Le Registre des Os
Lire le chapitre 26: The Fallen Tower
La poussière retombait en fine pluie blanchâtre, lumineuse dans les rayons obliques qui perçaient la brèche ouverte dans la voûte. Le tic-tac de l’horloge s’était tu, et ce silence mécanique pesait plus lourd que les détonations qui l’avaient précédé.
Marcus s’accroupit derrière le pilier de marbre éclaté, le cylindre de pierre serré contre sa poitrine. Des éclats de verre et de laiton jonchaient le sol, vestiges du cadran qui avait absorbé trois balles avant de céder. Sa tempe le brûlait — un éclat de grenaille avait entaillé la chair, et le sang coulait le long de sa mâchoire en rigoles tièdes.
— Sophie ? murmura-t-il sans tourner la tête.
— Là.
Elle était tapie à cinq mètres, derrière une console renversée, une arme prélevée sur l’un des gardes dans sa main. Son visage était pâle, mais ses yeux restaient d’une précision chirurgicale dans le demi-jour.
— Ils ont cessé le feu, dit-elle. Ce n’est pas bon signe. Ils manœuvrent.
Le grondement lointain d’un moteur s’éleva quelque part sous la tour. Les enforcers du Wolfen n’allaient pas abandonner une proie à trois mètres sous leurs pieds. Ils voulaient le cylindre, ou la fin de celui qui le portait.
Petrova rampait le long du mur nord, le souffle court, une balafre rouge sur l’avant-bras. Elle tenait un pistolet 9 mm d’une main ferme, mais quelque chose dans sa posture avait changé. La théâtralité s’était évanouie. Il ne restait qu’une femme qui venait de comprendre que le plan avait des failles mortelles.
— La galerie derrière la pendule, dit-elle. Elle descend jusqu’à un ancien collecteur d’égouts, à trente mètres sous le lac. Ils ne connaissent pas ce passage. Je l’ai découvert en préparant cette planque, il y a trois ans.
Marcus risqua un regard. L’ouverture béait dans le mur, sombre et nette, là où le mécanisme d’horlogerie était monté sur un axe pivotant. Il se demanda qui, dans les années vingt, avait caché une issue derrière un cadran qui n’avait jamais fonctionné.
Il se releva à demi. Le silence se fit plus dense.
Et c’est là que la vitre explosa.
FIN DU CHAPITRE ? Non — le chapitre continue. Je poursuis.
La vitre du lanterneau éclata en mille fragments. Le long d’un toit opposé, une silhouette de tireur s’encadra dans la lumière. L’enforcer avait trouvé un poste d’angle, et sa lunette captait probablement la moitié du hall.
Marcus plongea vers Sophie, la plaquant derrière la console. Le projectile claqua dans le parquet à deux centimètres de leurs têtes, soulevant un vol d’échardes de chêne.
Petrova riposta, deux coups secs. Le comptoir de marbre derrière elle s’effrita sous un tir de réponse. Elle tira de nouveau, le recul projetant des étincelles, pour couvrir le passage de Sophie vers la brèche.
— Marcus ! L’horloge — vas-y ! cria-t-elle.
Il n’avait pas le temps d’argumenter. Il attrapa la lanière de son sac et bondit, le cylindre calé au coude. Sophie le rejoignit, dos à l’ouverture, arme braquée vers la mezzanine.
— Vas-y, je te couvre.
Il plongea dans le passage. L’air changea d’un coup — plus froid, plus lourd, chargé d’humidité minérale. Le tunnel était étroit, maçonné de briques anciennes dont le mortier suintait une mousse grise. Un rayon de faible intensité électrique longeait le plafond, mort depuis longtemps.
Sophie le suivit, puis Petrova, qui ferma la marche en tirant une dernière salve dans l’ouverture. Le bruit déchira l’écho, puis se comprima en gémissement métallique. Quelque chose dans la mécanique de la voûte parut céder. Les plaques de pierre commencèrent à se déplacer lentement derrière eux.
— Referme, cracha Petrova. Il y a une clé à l’intérieur — sur ton côté, Marcus, à hauteur de genou.
Il tâtonna, trouva une barre de fer rouillée, poussa. Le mécanisme grinça mais obéit. Un pan de mur bascula dans l’embrasure et se verrouilla avec un bruit sourd. Les tirs, soudain, ne furent plus qu’un lointain martèlement étouffé par la pierre.
Le silence retomba. Un vrai silence, profond, sans écho.
Petrova s’adossa à la paroi, trente centimètres plus bas, et ferma les yeux un instant. Marcus la regarda ranimer sa respiration, la jugulaire frappant sous la peau tendue tendue de son cou.
— Tu saignes, dit-elle simplement, sans ouvrir les yeux.
Il y porta la main. La tempe était chaude, mais le ruissellement s’était arrêté. Le sang avait séché en croûte brunâtre.
— Et toi.
L’avant-bras de Petrova était maculé jusqu’au coude, le linge de fortune déjà imbibé. Elle ouvrit les yeux, examina la plaie, haussa une épaule.
— Déjà vu pire.
Sophie posa une main sur le mur, mesurant la pente du tunnel. L’humidité montait, et une odeur ferreuse et minérale emplit leurs narines.
