Le Registre des Ombres
Lire le chapitre 37: The Debt's Repayment
La pluie battait les vitres sales de l'atelier. Marchand tenait la boussole d'Anna dans sa paume, l'aiguille brisée pointant vers rien. Depuis trois jours, il n'avait pas dormi plus de deux heures d'affilée. Depuis trois jours, il voyait son visage à chaque fois qu'il fermait les yeux.
LaRoche avait raison sur un point : personne ne servait ses intérêts. Ni les bolcheviks, ni les royalistes, ni les britanniques, ni les français. Tous voulaient la liste pour s'en servir comme d'un gourdin. Lui voulait la détruire.
Il déplia la carte de Suisse qu'il avait volée dans un kiosque près de la gare de Lyon. Le trajet vers Bâle était tracé au crayon, fragile, effaçable. Comme tout le reste.
— Tu es fou, murmura-t-il à l'aiguille cassée. Mais tu avais raison, Pavel. Il n'y avait que toi d'honnête.
Il replia la carte dans sa poche intérieure, contre les notes originales, contre le rouleau du copiste. Trois kilos de papier qui valaient plus que l'or qu'ils décrivaient.
La sortie de Paris fut un supplice. Chaque rue pouvait cacher un guetteur, chaque fenêtre un fusil. Il prit les toits, puis les égouts, puis un train de marchandises vers l'est. Trois changements de train, deux contrôles d'identité — les faux papiers de LaRoche tinrent bon, malgré la trahison qui couvait derrière.
À la frontière suisse, la douane était indifférente à un homme seul avec une valise vide. La Suisse était le refuge des banques, pas des espions. C'était précisément pour ça qu'on y cachait le butin de la guerre.
La banque se nichait dans une rue étroite de Bâle, un bâtiment sans enseigne, à la façade grise et sévère. Marchand laissa passer deux heures devant un café en face, à observer les allées et venues. Trois employés, un livreur, pas de silhouette suspecte. Mais il savait que les apparences ne voulaient rien dire. LaRoche avait promis de l'argent pour les faux papiers. LaRoche avait promis beaucoup de choses. S'il avait vendu Anna aux traitres, il pouvait bien vendre Marchand aux banquiers.
Il entra.
L'intérieur sentait le cire et le vieux bois. Un guichetier l'accueillit avec un sourire neutre, la tête penchée comme un oiseau attendant qu'on lui jette une miette.
— Je viens pour le coffre numéro sept, dit Marchand. Mes références sont dans le registre de la maison Rothschild de Londres.
Le guichetier consulta un grand livre, tourna deux pages, puis leva les yeux.
— Veuillez patienter, monsieur. Je dois consulter mon directeur.
Il disparut dans un couloir. Marchand compta les secondes. Dix. Vingt. Trente. Une main se glissa sous sa veste, vers le colt qu'il avait pris à l'arsenal.
Quarante secondes. Le guichetier revint, accompagné d'un homme corpulent au costume trois pièces, la barbe taillée au cordeau. Derrière eux, deux hommes en pardessus restèrent dans le couloir. Marchand ne bougea pas.
— Monsieur Marchand, dit le directeur d'une voix onctueuse. Quel honneur. Nous avions des instructions précises concernant le coffre sept. Suivez-moi.
La salle des coffres était au sous-sol. Trois portes blindées, un couloir en marbre, une odeur de cave sèche. Le directeur s'arrêta devant une porte d'acier portant le numéro sept. Il sortit une clé, fit jouer la serrure, puis recula en s'inclinant.
— Je vous laisse, monsieur. Sonnez lorsque vous aurez terminé.
La porte refermée, Marchand alluma la petite lampe de la cellule. Le coffre n'était pas grand — un mètre sur deux, des étagères métalliques sur les murs. Sur l'étagère du haut, une boîte en bois. Sur celle du bas, un classeur de documents. Le tout recouvert d'une fine pellicule de poussière, comme si personne n'était venu ici depuis la guerre.
Il ouvrit la boîte. Des liasses de billets, des certificats d'actions, des reconnaissances de dettes. Puis le classeur. De vieilles lettres en anglais, en russe, en français. Des signatures qu'il reconnaissait — des ministres, des banquiers, des officiers. Et au fond, une enveloppe scellée au cachet rouge. Il la déchira.
La liste.
