Le Registre des Os
Lire le chapitre 24: The Broker's Proxy
La pluie tombait drue sur le lac Léman, brouillant les réverbères en halos liquides. Marcus coupait le moteur du petit bateau volé depuis le port de Versoix, les mains encore crispées sur le gouvernail. Sophie était agenouillée à la proue, un détecteur de spectre large appuyé contre son œil, le boîtier crépitant d'interférences.
— Le signal est là, dit-elle, la voix à peine audible sous l'averse. À l'intérieur du château, niveau ouest. Bastion de fréquence, mais pas de brouillage structuré.
Marcus suivit son regard vers la masse sombre du manoir qui se dessinait sur la péninsule, trois cents mètres plus loin. Des tourelles de conte de fées, des fenêtres éteintes, une seule lumière au dernier étage. Le château de la baronne von Essen. Leur destination depuis Genève, désormais révélée par le traqueur GPS caché dans le coffre Ferrier.
— Tu crois qu'elle nous attend ? demanda-t-il.
— Elle nous a menés ici. Mais ce signal n'est pas le sien.
Sophie rangea le détecteur dans sa veste étanche et sortit un pistolet à impulsion, un jouet de sécurité qu'elle avait négocié à un gardien de parking de Zurich. Marcus aurait préféré quelque chose de plus massif, mais la pluie et l'eau avaient déjà failli les tuer deux fois. Ils n'avaient pas le luxe du confort.
Ils accostèrent sous un débarcadère en pierre, caché par des saules pleureurs. Aucun chien, aucune caméra visible. Trop facile. Marcus franchit le mur d'enceinte par une brèche dans le lierre, Sophie sur ses talons, les semelles gommées étouffant leurs pas sur le gravier mouillé.
La porte de service céda en trente secondes. Un système de serrure ancien, restauré avec un électronique neuf mais mal paramétré. Marcus se glissa dans un couloir de pierre où l'air sentait la cire et la poussière. Des tableaux aux murs, armoiries de loup gravées au-dessus des portes.
— Le signal vient du bureau, à l'ouest du grand salon, murmura Sophie.
Ils traversèrent une bibliothèque en rotonde, haut de plafond, des rayonnages chargés de volumes anciens. Sur une table centrale, un projecteur ouvert sur une carte du nord de l'Italie, cerclée de marques rouges. Marcus n'eut pas le temps de déchiffrer. Sophie le tira par la manche.
Le bureau était vide. Mais la source du signal était là, sous un tapis d'Aubusson, cachée dans la cave à vin. Marcus souleva la trappe, découvrit un escalier en colimaçon descendant vers une salle voûtée où un terminal satellite trônait, deux écrans allumés, un clavier physique.
— Périphérique relais, dit Sophie, un doigt sur une prise coaxiale. Quelqu'un transmet depuis un autre point, mais les données transitent par ici.
Marcus s'approcha des écrans. Des tableaux de chiffres, des colonnes de pourcentages, des graphiques bleus qui ondulaient en temps réel. Un fichier ouvert, intitulé « nettoyage_automne.xlsx ». Il cliqua. Une liste de noms, de montants, de dates.
Sa mère apparaissait à la ligne 3. Son père à la ligne 17. Marcus du Four, sa date de naissance, le montant de la dette : « solde résiduel — un (1) service successoral ».
— C'est le grand livre de Zurich, dit-il, la voix serrée. Une copie.
— Non. Une mise à jour.
Une porte claqua à l'étage. Marcus dégaina, Sophie fit de même, dos à dos. Des pas sur les dalles, lents, délibérés. Une voix de femme, grave, légèrement rogue :
— Vous êtes en avance. Mais vous avez trouvé le chemin.
Une silhouette apparut dans l'embrasure de la cave. Femme, trentaine, cheveux courts bruns, vêtue d'un manteau en laine sombre, une écharpe blanche. Elle tenait une lampe torche, éteinte. Marcus ne l'avait jamais vue. Mais Sophie épaula, visant son centre de gravité.
— Qui êtes-vous ? demanda Marcus.
— Je suis la fiancée de Tom.
Le nom percutait comme une décharge. Tom, l'analyste disparu de la cellule à La Haye, disparu après la première alerte sur la lettre de Hudson. Le prénom qui reliait toutes leurs pistes, depuis les cartes bleues de Rotterdam jusqu'aux serveurs de la brasserie.
