Le Registre des Os
Lire le chapitre 25: The Real Architect
L’air de la tour sonnait creux, comme si chaque pierre respirait encore le souffle des siècles. Marcus Webb ne bougeait pas, les doigts crispés sur la rampe de l’escalier en colimaçon. Face à lui, la fiancée de Tom souriait d’un sourire trop fixe, trop calculé, trop parfaitement posé pour être honnête. Sophie se tenait deux marches plus bas, la torche braquée sur le visage de la femme, et dans la lumière crue, quelque chose clochait.
Le menton. La ligne de la mâchoire, trop nette sous la peau tendue.
— Vous mentez, dit Marcus d’une voix plate. Vous n’êtes pas sa fiancée.
La femme pencha la tête, comme un oiseau intrigué.
— Oh ?
— Les initiales sur le médaillon que Tom vous aurait offert. Elles sont en vieil anglais. Tom est né à Riga. Il a appris l’anglais à dix ans, avec un accent russe qu’il n’a jamais perdu. Il n’écrirait jamais ses initiales en vieil anglais.
Le silence s’étira. La femme rit, puis porta les deux mains à son visage. Sous ses doigts, la peau se plissa, se détacha. Des morceaux de silicone tombèrent sur le sol de pierre, et la femme qui se tenait devant eux n’était plus une étrangère blonde aux yeux clairs. C’était Petrova. Les cheveux sombres, coupés court. Le regard d’acier.
Marcus sentit sa respiration se bloquer.
— Vous.
— Moi-même, oui. Petrova croisa les bras. Vous pensiez vraiment que je travaillais pour la baronne ? Que je coupais des fragments de parchemin pour obéir à une vieille diseuse de bonne aventure ?
Sophie fit un pas en avant, le visage fermé.
— L’encre sur le clavier, dit-elle lentement. C’était la vôtre. Vous avez monté cette scène dans le château pour que Marcus vous trouve crédible.
— Exact. Petrova haussa une épaule. J’avais besoin de vous amener ici. Dans cette tour. Au bon moment.
Marcus regarda autour de lui. La tour de guet se dressait au bord du lac, à quelques kilomètres du château de la baronne, un vestige médiéval que Sophie avait localisé grâce à la seule coordonnée du GPS. Une seule salle circulaire, des meurtrières, une horloge monumentale encastrée dans le mur nord — un chef-d’œuvre d’horlogerie du XVe siècle, rouages en laiton et cadran en émail ébréché.
— C’est vous qui avez orchestré les vols des banques. Les registres. La disparition du fragment original.
— Pas les vols, Webb. Les exposés. Petrova sortit un rouleau de parchemin de sa veste et le jeta sur la table de chêne au centre de la pièce. C’est une copie, mais une copie parfaite. Le registre des Wolfen, la liste réelle des dettes contractées par les grandes familles bancaires européennes, scellée par le sang des lignées templières. Pendant sept cents ans, il a servi à contrôler les flux. À menacer. À détruire. Pas parce que les Wolfen étaient méchants, mais parce qu’ils étaient les seuls à pouvoir empêcher un effondrement complet.
Marcus s’approcha du rouleau. Le parchemin était jauni, les traits d’encre brune presque effacés. Il reconnut la graphie serrée des inscriptions qu’il avait vues dans le serveur de Zurich.
— Et vous voulez le détruire.
— Je veux le brûler, oui. Petrova s’avança, les mains ouvertes. Écoutez-moi, Webb. Le groupe dissident des Vrais Gardiens — ceux qui retiennent Tom — veut exécuter un programme de purge automatique dans trois banques centrales. Une purge qui va déclencher une dépression mondiale en une semaine. Ils utilisent ce registre comme clé d’activation. Mais le registre original n’est pas à Milan. Il n’a jamais été à Milan.
— Où est-il ?
Petrova sourit. Lentement, elle tendit la main vers l’horloge monumentale.
— L’architecte a caché les choses où personne ne penserait à regarder. Pas dans un coffre. Pas dans une abbaye. Dans le temps lui-même.
Sophie émit un petit bruit.
— L’horloge. La tour est un cadran.