— Quelle longueur, le collecteur ?
— Quarante minutes de marche, dit Petrova. S’ils ne coupent pas le réseau d’air. Ensuite une galerie aménagée qui ressort sous une écluse de fortune, au port.
Elle se mit en marche sans se faire prier, en tête. Marcus et Sophie la suivirent, serrés, dans le filet de faible lumière que diffusait la lampe de poche qu’elle avait extraite de son ceinturon.
Ils marchèrent en silence. Le tunnel tournait, descendait, tournait encore. L’eau gouttait quelque part, et le moindre pas résonnait comme dans une caisse vide.
C’est là, alors que le tunnel se rétrécissait en chicane, que la lampe de Petrova s’arrêta net sur un objet abandonné contre la paroi : une petite boîte métallique, passée par le temps, qu’elle ne reconnut pas. Elle se baissa, la souleva d’une main prudente.
Une boîte à cigares, de marque havanaise. Sous la rouille et la crasse, une inscription était gravée dans l’étain : *Pour Marcus. Ne fais confiance qu’à celui dont le nom est écrit en toi.*
Le sang de Marcus se glaça.
Tom.
Il prit la boîte des mains de Petrova, la fit pivoter. Le couvercle céda sans effort. À l’intérieur, un dessin ancien, plume sur parchemin, plié en quatre. Il le déplia avec soin.
C’était un plan partiel, daté à la main au graphite — une écriture moderne, fine, habituée aux notes codées : *Celui qui garde le premier nom gardera la dernière pierre. Trois sous la ville, là où le sommeil ne vient pas, là où les morts comptent les vivants. La cathédrale des os. Paris.*
Le message était bref, précis.
Le silencieux s’étendit de plus belle, mais pas le même silence que l’apaisement d’avant. Marcus regarda Sophie. Les lettres étaient tracées du même geste que celui qui, des années plus tôt, avait glissé le premier indice sous sa porte, un soir de novembre à Londres. Le message de Tom. Pas un piège.
— C’est pour ça qu’ils l’ont arraché à San Baudolino ? demanda-t-il, la voix rauque.
— Non, dit Petrova. Il s’est fait prendre pour que tu aies ceci. Il savait que tu finirais par tomber ici, dans cette tour. C’était dans sa tête depuis le début.
Elle ne mentait pas. Marcus le sentait. Là, dans l’obscurité humide, l’architecture de ses mensonges s’effritait.
Ils reprirent la marche. Le tunnel tournait à nouveau quand une détonation sèche claqua dans leur dos, loin, le bruit d’un pêne coulissé, puis un pas feutré sur une plaque d’acier.
Un troisième homme les avait suivis.
Petrova se retourna d’un bloc. Dans le noir, la silhouette claire d’un garde se profilait à quinze mètres, arme levée, canon visant l’épaule de Marcus.
Elle fit ce qu’elle savait faire.
Elle se jeta devant lui. La balle la frappa à la poitrine — un impact sourd, mat, qui la projeta en arrière contre la paroi de brique. Elle resta un instant debout, les doigts écartés, la bouche ouverte, puis glissa le long du mur et plia sur elle-même.
Marcus cria quelque chose qu’il n’entendit pas. Sophie tira deux fois, la silhouette s’effondra en percutant la pierre, et le silence du tunnel avala tout.
Le corps de Petrova était encore tiède quand il la retourna. La plaie était nette, sous le sein gauche. L’impact presque sans effusion. Ses yeux regardaient le plafond sans les voir.
— Elle savait, murmura Marcus. Elle le savait, et elle l’a fait quand même.
Sophie s’agenouilla à côté de lui. Elle chercha un pouls à la jugulaire, puis recula d’un pas, lentement. Elle ne fit aucun commentaire. Elle attendit simplement que Marcus rehausse la tête, les doigts de la jeune femme enroulés dans les plis du tissu de sa veste.
— Tom est toujours vivant, dit-elle. C’est ce qu’elle a fait pour que tu le retrouves.
Marcus ferma les yeux un long moment. Le cylindre pesait contre son cœur, calé dans la poche de poitrine. Il sentait le contact froid et couturé de la pierre à travers son veston, et le souvenir du plan dans sa poche, tracé de la main de Tom.
Il se releva.
— On va où la clé nous mène, dit-il. Paris, les catacombes, les os, tout ce que Tom voulait qu’on voie. Je ne cours plus. Pas après les ombres.
Sophie ne dit rien, ne sourit pas non plus. Elle passa devant lui et prit la tête de la file, le guidant vers l’extrémité du tunnel où la lumière du lac filtrait déjà à travers une grille d’aération. Ils marchèrent ensemble longtemps, sans un mot.
Ce fut seulement à l’air libre, le vent du lac plaquant leurs manteaux contre leurs corps, que Marcus comprit que le silence de Sophie n’était pas une retenue. C’était une confiance sans paroles. Et pour la première fois depuis des semaines, il désira que ce silence dure.
Quelqu’un avait payé pour que ce chemin existe. Deux personnes, maintenant. Il n’avait plus le luxe de douter de celle qui marchait à ses côtés.
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