Le Registre des Os
Lire le chapitre 29: The Final Coordinate
Le bruit de la lutte s’était tu, remplacé par le souffle rauque de Marcus et le grésillement des néons agonisants. Il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule, vit Sophie accroupie derrière un pilier de calcite, le canon de son arme encore fumant vers le garde effondré. Puis le verrou de la cellule céda.
La porte s’ouvrit dans un gémissement rouillé. Tom Webb était là, adossé au mur humide, la barbe hirsute, les yeux trop brillants sous une couche de crasse et de fièvre. Et il souriait, l’imbécile, comme s’il attendait des invités pour le thé.
« Tu as pris ton temps, Marcus. J’allais écrire une carte postale.
— Tom. » Marcus le prit par les épaules, inspecta les traces de coups sur ses tempes, la paume rougie par des menottes trop serrées. « On part. Maintenant. »
Tom ne bougea pas. Il regarda au-delà de Marcus, vers la nef de la cathédrale de bones, où le Conservator et ses loqueteux s’étaient repliés derrière un écran de fumigènes. Sophie surgit, un sac de toile sur l’épaule, balançant trois charges de C-4 bombées.
« Trois minutes », dit-elle. « Peut-être quatre, avant qu’ils ne sécurisent le périmètre. »
Tom secoua la tête. Lentement, comme une horloge qui se remonte. « On ne part pas. »
Marcus se figea. « Quoi ?
— Le mainframe. » Tom s’écarta, titubant, et désigna une porte blindée à l’autre bout de la crypte, là où le néon clignotait en rouge. « Ce n’est pas un simple serveur, Marcus. C’est le cœur. Le vrai réseau. Pas de la dette, pas de l’or. Un système de crédit social, construit par les lignées depuis dix siècles. Chaque acte, chaque dette, chaque infamie humaine, codée par l’ordre pour contrôler les nations. »
Il s’accrocha au bras de Marcus, ses doigts s’enfonçant dans le tissu. « Tu crois que la Bourse de Londres tombe parce qu’un gars a crié trop fort ? Non. Ils peuvent tout stabiliser, tout précipiter. Une famine à Madagascar, une panique à Wall Street, un printemps arabe ou une guerre d’eau. Chaque fois que les empires ont vacillé, c’est ici qu’on a poussé le curseur. »
Sophie monta une charge sur le linteau, la massicota. « Tom, tu délires. Tu as besoin de sang, de lumière, d’un hôpital.
— Il a raison. » Marcus avait la voix de quelqu’un qui comprenait enfin la gravité du tableau. Il regarda la porte blindée. Le cylindre de pierre était entre les mains du Conservator, et le Conservator pouvait désormais écrire dans ce système. « Si on s’en va, ils réécrivent l’histoire. Ils choisissent qui gagne, qui perd, qui est effacé.
— Alors on efface tout », dit Tom. Il se pencha, s’empara du sac et en tira deux charges supplémentaires. Ses mains tremblaient. « On plante ces fils, on détruit le nœud. La nouvelle banque ne pourra jamais s’initialiser sans ce noyau. Ils retomberont dans l’ancienne dette, fragmentée, impuissante. »
Un tir de riposte éclata, soulevant des éclats de calcaire derrière eux. Marcus poussa Tom derrière un pilier. Le Conservator criait quelque chose en latin, un chant hermétique, et ses acolytes tentaient de rejoindre le périmètre en profitant de la pénombre.
« Sophie », dit Marcus, indiquant la porte blindée. « Tu sais ouvrir ça ?
— Pas par la serrure. » Elle sortit une mèche de forage. « Mais la paroi est ancienne. Sept minutes avec le carburant, peut-être. »
Tom se releva, le sang séché craquant sur son menton. « On n’a pas sept minutes. On a deux. Marcus, écoute-moi. Tu as l’empreinte de l’architecte. Le code source est génétique. Pose ta main sur le lecteur, près de la porte. Ton sang, ton ADN, ta lignée. C’est la seule clé. »
Marcus hésita. Sa vie entière était un mensonge. Un orphelin de nulle part. Des parents inconnus. Des souvenirs forgés par des inconnus. Mais Tom n’avait jamais menti sur ce qui comptait. Marcus s’avança.
