Le Registre des Os
Lire le chapitre 3: The Wolf's Mark
La pluie battait les vitres du café quand Sophie Lefevre poussa la porte, secouant son imperméable trempé. Elle avait le regard d'une personne qui n'a pas dormi depuis quarante-huit heures, et un café noir serré entre les doigts.
« Vous êtes Webb ? »
Marcus hocha la tête et poussa le gobelet de la pièce vers elle. Elle le ramassa sans hésiter, le fit tourner entre ses doigts sous les néons grisâtres. La petite bête gravée — un loup en pleine course, pattes étirées, queue en drapeau — dansait sous la lumière.
« Le père Blanchard m'a parlé de vous. Il dit que vous êtes le seul type sérieux de Criterion. » Elle sortit une loupe de sa poche et se pencha sur le métal. « Mais ce que vous m'avez envoyé là, c'est pas une pièce. C'est un sceau. »
Marcus sentit sa nuque se tendre. « Un sceau de quoi ? »
« Attendez. » Sophie posa sa loupe et ouvrit un carnet défraîchi où étaient collées des photographies d'archives. Elle tourna trois pages, puis tapota une reproduction : un document notarié du XIVe siècle, au bas duquel pendait une empreinte de cire. Le motif était identique — le loup courant, dessiné avec la même énergie nerveuse.
« J’ai fait ma thèse sur les corporations lyonnaises du Moyen Âge. Ceci, c’est le sceau de la confrérie des louvetiers. » Elle leva les yeux. « Les chasseurs de loups, officiellement. Mais dans les registres douaniers, c’est autre chose. Ils servaient de transporteurs d’espèces pour la banque de l’ordre du Temple. Quand les Templiers ont été arrêtés en 1307, la confrérie a fait disparaître des tonnes d’or et une partie des archives financières de l’ordre. »
Marcus resta immobile, la pluie tambourinant contre la vitre. Le vieil instinct de l’enquêteur envoyait des signaux que le reste de son cerveau ne voulait pas encore traiter. « L’or n’intéresse pas mon client. Ce qui intéresse Criterion, c’est les documents. On pense que les Templiers détenaient des titres de créance sur des dizaines de couronnes européennes. »
« Des IOU, quoi. » Sophie remit la pièce dans son étui. « Avec ça dans les mains, tu ne possèdes pas des châteaux. Tu possèdes des pays entiers. »
Elle lui rendit le sceau. Leurs doigts se frôlèrent à peine, mais Marcus vit le moment où quelque chose bascula dans son regard — la curiosité professionnelle devenait autre chose. Un intérêt personnel.
« Pourquoi vous me montrez ça à moi ? demanda-t-elle. Normalement, on passe par Interpol. »
« Parce que vous êtes la seule personne en France qui reconnaîtra le sceau. Et parce que j’ai des raisons de croire que la personne qui a volé le coffret va chercher à ouvrir le coffre des louvetiers à Lyon. Si elle y parvient avant nous, ça fera des vagues bien au-delà des pages culture. »
Sophie finit son café d’un trait. Elle attrapa son téléphone, tapota quelques mots, puis le retourna vers lui : des billets d’avion pour Lyon le lendemain matin, 6h40.
« Putain, dit Marcus. Vous ne perdez pas de temps. »
« J’ai vu ce que ce genre de gens laisse derrière eux, Webb. Des cadavres et des archives brûlées. Je préfère arriver avant. »
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L’hôtel particulier de la rue Saint-Jean sentait le moisi, l’encre séchée et les siècles. Une plaque en laiton annonçait « Archives de la Conservation Lyonnaise » — couverture banale pour un bâtiment dont les fenêtres étaient grillagées et dont la porte blindée datait du règne de Napoléon III.
Le gardien de nuit, un vieil homme nommé Karim, les fit entrer après que Sophie eut montré son badge de l’OCBC. « La salle des coffres est au sous-sol, dit-il. Les registres de la confrérie ont été déposés ici après la Révolution. Personne n’y touche depuis les années 1950. »
Marcus suivait Sophie dans l’escalier de pierre, son sac en bandoulière pesant lourd contre sa hanche. Il avait pris un pistolet à Criterion — un vieux Sig rangé dans les réserves anti-incendie — et il sentait maintenant le poids du métal contre ses côtes comme une dette qu’il allait devoir payer.
