Le Registre des Ombres
Lire le chapitre 31: The Journalist's Gamble
Les deux jours s'étaient écoulés comme du sable entre les doigts. Marchand se tenait à la terrasse du Café de la Régence, sous une pluie fine qui brouillait les réverbères. Il avait choisi une table en retrait, dos au mur, les yeux fixés sur la porte. Le journal que Fabre avait promis d'apporter — *La Lumière* — reposait déjà sur la table, ouvert à la page des faits divers. Rien sur le trésor des Tsars. Rien sur les comptes suisses.
Fabre arriva à neuf heures précises, un homme maigre au visage creusé, vêtu d'un manteau élimé qui sentait la pipe froide. Il s'assit sans saluer, posa une mallette de cuir fatiguée entre eux.
— Vous avez quelque chose pour moi, Marchand ?
— J'ai quelque chose qui fera tomber des ministères.
Fabre cligna des yeux, mais ne sourit pas. Il sortit un carnet, un crayon.
— Allez-y.
Marchand parla. Il parla du ledger, du comte Sergeyev, du coffre de Zurich. Des noms gravés dans sa mémoire comme au fer rouge : des banquiers genevois, des industriels lyonnais, des aristocrates russes réfugiés à Paris, et des collaborateurs français dont trois occupaient encore des postes au sein du gouvernement. Il récita les montants, les comptes, les filières. Fabre écrivait fébrilement, sans lever les yeux.
Quand Marchand eut fini, le silence retomba. La pluie tambourinait contre l'auvent.
— C'est énorme, souffla Fabre. Vous en êtes certain ?
— Je les ai vus de mes yeux.
Fabre rangea son carnet, glissa la mallette sous son bras. Il se leva, hésita.
— Je dois vérifier les noms français. Si c'est confirmé, je publie demain. Mais si vous me mentez, Marchand, je vous détruis.
— Je ne mens pas.
Fabre le dévisagea un long moment, puis hocha la tête et disparut dans la nuit, avalé par la bruine.
Marchand resta seul, les mains tremblantes. Il commanda un cognac qu'il ne but pas. Il pensait à Anna, à Renaud, au sang sur ses mains. Il pensait à ce que Delambre avait dit : *Disparaissez, ou vous serez accusé d'espionnage*. Mais Fabre était un homme d'honneur. Si l'article paraissait, la vérité éclaterait. Et même si Marchand devait finir en prison, au moins le ledger — le vrai secret — lui survivrait.
Le lendemain, l'aube se leva grise et sale sur Belleville. Marchand, qui n'avait pas dormi, errait dans les rues, incapable de rester en place. Il acheta *La Lumière* au premier kiosque. Rien. Il feuilleta les pages, cherchant la signature de Fabre. Rien. Pas une ligne sur la Russie, sur les banques, sur les listes.
Anxieux, il se rendit à la rédaction, une imprimerie vétuste rue Montorgueil. L'employé à l'entrée le toisa.
— Fabre ? Il n'est pas venu aujourd'hui. Personne ne l'a vu depuis hier soir.
Marchand sentit le froid lui mordre la nuque.
— Où habite-t-il ?
— Passage du Désir, numéro 7. Mais je vous aurais prévenu, il n'aime pas les visites.
Marchand ne l'écouta pas. Il marcha vite, puis courut. Le passage était un boyau étroit et sombre entre deux immeubles décrépits. Le numéro 7 était au troisième étage, une porte peinte en vert écaillé. Elle était entrebâillée.
Il poussa. Le salon était en désordre — une chaise renversée, des papiers éparpillés sur le plancher. Et Fabre, au milieu, affalé sur une table jonchée de manuscrits. La tache sombre s'étendait sous sa poitrine. Un coup de couteau, précis, entre les côtes.
Marchand s'approcha, la gorge serrée. Le carnet de Fabre — son carnet, avec les noms, les comptes, les preuves — avait disparu. Seule restait la mallette vide, ouverte contre le mur.
Il entendit des pas dans l'escalier. Des semelles lourdes. Il se retourna, la main instinctivement vers l'endroit où il aurait porté son arme. Il n'en avait plus. La porte s'ouvrit à la volée.
Deux agents de police se tenaient sur le seuil, suivis d'un commissaire au visage congestionné. Marchand les dévisagea. Trop rapides. Trop précis. Quelqu'un avait téléphoné, quelqu'un avait préparé le coup.
— Ne bougez plus ! lança le commissaire en braquant son revolver sur lui.
— Je n'ai rien fait. Je viens de le trouver.
Le commissaire jeta un regard à Fabre, puis au carnet vide, puis à Marchand.
— Vous êtes Jean-Luc Marchand, ancien officier, radié de l'armée ?
Marchand ne répondit pas.
— L'homme qui a été vu quitter le passage à toute heure, hier soir, selon les voisins. L'homme dont le nom figure en toutes lettres sur les notes de la victime. Vous l'avez tué.
— C'est faux. Écoutez-moi, quelqu'un est venu avant moi. L'assassin a pris les preuves.
— Les preuves de quoi ? De votre conspiration, peut-être ?
Le commissaire fit un signe. Les agents saisirent Marchand par les bras, le plaquèrent contre le mur, lui passèrent les menottes.
— Vous êtes en état d'arrestation pour assassinat.
Alors qu'ils le traînaient dans l'escalier, Marchand tourna la tête. Dans l'encadrement de la porte, à peine visible, il vit une ombre — un homme en pardessus gris qui observait la scène, puis disparut dans le couloir obscur. Il connaissait cette silhouette. Il l'avait vue à Zurich, à la banque, le jour où il avait ouvert le coffre.
Le piège était parfait.
Et Marchand comprit, avec une lucidité glaciale, que son nom avait été ajouté en tête de la liste des morts — et des coupables.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.