Le Registre des Ombres
Lire le chapitre 38: The Buried Bank
L’eau avait cessé de couler depuis des heures, mais l’odeur de la boue et du métal rouillé restait collée à ses vêtements. Marchand s’était adossé contre la paroi du conduit, la boussole d’Anna serrée dans sa paume moite. L’aiguille brisée tournait lentement, sans but, comme lui.
Il entendit les pas avant de voir la lampe. Trois hommes, des bottes suisses, des manteaux civils. Ils s’arrêtèrent à dix mètres de lui, la lumière dansant sur leurs visages. Le plus grand sortit un pistolet.
— Marchand. Le directeur veut vous parler.
Marchand ne bougea pas. Sa main gauche trouva le couteau sous sa veste, mais il savait que la partie était perdue. Trois contre un, dans un tunnel, avec une seule issue derrière eux.
— Il veut quoi, exactement ? Ma signature sur la facture des dégâts ?
L’homme ne rit pas. Il fit un pas en avant.
— Vous avez détruit cinq années de travail. Le directeur pense que vous avez des copies. Il veut les échanger contre votre vie.
Marchand se leva lentement, les jambes engourdies. Le nom de LaRoche lui brûla la langue, mais il le ravala. Il n’avait plus de cartes à jouer, seulement des mensonges à trier. Il leva les mains.
— Je n’ai rien. Tout était dans la chambre forte. Vous pouvez vérifier.
L’homme au pistolet hésita. Derrière lui, un autre murmura quelque chose en allemand. Marchand saisit la seconde d’inattention. Il plongea vers la gauche, roula dans l’eau putride, et son couteau trouva la gorge du plus proche avant qu’il ne puisse crier. Le pistolet du premier claqua, la balle frappa la paroi au-dessus de sa tête. Marchand fonça dans les ténèbres du conduit, les jambes hurlant, l’eau glacée lui mordant les cuisses.
Il courut jusqu’à ce que ses poumons brûlent, jusqu’à ce que le silence derrière lui devienne total. Il s’effondra sous une grille d’égout, la pluie de Paris — ou de Zurich, il ne savait plus — tombant sur son visage. La boussole avait glissé de sa main. Il la chercha à tâtons, la retrouva, la serra contre sa poitrine.
Il fallait sortir de Suisse. Maintenant. Avant que le scandale n’atteigne les journaux et que chaque frontière ne se ferme.
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L’aube le trouva dans un hôtel minable près de la gare, payant en espèces volées à un cadavre de policier. Il se rasa devant un miroir fêlé, les traits creusés, les yeux rouges. La radio du concierge crachait des nouvelles en italien puis en français. Il attrapa le journal posé sur une table : la une annonçait la « destruction accidentelle d’archives bancaires » à Zurich, attribuée à une fuite d’eau. « Les autorités suisses enquêtent. »
Marchand plia le journal. Il savait que l’histoire ne s’arrêterait pas là. Dans trois jours, les gouvernements comprendraient que la liste n’existait plus en un seul exemplaire. Et ils comprendraient aussi qu’un seul homme la portait dans sa tête.
Il descendit, acheta un billet pour Genève sous un faux nom, et s’installa dans un coin du wagon de troisième classe. Le train traversait des champs brumeux, des villages où les gens ne savaient rien des listes ni des banques. Il ferma les yeux, et les noms défilèrent. Des dizaines de noms. Ministres, banquiers, industriels, un archevêque, deux généraux. Chaque nom, une fortune volée. Chaque nom, une vie détruite.
LaRoche l’avait prévenu. « Si tu détruis la liste, tu deviens la liste. » Marchand avait cru que c’était une menace. Maintenant, il comprenait que c’était un diagnostic.
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Genève fut un miroir de Zurich : des policiers nerveux, des hommes en pardessus qui le suivaient des yeux sans le rejoindre. Il changea de train trois fois, prit un bateau sur le lac puis un autre train vers Lyon. Dans un café près de la gare de Perrache, il vit enfin le journal du soir. La nouvelle était tombée.
« Disparition mystérieuse de Roger LaRoche, négociant en vins réputé. Son corps a été retrouvé dans la Seine, à Rouen. La police évoque un suicide. »
Marchand posa le journal. Il ne ressentit aucune surprise. LaRoche avait toujours su que ses maîtres britanniques ne toléraient pas les témoins. Il avait probablement appelé Londres dès le départ de Marchand, pour signaler la destruction. Et Londres avait fait le ménage.
Les mains de Marchand tremblaient légèrement, mais ce n’était pas la peur. C’était une colère froide, méthodique, qui s’installait dans ses os. Il paya son café et sortit dans la nuit lyonnaise. La boussole d’Anna pesait dans sa poche. Il la sortit, tourna le boîtier dans ses doigts. « Méfie-toi de Pavel. » Pavel était mort. Anna était morte. LaRoche était mort. Et Marchand restait là, seul, avec la seule copie vivante d’une liste qui pouvait faire tomber des gouvernements.
Il aurait pu la détruire, elle aussi. Se taire, disparaître, recommencer ailleurs. C’était le plus simple. C’était ce qu’un mercenaire intelligent aurait fait.
Marchand rangea la boussole et remonta vers sa chambre d’hôtel. Il sortit une feuille de papier, un stylo, et commença à écrire. Pas une confession. Pas une dénonciation. Une lettre, adressée à un journaliste de Paris qu’il connaissait de l’armée, un homme intègre qui avait publié les scandales du ministère de la Guerre. Il y inscrivit les premiers noms, pas tous, seulement ceux qui pouvaient être vérifiés rapidement. Il y ajouta des dates, des montants, des numéros de comptes. Il signa d’un pseudonyme et scella l’enveloppe.
Sur le dessus, il écrivit : « À n’ouvrir qu’en cas de décès du porteur. »
Il plia la lettre, la glissa dans la doublure de sa veste. Puis il ouvrit son sac, sortit la photographie de Pavel et Anna — Pavel en uniforme, souriant, Anna les yeux baissés, une mèche folle sur le front. Il la regarda longtemps, puis il la rangea près de la boussole.
Il avait décidé. La liste ne serait pas une arme. Elle serait une épée de Damoclès, suspendue au-dessus des têtes, prête à tomber, année après année, nom après nom. Il ne la publierait jamais d’un coup. Il l’utiliserait pour faire éclater une vérité à la fois, jusqu’à ce que ceux qui avaient profité de la guerre comprennent que la paix ne serait jamais complète tant qu’ils resteraient impunis.
Le matin, il prit un billet pour Marseille, puis un autre pour Le Havre. Au guichet du port, il demanda un passage sur le premier bateau pour New York.
L’employé leva les yeux. « New York ? Il faut attendre trois jours. Il y a un départ demain pour Alger, si vous voulez. »
Marchand secoua la tête. « Je peux attendre. J’ai tout mon temps. »
Il s’assit face à la mer, la boussole dans une poche, la photographie contre son cœur. Les vagues frappaient le quai. Il n’était plus un soldat. Il n’était plus un mercenaire. Il était un homme qui portait un secret plus lourd que tous les trésors qu’il avait jamais protégés.
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