Le Registre des Os
Lire le chapitre 30: A Coin for a Bandage
La fumée avait à peine commencé à emplir le tunnel que Marcus était déjà à genoux, les doigts enfoncés dans le boîtier de jonction arraché. Les fils pendaient comme des tendons sectionnés, certains encore vivants, crachant des étincelles bleues dans l'obscurité.
— Il s'auto-archive, cria Sophie derrière lui. Le processeur principal vient de passer en mode sauvegarde !
Marcus jeta un regard par-dessus son épaule. À travers la vitre blindée de la salle du mainframe, il voyait l'écran principal défiler des colonnes de chiffres à une vitesse inhumaine. Des siècles de dettes, de promesses, de sang converti en données — tout cela en train de se dupliquer vers on ne savait quelle forteresse numérique.
— Tom ! hurla-t-il.
Le visage de Tom apparut derrière la vitre, pâle, une main pressée contre sa blessure au flanc. Il secoua la tête. *Trop tard.*
— Non, murmura Marcus. Pas trop tard.
Il plongea la main dans la poche intérieure de sa veste trempée de sueur et en sortit la pièce au loup. Le métal froid pesait contre sa paume. Le symbole gravé — un loup hurlant à une lune brisée — semblait presque rire de lui. L'héritage de sa famille, disait-on. La preuve d'une dette, ou d'une promesse. Il n'avait jamais su laquelle.
L'un des fils sectionnés se balançait encore, un serpent d'acier cherchant sa moitié. Marcus le saisit, le rapprocha de son double. Ils se manquèrent de la largeur d'un cheveu. Les étincelles s'intensifièrent. Le compteur d'archivage sur le mur adjacent venait de passer à soixante-quatorze pour cent.
— Le pont est mort, dit-il entre ses dents. Il faut un conducteur. Quelque chose de métallique, de dense, de pur.
Sophie s'accroupit à côté de lui. Son visage était maculé de poussière de calcaire, ses yeux clairs comme des éclats de verre.
— Ta pièce. Elle est en argent.
— Elle est maudite, dit-il. Elle appartient à une lignée qui m'a menti depuis ma naissance.
— Elle appartient à ton sang, Marcus. Utilise-la.
La sirène d'alerte se déclencha, un hurlement aigu qui rebondit contre la voûte. L'écran affichait maintenant quatre-vingt-un pour cent. Derrière la vitre, Tom avait glissé au sol, saignant abondamment, mais il leva la main et fit un signe. *Fais-le.*
Marcus planta la pièce entre les deux fils sectionnés. L'argent s'enflamma une seconde — un flash blanc qui lui brûla les rétines — puis le circuit se referma. L'archivage stoppa net. Le silence retomba, brutal.
— Quatre-vingt-un pour cent, dit Sophie en consultant le moniteur. Suffisant pour tout détruire. Tout ce qui n'est pas parti reste ici.
— Alors, dit Marcus en se relevant, les jambes flageolantes, allons chercher Tom.
Il fit un pas vers la porte blindée. La main de Sophie s'abattit sur son bras.
— Marcus. Si tu ouvres cette porte, les gardes vont converger. Tu auras trente secondes avant qu'ils saturent le corridor.
— Alors j'ai trente secondes.
— Et la détonation ? Il faut que quelqu'un la déclenche.
— Toi, dit-il en lui tendant le détonateur qu'il avait arraché du cadavre du garde quelques minutes plus tôt. Tu déclenches à mon signal. Pas avant.
Sophie fixa le petit boîtier noir dans sa paume. Son pouce caressa le bouton rouge.
— Tu es sûr de vouloir me confier ça ? demanda-t-elle. Après Petrova. Après tout ce que tu ignores encore sur moi.
Marcus la regarda. Les questions restaient là, suspendues entre eux comme des lames — la coordination avec Petrova, les explosifs qu'elle n'avait jamais mentionnés, le silence qui accompagnait chacune de ses décisions. Puis il pensa à Tom, seul derrière la vitre, en train de se vider de son sang. À Petrova, morte pour qu'il puisse vivre une heure de plus. Aux murs de cette cave qui n'étaient qu'une transcription de pierre de tous les mensonges de sa famille.
Il se pencha et l'embrassa sur le front. Un geste rapide, dépourvu de tendresse théâtrale — une simple affirmation.
— Si tu voulais me trahir, tu aurais trouvé un meilleur moment que maintenant, dit-il. Tiens le détonateur. Siffle-moi quand tu vois le prêtre.
Elle hocha la tête, et il se tourna vers la porte.
Le sas s'ouvrit dans un gémissement hydraulique. La chaleur déferla — l'air confiné de la salle du mainframe, chargé d'ozone et de sang. Tom était adossé au mur, les yeux mi-clos, son sang formant une mare sombre sur le sol de pierre.
— Tu as mis le temps, articula Tom.
Marcus le hissa par l'aisselle. Tom hurla — un son bref, étranglé — et Marcus sentit l'humide chaud se répandre contre sa main. La balle était toujours à l'intérieur. Chaque mouvement lui labourait les tissus.