La main d'Anna avait tenu ces mêmes papier. Pavel les avait peut-être touchés avant elle. Tous les noms, tous les chiffres, toutes les trahisons étaient là, alignés en rangées propres et ordonnées. Le prix d'une guerre, payé en sang et en or. Marchand sentit le poids de chaque zéro, le poids de chaque mort.
Il ne leur donnerait pas ça.
Il replaça les documents dans la boîte et sonna. Sa main glissa sous sa veste, desserra le cran de sûreté du colt. Trente secondes plus tard, la porte s'ouvrit. Le directeur souriait toujours, mais son sourire s'était figé, comme un masque de cire.
Derrière lui, les deux hommes en pardessus n'étaient plus dans le couloir. Ils étaient dans la cellule, leurs armes braquées sur Marchand. Et dans les mains du directeur, un téléphone était posé sur son oreille.
— Dépêchez-vous, dit le directeur à voix basse. Il est ici.
Marchand ne leur laissa pas le temps de tirer. Il tira deux fois, le premier dans la poitrine de l'homme de gauche, le second dans la gorge de celui de droite. Le directeur recula, lâcha le téléphone, et Marchand lui brisa la mâchoire d'un coup de crosse. Des cris résonnèrent dans le couloir, des pas martelèrent le marbre.
Il verrouilla la porte de la cellule et laissa tomber sa veste. Dans sa poche, ses doigts trouvèrent la boussole d'Anna, l'aiguille cassée, le verre fêlé. Il l'ouvrit d'une pression du pouce et en sortit le petit ressort qu'il y avait caché — le mécanisme de déclenchement qu'il avait fabriqué pendant ses nuits à l'atelier, un dispositif artisanal composé de produits chimiques et d'un détonateur volé à l'arsenal.
Il regarda la boîte, puis le classeur. Il fallait que l'eau détruise tout. Il fallait que rien ne subsiste. Il brisa la vitre de sécurité du mur, révéla la vanne de la piscine de sécurité — le fameux mécanisme que les banques suisses utilisaient pour noyer leurs documents en cas d'incendie. Le trou béait, noir et profond, un gouffre d'eau froide attendant de tout engloutir.
Il plaça le dispositif contre la vanne, fixa le ressort, arma le détonateur. Dix secondes. Il poussa la boîte et le classeur dans le trou, entendit le splash sourd, puis recula.
La porte de la cellule trembla sous un impact. Un coup de feu, puis un autre. Le battant grinça, céda, laissa voir un homme en noir avec un fusil.
Marchand sauta dans le trou.
L'eau était glaciale. Il plongea, les bras devant lui, toucha le fond, puis poussa vers la lumière. Derrière lui, une détonation sourde secoua la piscine, créant une cavité d'air qui le poussa vers le conduit d'évacuation. Des dizaines de litres d'eau se déversèrent dans le canal de fuite, charriant les débris de la boîte et les feuilles noircies de la liste.
Il émergea dans un égout, toussant, à moitié noyé, le souffle coupé. Les documents étaient partis. Le coffre était vide. Et au-dessus sa tête, dans les rues de Bâle, des hommes le cherchaient encore — et ceux qui ne le cherchaient pas encore ne tarderaient pas à apprendre ce qui venait de disparaître.
Il s'appuya contre la paroi de brique, cracha l'eau, et tâta sa poche intérieure. Les notes originales. Toujours là. La liste complète, dans sa tête, dans ses doigts, dans ce papier trempé qui collait contre sa peau.
Il pouvait la détruire. Il l'avait promis. Mais il pouvait aussi s'en servir autrement — non pas comme une arme, mais comme une épée de justice, pour exposer les profiteurs un par un, pendant des années, jusqu'à ce qu'il ne reste plus personne à dénoncer.
Il sortit la boussole d'Anna de sa poche, brisée mais toujours son aiguille pointant vers le nord. Il la retourna, et remarqua pour la première fois une inscription gravée à l'intérieur du boîtier, trop petite, trop fine pour être vue à l'œil nu. Il la porta à ses lèvres, frotta la suie et la poussière, et lut trois mots qu'il n'avait jamais vus.
"Garde-toi de Pavel."
Il fixa les mots. Pavel. L'homme qu'Anna avait appelé honnête. L'homme qui avait peut-être conduit les assassins jusqu'à elle. L'homme qui connaissait le chemin jusqu'au coffre.
Et il comprit, dans l'eau glaciale, que même les morts pouvaient mentir.
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