La dalle de marbre noir, veinée de pourpre, s’étendait sous l’arche. Il posa sa paume sur le lecteur glacé. Les veines semblèrent gonfler, s’allumer d’une lumière dorée, puis la porte blindée céda dans un souffle pneumatique.
Le néon rouge éclaira une salle circulaire. Au centre, une colonne vertébrale de titane et d’ivoire, haute de six mètres, s’étirait vers un plafond ciselé d’étoiles. Des milliards de points lumineux dansaient sur sa surface comme des synapses en fusion. Le mainframe.
Marcus sentit la pression du temps. Le Conservator hurlait désormais en français, quelque chose à propos de démons et de sacrées lignées.
« On place tout. Ici, ici et à la jonction », dit Tom, en distribuant les charges. Ses doigts tremblaient, mais son regard était d’une clarté absolue. Sophie armait les détonateurs.
Marcus aida Tom à fixer la première charge. Une sueur froide lui mouillait le dos. Derrière eux, la porte blindée se remit en marche, les vérins hydrauliques se tendant.
« Tom, il faut y aller. Maintenant. »
Tom ne bougea pas. Il finit de câbler la dernière charge, puis se retourna, les yeux fiévreux. Un étrange calme l’avait saisi.
« Vas-y. Avec Sophie. Remontez par le boyau des anciens canaux, passez sous la Seine.
— Je ne te laisse pas ici.
— Je te retarde, Marcus. Vingt mètres me tueront autant qu’un garde. » Il pressa un détonateur dans sa paume. « Mon plan, c’était d’y arriver. Ton plan, c’est de finir. »
Marcus serra le détonateur. La colère montait, brisée par l’amour. C’était toujours comme ça avec Tom, depuis les cours de récré à Bristol. Le frère qui se sacrifie pour que l’autre s’en sorte.
Un garde surgit de l’ombre, silhouette massive, arme automatique levée. Sophie répliqua d’une rafale courte, le forçant à se replier. Mais Tom poussa Marcus vers la sortie, une main dans le dos.
« Va. »
Marcus prit Sophie par le bras et s’élança dans le couloir de pierre. Derrière lui, il entendit Tom crier les coordonnées, le latin des architectes, un dernier message décodé depuis des siècles. Puis le bruit d’une lutte.
Marcus s’arrêta net. se retourna. La porte blindée se refermait, lentement, et dans l’entrebâillement, il vit Tom, les mains levées, face au garde affolé. Le garde tira. Tom s’effondra, la cuisse ouverte, un éclair écarlate sur les os de la cathédrale.
« TOM ! »
Marcus lâcha Sophie, revint en courant. La porte se refermait. Il glissa, passa son bras dans l’interstice, força de toutes ses épaules. La porte mordit son avant-bras, lui arrachant un cri.
Sophie le tira par sa veste, à pleines mains, le dégageant de la mâchoire mécanique qui s’acheva dans un fracas métallique. Le couloir résonna du dernier écho.
Le silence. La poussière retombait.
Marcus s’agenouilla contre la porte, le front sur le métal froid. Il entendit, à travers la cloison, une voix faible qui chantait une comptine de Bristol, une mélodie d’enfance pour se tenir éveillé.
Sophie s’accroupit près de lui, lui pressa le détonateur dans la main.
« Il l’a fait pour que nous ayons le choix, dit-elle. Pas pour que nous le gaspillions. »
Marcus regarda le détonateur. Le cylindre était dans les mains du Conservator. La dette mondiale attendait son réveil. Et Tom attendait de mourir pour que le silence soit possible.
Il se releva, injecta le code d’activation dans la charge maîtresse. Une lumière rouge clignota dans sa paume.
« On ne remonte pas. On finit, dit-il. Et on le ramène. Mort ou vif. »
Une vibration sourde commença à monter à travers la pierre. Quelque chose se réveillait, dans les profondeurs, et le mainframe commençait à réécrire, à s’archiver, à se chiffonner dans un ultime réflexe de survie.
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