— On sort, dit Marcus. Le tunnel principal est dégagé. Sophie couvre.
— Non, dit Tom, sa tête retombant contre l'épaule de Marcus. Écoute. L'écran, là.
Marcus jeta un coup d'œil. Le moniteur du mainframe affichait une nouvelle fenêtre : un mécanisme de purge automatique s'était enclenché à quatre-vingt-cinq pour cent d'archivage. L'interruption avait amorcé une procédure de destruction — le système effaçait ses propres mémoire et données restantes pour empêcher toute récupération.
— Il s'efface, dit Marcus. C'est exactement ce qu'on voulait.
— Non, siffla Tom. Regarde l'horodatage. La purge se déclenche dans quarante-cinq secondes. Elle va détruire *toutes* les sauvegardes locales — y compris les copies partielles que les financiers ont faites dans leurs coffres satellites. Mais elle va aussi envoyer un protocole de réveil aux serveurs dormants.
— C'est-à-dire ?
— Les banques vont s'ouvrir sans clé. Sans le cylindre, sans le prêtre. Tout sera déverrouillé, dans tous les sens que ça implique. Ça ne va pas juste effacer la dette — ça va la libérer.
Marcus comprit enfin. Le cylindre, la pièce, tous les artefacts de la lignée des architectes : ils ne servaient pas à *créer* le transfert de dette, mais à le *contrôler*. Sans eux, le système entier devenait chaotique. Chaos, pour la finance mondiale, était synonyme d'effondrement — mais de quel côté ?
Il regarda le tonnerre mécanique qui s'approchait. Quarante secondes.
— On ne peut pas l'arrêter, dit Tom. C'est un système de sécurité. Une fois amorcé, là — il désigna un panneau de verre au centre de l'écran principal — il n'y a qu'un seul moyen de l'interrompre.
Marcus suivit son regard. Un trou de serrure rectangulaire, taillé dans le boîtier du mainframe. La forme exacte du cylindre de pierre.
— Il faut la clé, dit-il.
Tom rit, un son mouillé, plein de sang.
— On dirait bien.
Marcus regarda la pièce brûlée dans sa main. Puis le trou de serrure, patiemment ouvert depuis sept siècles. Puis Tom, gris, épuisé, à deux doigts de sa mort.
Il ne prit même pas le temps de peser le choix.
— Sophie ! hurla-t-il dans le tunnel. Déclenche dans quinze secondes ! Puis il se tourna vers Tom et le poussa contre la vitre blindée, à bout de bras. Sors d'ici. Cours.
Tom ouvrit la bouche pour protester, mais Marcus était déjà en mouvement — courant vers le mainframe, glissant les doigts dans le trou de serrure, non pas avec le cylindre mais avec la pièce, l'enfonçant avec toute la force de son épaule dans la gueule mécanique.
La pièce entra. Un déclic, profond, satisfaisant. L'écran se figea. La purge cessa.
Puis la terre entière s'embrasa, et Marcus ne vit plus que du blanc, et ne sentit plus que le souffle d'un million de pierres qui se ruaient vers lui.
La lumière s'éteignit. Le silence retomba.
Il était à genoux dans une poussière qui ne ressemblait plus à rien. La salle du mainframe n'existait plus. Le plafond s'était effondré, les murs éventrés, et une lueur orange montait de quelque part en contrebas — un feu né des câbles sectionnés et des siècles de débris secs.
Marcus passa une main sur son visage. Ses doigts revinrent sanglants. Une frange de son crâne lui faisait mal sous les cheveux, et son épaule gauche articulait mal.
Il se mit debout tant bien que mal et chercha la vitre blindée du regard.
Elle n'était plus là. Elle avait été soufflée en morceaux, et là où Tom avait été adossé, il n'y avait plus que le mur nu de la grotte, blanchi par la chaleur.
— Tom ? appela-t-il, la voix rauque.
Seule la poussière retomba.
Il avança de quelques pas chancelants, fouillant les gravats du regard. Une chaussure. Un morceau de tissu sombre. Mais aucun corps. Aucun signe que quelqu'un avait jamais été blessé ici, jamais saigné sur cette pierre.
Il entendit des pas derrière lui. Sophie, qui émergeait du tunnel, le détonateur toujours en main, le visage marqué d'une expression qu'il ne lui avait jamais vue. Quelque chose entre la peur et l'espoir.
— Tom ? dit-elle doucement.
Marcus secoua la tête, incapable de répondre.
Dans sa main droite, fermée sur la pièce au loup — qu'il n'avait jamais réellement utilisée comme clé, seulement comme conducteur — il sentit le métal encore chaud. Elle avait tenu. Le système avait tenu.
Mais Tom avait disparu dans la fumée, et il n'y avait rien d'autre dans l'air que le silence des pierres, la puanteur de la poudre brûlée — et, très loin, indistinct, le chant lointain des sirènes de police, qui arrivaient déjà.
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