— Tom est mort, dit Marcus.
— Il n'est pas mort. Il est détenu.
La femme fit un pas, mains ouvertes. Sophie ne baissa pas son arme.
— Par les vrais gardiens, dit-elle. La secte dissidente dont vous a parlé la baronne. Ils le tiennent dans un monastère près de Milan, dans le Piémont exactement. Ils veulent monétiser le réseau Wolfen. Vendre les dettes, les accords, les signatures à des fonds vautours — transformer une garde héréditaire en marché d'asservissement moderne.
Marcus sentit le poids de la pièce du loup contre sa poitrine.
— Pourquoi vous croirais-je ?
Elle sortit de sa poche un téléphone, l'écran s'alluma. Une photo : Tom, en vie, mais marqué, une ecchymose à la tempe, assis dans une pièce en pierre nue. La date du matin même était incrustée dans le coin.
— Il m'a envoyé cette image avant que ses gardiens ne lui coupent le réseau. Il a intercepté un message de la baronne à sa base à Genève, y mentionnant votre venue ici. Tom m'a dit que si quelqu'un venait, c'était vous. Il m'a dit que vous étiez le premier-né du loup.
Sophie baissa légèrement sa visée.
— Pourquoi vous cachez-vous ici, dans la cave de la baronne ?
— Parce que c'est le seul endroit où les vrais gardiens ne viennent jamais la nuit. La propriété est protégée par un ancien accord foncier — ils considèrent ce château comme une terre sacrée, interdite. La baronne le sait. Elle l'utilise hors de leur portée, mais elle traite avec eux en silence.
Marcus rapprocha son visage de la photo, scruta l'arrière-plan. Des fresques, des motifs géométriques incisés dans la pierre. Le même symbole que sur la pièce du loup. Tom était vivant, au moins pour l'instant.
— Comment s'appelle ce monastère ?
— San Baudolino, près de Casale. Une abbaye à demi abandonnée, tenue par une confrérie de laics qui s'autoproclament gardiens du solde. Ils ont exigé une signature en double pour libérer Tom : la vôtre et celle d'une clé-garde vivante.
Il regarda Sophie. Elle soutint son regard.
— Je ne signerai rien qui libère une dette, dit-elle.
La fiancée — dont Marcus ne connaissait même pas le nom — haussa les épaules.
— Alors Tom mourra, et les vrais gardiens vendront la dette de vos parents au plus offrant. Un consortium chinois lorgne déjà les accords maritimes de 1327. L'économie mondiale n'est pas prête pour ce niveau de déséquilibre.
Marcus plongea la main dans sa poche et en sortit les photographies des journaux de serveur de la brasserie, encore humides dans leur étui plastique. Il les aplatit sur le terminal.
— Ces journaux montrent une purge automatique des données dans trois banques centrales, datant de la semaine prochaine. C'est un programme qui s'exécute tout seul, sans intervention humaine. Si on laisse faire, les vrais gardiens n'auront pas besoin de signer quoi que ce soit : le réseau s'effondrera de lui-même, et la panique fera le reste.
La fiancée regarda les documents, puis Marcus. Une lueur d'intérêt calculatrice traversa son regard — trop rapide, trop précise.
— Alors il faut aller à Milan, dit-elle. Avant la purge. Détruire le grand livre original, ou le sécuriser hors de portée de tout ordre, réel ou dissident. C'est la seule issue.
Sophie rangea son arme avec un claquement sec. Marcus entendit le sous-entendu qu'elle ne verbalisait pas : ce n'est pas seulement Tom qui est tenu. C'est toi, Marcus. Le premier-né, la signature, la clé.
Il jeta un dernier coup d'œil à l'écran du terminal. Le signal relais clignotait, indiquant une liaison vers le Piémont.
— On y va, dit-il.
Mais alors qu'il tournait les talons, il remarqua un détail sur le clavier de la fiancée — une petite trace bleue, un pigment semblable à celui de l'encre que Sophie utilisait pour annoter ses cartes. Une coïncidence ? Il enfouit l'observation au fond de sa mémoire, en se demandant à qui, au juste, il venait de faire confiance.
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