a remis son rapport et une copie de la liste. Il a parfaitement rempli son devoir.
Un silence. Marchand comprit avant que les mots soient dits.
— Le capitaine Renaud est-il... ?
— Renaud a été muté. Archives militaires, Vincennes. Une fonction discrète, loin des projecteurs. Il comprendra l'intérêt supérieur de la nation.
— Et la liste ?
Delambre referma la chemise et la rangea dans son tiroir.
— La liste n'existe plus. La banque a eu un incendie. Les dossiers sont perdus. Le gouvernement français ne peut pas se permettre un scandale impliquant des ministres et des banquiers, monsieur Marchand. L'après-guerre est fragile. La paix est un équilibre précaire. Ce document — cette prétendue liste de traîtres — détruirait tout.
Marchand regarda le colonel Delambre. Il vit un homme qui avait choisi son camp : celui du pouvoir, de la stabilité, du mensonge d'État.
— Et Sergeyev ?
— Le comte Sergeyev est un homme de raison. Il comprendra que certains secrets doivent rester enfouis. S'il ne comprend pas... il aura une conversation avec le ministère des Affaires étrangères.
— Et moi ?
Delambre sourit. Le sourire d'un homme qui donne des ordres, pas des réponses.
— Vous, monsieur Marchand, vous avez eu votre chance. Vous avez rendu le registre à son propriétaire légitime. Vous avez découvert un coffre vide et vous l'avez signalé. Le rapport officiel sera clair : aucun actif n'a été trouvé, l'affaire est classée.
— Et si je refuse de disparaître ?
Delambre se leva. Il était plus grand que Marchand, et il s'en servait.
— Vous êtes un ancien soldat sans affectation, un mercenaire qui voyage sous faux papiers. Vous n'avez pas de famille, pas d'emploi, pas de protecteur. Si vous refusez, vous serez arrêté pour espionnage au profit d'une puissance étrangère. La sentence sera lourde. Et vous — je le dis avec sincérité, monsieur Marchand — vous n'êtes pas en position de négocier.
Marchand sortit du bureau sans serrer la main. Dans la rue, il prit une profonde inspiration. L'air était froid, propre, différent de l'air confiné du bâtiment gouvernemental.
Il marcha jusqu'à un banc près de la Seine et s'assit. Il regarda l'eau grise rouler sous le pont. Huit tonnes d'or qui n'existaient pas. Une liste qui n'existait plus. Un registre qui se trouvait entre les mains d'un comte idéaliste à Genève. Et lui, Jean-Luc Marchand, ancien officier, ancien héros, ancien porteur d'un message impossible — il n'était plus rien.
Sauf un témoin.
Quelqu'un s'assit à côté de lui sur le banc. Marchand tourna la tête, la main vers son revolver.
L'homme était jeune, trente ans à peine, visage émacié, vêtements usés, un chapeau cabossé sur la tête. Il tenait un carnet et un crayon.
— Vous êtes Marchand, dit-il.
— Qui êtes-vous ?
— Émile Fabre. Journaliste. Vous connaissez peut-être mes articles dans L'Humanité.
Marchand ne répondit pas. L'homme continua.
— J'ai entendu des choses. Des choses sur un registre, un convoyeur, un homme qui a traversé l'Europe avec une liste qui pourrait faire tomber des gouvernements. Les rumeurs vont vite, monsieur Marchand. Plus vite que les trains.
— Les rumeurs sont fausses.
— Peut-être. Mais je remarque que vous êtes assis seul sur un banc le long de la Seine, un pistolet dans la poche, avec l'air d'un homme dont le gouvernement vient de lui dire qu'il n'existe plus.
Marchand regarda l'eau. Fabre attendit. Un long moment passa.
— Ce que vous avez est plus que le registre, n'est-ce pas ? Vous avez ce que le registre contenait. Et maintenant, les autorités vous l'ont retiré.
Marchand tourna la tête vers le journaliste. Les yeux de Fabre brillaient d'une intensité presque maladive.
— Je pourrais vous raconter une histoire, dit Marchand lentement. Mais l'histoire serait dangereuse.
— Les histoires dangereuses sont les seules qui comptent.
Quelque part derrière eux, un klaxon retentit. Un camion passa, chargé de caisses. Marchand regarda le journaliste.
— Vous avez un éditeur qui vous laisserait publier quelque chose comme ça ?
Le sourire de Fabre était un éclair.
— Mon éditeur est plus radical que moi. Si vous avez la preuve, nous la publierons.
Marchand hésita. Il n'y avait pas de preuve. La liste était dans le tiroir du colonel Delambre. Le registre était à Genève. Mais sa mémoire — sa maudite mémoire, qui n'oubliait rien depuis Verdun — sa mémoire contenait les chiffres des comptes, les noms des banques, les dates des dépôts.
Il pouvait témoigner.
— Pas demain, dit-il. Pas ici. Rencontrez-moi dans deux jours. Je vous donnerai tout ce que je sais, et vous déciderez si ça vaut un article.
Fabre nota quelque chose sur son carnet.
— Deux jours. Café de la Régence, à midi.
Il se leva, enfonça son chapeau sur son crâne et s'éloigna dans la foule.
Marchand resta encore quelques instants sur le banc. L'eau coulait, indifférente. Il savait qu'il venait de signer quelque chose — un engagement plus dangereux que tous ceux qu'il avait pris depuis le début de cette aventure. Il avait tué le Hawk. Il avait protégé le registre. Il avait sacrifié Pavel. Et maintenant, il s'apprêtait à déclarer la guerre au gouvernement français.
Il se leva, la main sur la sacoche qu'il portait encore en bandoulière — vide, mais qui semblait peser des tonnes. Il commença à marcher vers l'est, vers les quartiers ouvriers, là où les visages étaient connus et les questions rares.
Derrière lui, le pont était silencieux. Personne ne le suivait. Encore.
Il n'eut pas besoin de se retourner pour savoir qu'il était désormais seul contre tous. La liste était confisquée, le registre était hors de sa portée, Renaud avait disparu, et Sergeyev était parti à Genève sans se douter que son allié était devenu un homme traqué.
Mais la nuit était encore jeune. Et Marchand avait toujours eu le don de ne pas mourir quand on l'attendait mort.
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