Le Registre des Os
Lire le chapitre 21: The Geneva Number
La banque Ferrier occupait trois étages d’un immeuble haussmannien aveugle, rue du Rhône, ses fenêtres si bien calfeutrées qu’on aurait dit un visage sans yeux. Marcus s’arrêta devant la porte de verre dépoli, ajusta la cravate qu’il avait achetée une heure plus tôt dans une boutique de prêt-à-porter, et inspira profondément. Sophie était restée dans la rue, postée dans un café en face, son téléphone posé près d’une tasse de thé qu’elle n’avait pas touchée.
Il poussa la porte.
L’intérieur sentait le cuir vieilli et le papier sans acide. Une réceptionniste d’une cinquantaine d’années, aux cheveux tirés en chignon, leva des yeux qui avaient vu défiler des fortunes et des mensonges. Marcus lui tendit une carte de visite qu’il avait fait imprimer le matin même dans une boutique du quartier des banques : *Audit interne – Fondation von Essen, département de conformité*. Il avait appris, lors de recherches éclair dans un cybercafé, que la fondation de la baronne finançait discrètement des audits de sécurité sur ses propres avoirs, et qu’elle envoyait régulièrement des contrôleurs dans les banques où elle détenait des comptes.
— J’ai rendez-vous avec M. Ferrier lui-même, dit Marcus avec un accent suisse-allemand qu’il avait pratiqué dans la voiture. Au sujet du compartiment 214.
La réceptionniste consulta son écran, puis son agenda papier – un détail qui datait la maison. Elle hocha la tête sans sourciller.
— Le directeur vous recevra dans la salle des coffres. Veuillez me suivre.
Marcus la suivit dans un dédale de couloirs lambrissés, où les portraits de banquiers morts semblaient le juger. Ils descendirent un escalier en colimaçon qui sentait la poussière et le métal froid. La salle des coffres était une chambre forte du XIXe siècle, avec des boiseries sombres et une porte circulaire en acier qui devait peser deux tonnes. Un homme âgé, en costume trois pièces, l’attendait devant une rangée de casiers. Sa barbe blanche était taillée au cordeau, ses lunettes en écaille perchées sur un nez fin.
— Monsieur Brandt ? demanda-t-il en tendant une main sèche. Je suis Henri Ferrier. La fondation nous prévient rarement de ses visites.
— Les audits sont plus efficaces quand ils sont inopinés, répondit Marcus en serrant la main. Vous avez préparé le compartiment 214 ?
— Il est ouvert, comme l’exige votre protocole. La fondation exige que le coffre reste accessible à tout moment.
Ferrier s’approcha d’un casier précis, inséra une clé dans une serrure double, et tira. Le tiroir glissa avec un murmure de métal graissé. À l’intérieur, il n’y avait qu’une seule chose : une enveloppe scellée à la cire, portant un sceau qui représentait un loup hurlant.
Marcus sentit son pouls s’accélérer. Il tendit la main, mais Ferrier la retint avec une courtoisie glaciale.
— Le protocole exige que vous signiez le registre d’accès avant de retirer le contenu. Le sceau doit être brisé par le contrôleur.
Marcus hocha la tête, signa un registre ouvert avec un stylo-plume qu’on lui tendit, puis saisit l’enveloppe. Elle était plus lourde qu’elle n’en avait l’air. Il la retourna, brisa le sceau d’un geste sec et en tira un petit objet rectangulaire, la taille d’une carte de crédit, mais plus épais. Du métal noir, froid au toucher.
Un GPS.
Il comprit en une fraction de seconde. Pas un trésor. Pas une clé cryptographique. Une balise. La fondation n’avait pas laissé un secret ici – elle avait laissé un piège.
L’appareil vibra dans sa main.
Une lumière rouge clignota.
Un signal venait d’être émis.
Marcus leva les yeux. Ferrier avait reculé de deux pas, le visage soudain fermé, comme un masque de marbre qui venait de tomber.
— Je crains que votre identité ne corresponde pas à nos fichiers, monsieur Brandt, dit-il d’une voix qui n’avait plus rien de courtois. Les gardes sont déjà en route.
Marcus ne prit pas le temps de répondre. Il serra le GPS dans sa paume, pivota sur ses talons et courut vers le couloir qui menait à l’escalier en colimaçon. Derrière lui, Ferrier appuyait sur un bouton dissimulé sous sa cravate. Une sirène se mit à hurler, un son aigu qui rebondissait sur les boiseries.
Il gravit les escaliers trois marches à la fois, manquant de glisser sur le marbre poli. Au premier étage, un garde en costume sombre surgit d’une porte latérale, main tendue vers un talkie-walkie. Marcus baissa l’épaule et le percuta de plein fouet. L’homme s’étala contre une porte capitonnée, son talkie-walkie volant dans les airs. Marcus poursuivit sa course, traversa une salle de réception où des employés le regardèrent comme on regarde un fou, et franchit la porte de verre dépoli au moment où une deuxième sirène se déclenchait dans le hall.
Le soleil de Genève le frappa comme une gifle.
De l’autre côté de la rue, Sophie était déjà debout, sortant du café, son téléphone à la main. Elle n’avait pas l’air surprise. Elle avait l’air d’avoir prévu exactement ce moment.
Marcus traversa la route sans regarder, les entraînant dans une ruelle étroite qui sentait le café torréfié. Il s’adossa à un mur de pierre humide, respira fort, et ouvrit la main. Le GPS clignotait toujours, rouge, obstiné.
— C’est une balise, dit-il. Pas une clé. La baronne savait qu’on viendrait.
Sophie prit l’appareil entre ses doigts fins, l’examina avec une concentration presque clinique. Elle appuya sur un petit bouton encastré sur le côté. Le clignotement cessa. L’appareil afficha une série de chiffres coordonnées, longitude, latitude, qui défilèrent puis se figèrent sur un point précis.
— Le signal était relancé à destination, dit-elle lentement. Pas vers la fondation. Vers cette position. Il y a un récepteur actif quelque part qui attendait qu’on trouve cette balise. Et maintenant, elle nous indique le chemin.
Marcus regarda les coordonnées. Elles pointaient vers le nord, loin au-delà de la ville, quelque part dans les hauteurs au-dessus du lac.
— C’est peut-être un autre piège, dit-il.
Sophie leva les yeux vers lui. Ses yeux gris étaient calmes, trop calmes.
— Peut-être. Mais ta fenêtre d’identité est grillée. La fondation saura dans quelques heures qu’un faux auditeur a forcé un coffre. Si elle nous a menés ici délibérément, c’est qu’elle veut qu’on suive cette balise. La question n’est pas de savoir si c’est un piège. C’est de savoir pourquoi elle veut qu’on tombe dedans.
Marcus prit l’appareil, le pesa dans sa main. Le métal était encore tiède. Quelque part au nord, quelqu’un attendait.
Il pensa à la pièce de monnaie dans sa poche, celle qui avait arrêté une balle. À la liste de noms qui n’était pas une liste de noms. À la baronne qui semblait toujours avoir un coup d’avance.
— Alors allons voir ce qu’elle veut nous montrer, dit-il.
Mais au fond de lui, une voix plus froide lui murmurait que la baronne ne montrait jamais quelque chose sans qu’elle y gagne quelque chose en retour. Et que cette fois, il marchait peut-être directement dans la gueule du loup.
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