— La tour est une serrure. Petrova fit glisser un panneau latéral du mécanisme, révélant une cavité sombre. Dedans, un cylindre de pierre gravé — un code sécurisé par une combinaison de mouvements planétaires. Les Vrais Gardiens ne peuvent pas l’ouvrir. Vous, Webb, vous le pouvez. Parce que votre sang descend de l’architecte. Celui qui a construit cette tour et cette horloge. Celui qui a écrit le registre.
Marcus fixa la cavité, le cylindre de pierre, les inscriptions minuscules en latin.
— Vous me demandez de faire confiance à quelqu’un qui s’est fait passer pour une morte, qui a manipulé Sophie, qui a volé des données dans trois pays ?
— Je vous demande de choisir, Webb. Le registre complet, entre les mains des Gardiens, et le monde bascule dans l’hyperinflation. Dans les manifestations. Dans les guerres civiles. Ou nous le détruisons, et nous libérons les dettes — mais nous libérons aussi les protections. Les familles deviennent vulnérables. Des gens meurent. Des gens comme vous, des gens comme moi. C’est sale, c’est affreux, mais c’est le seul chemin. Le registre provient de votre lignée. Les dettes sont contractées sur votre nom. Vous seul pouvez décider.
Marcus regarda Sophie. Elle ne détourna pas les yeux. Dans le silence, un bruit grave monta de l’extérieur — un hélicoptère. Puis un bruit plus sec, plus proche. Des coups de feu.
Petrova se jeta à terre une demi-seconde avant que la vitre de la meurtrière n’explose. Marcus s’accroupit, tira Sophie derrière la table de chêne. Des balles sifflèrent au-dessus de leurs têtes, des impacts crissant sur la pierre.
— Les Gardiens ! cria Petrova. Ils ont dû suivre ma copie. Ils savent que vous êtes ici, Webb. Ils veulent votre signature — vivant, de préférence. Mais mort, ils peuvent encore utiliser votre sang.
Marcus tira son arme, tira deux coups vers la meurtrière. Le feu se fit plus nourri. Une rafale balaya l’horloge, les rouages explosèrent dans une pluie de laiton et d’émail.
Et dans le fracas, quelque chose gronda. La pierre, derrière le cadran brisé, pivota lentement sur elle-même pour révéler un passage obscur qui plongeait dans les profondeurs de la tour.
Petrova, rampante, le vit au même instant. Elle se tourna vers Marcus, les yeux brillants.
— Le cylindre, Webb. Prenez le cylindre. Vite.
Marcus plongea la main dans la cavité, saisit la pierre gravée — froide, lourde, vivante sous ses doigts. Une sensation étrange lui parcourut le bras, comme un courant électrique. Puis une voix résonna dans l’escalier, amplifiée par la pierre :
— Marcus Webb. Rendez-vous. Vous êtes encerclés. Ne faites pas d’idiotie.
Petrova se releva, un sourire féroce aux lèvres.
— Ils vous appellent par votre nom. C’est personnel. Ça veut dire que la baronne leur a dit qui vous êtes vraiment.
Marcus fixa le cylindre dans ses mains. La pierre était gravée d’un nom. Un nom ancien, oublié par les registres modernes. Un nom qu’il n’avait jamais porté, mais qui coulait dans ses veines depuis sept cents ans.
Du Four.
C’était donc ça, l’architecte. Pas une personne. Une lignée.
La voix retentit à nouveau, plus proche.
— Webb. Nous avons votre ami. Tom est dans l’abbaye de San Baudolino, et nous lui coupons un doigt toutes les dix minutes jusqu’à ce que vous sortiez.
Marcus sentit Sophie se crisper à côté de lui. Il regarda le cylindre, le passage béant, les balles qui crépitaient toujours sur la pierre. Et il regarda Petrova, qui soutint son regard sans ciller.
— Je ne vous fais pas confiance, dit-il lentement. Mais je vais vous suivre. Parce que vous avez raison sur une chose.
Petrova haussa un sourcil.
— Laquelle ?
— Le registre est une arme. Et une arme n’a qu’une seule utilité : être retournée contre ceux qui la tiennent.
Il s’engagea dans le passage obscur, Sophie sur ses talons, Petrova couvrant leur retraite. Derrière eux, la voix des Gardiens résonnait dans la tour éventrée, mais elle se perdit dans le grondement de la pierre qui se refermait.
Le cylindre vibrait dans la main de Marcus.
Ce n’était pas une pièce de musée.
C’était un cœur.
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