La salle des coffres ressemblait à une chapelle souterraine : voûtes en pierre, rangées de tiroirs en acier vert olive, un seul tube néon qui grésillait au plafond. Karim indiqua le coffre 41, un tiroir à la serrure à double pêne.
Sophie sortit de son carnet un vieux moulage de clé. « Je l’ai fait refaire à partir des plans originaux. La mairie de Lyon m’a donné l’autorisation ce matin. »
Elle introduisit la clé, tourna. La serrure céda avec un claquement sec. Karim s’approcha, tenant une lampe torche, pendant que Sophie tirait doucement le tiroir.
À l’intérieur, une douzaine de liasses ficelées de cuir, la plupart couvertes de sceaux de cire brune. Mais c’est le petit registre cartonné, sur le dessus, que Sophie attrapa d’abord. Sa couverture portait le même loup courant gravé à l’or fin.
« C’est le livre de comptes des louvetiers », murmura-t-elle. Elle l’ouvrit à la première page. « 1306. Les dépôts templiers. » Elle tourna quelques pages. « Les distributions aux confréries miroirs de Bruges, Londres, Cologne… » Son doigt s’arrêta sur une entrée à moitié effacée. « Et ici, une annotation marginale. En latin. »
Marcus se pencha, sa lecture du latin étant surtout fonctionnelle, mais il saisit le mot “testamentum” et le nom du banquier principal de l’ordre.
La lumière du tube néon vacilla.
Puis le bruit — un craquement métallique suivi d’un gémissement humain.
Marcus se retourna juste à temps pour voir Karim s’effondrer, une balle dans la tempe, avant même que le bruit du coup de feu ne déchire l’air. Derrière lui, trois silhouettes en treillis noir descendaient l’escalier, armes braquées.
Sophie se jeta derrière un comptoir en marbre, tirant Marcus avec elle. Le registre glissa de sa main et atterrit dans le tiroir ouvert.
« Webb ! » cria Sophie. « Le dossier ficelé en rouge ! »
Marcus comprit : le dossier que l’homme avait commencé à chercher — l’annotation marginale. Il plongea sous le tiroir, attrapa la liasse à la ficelle rouge et la glissa dans sa veste.
Une rafale de poussière blanche éclata contre le comptoir. Marcus tira deux coups avec son Sig en visant plus haut que les silhouettes, histoire de les faire hésiter. Elles répondirent par une rafale de MP5, et le temps s’étira comme dans les rêves.
L’un des hommes en treillis s’approcha du coffre, saisit le registre cartonné, le jeta dans un sac noir. Puis il se tourna vers Marcus et Sophie et dit deux mots dans une langue que Marcus mit une seconde à reconnaître.
Le Russe.
Le sang battait dans ses oreilles. « Ils parlent russe », dit-il à voix basse. « Putain. Depuis quand les banquiers de Genève emploient des Spetsnaz ? »
Sophie le regarda, les yeux écarquillés, avec cette expression terrible de quelqu’un qui vient de comprendre une scène de crime avant la police. « Ce n’est pas Genève, Webb. C’est Mahaut. Le fonds qui finance les pillages — c’est elle qui les envoie. »
Marcus garda le souffle. Henri était mort en prononçant ce nom, coupé net. Et maintenant, il le retrouvait sur les lèvres d’une femme qu’il avait choisie au hasard dans un annuaire d’enquêteurs.
Les hommes en treillis disparurent par l’escalier, emportant le registre.
Marcus se leva, le canon encore chaud. Il baissa les yeux : Karim gisait dans une mare grandissante, son regard vitreux accusateur.
« Je connais Mahaut », dit-il lentement, la bouche sèche. L’autre chose que Henri avait tenté de lui dire avant de mourir. La dette. L’orphelinat. Le client occulte de Criterion, celui qui payait les factures sans poser de questions. Il avait un nom. « Je le connais. » Il sentit le piège se refermer sur lui, les fils invisibles du réseau qui tiraient depuis des années dans l’ombre. « Et c’est beaucoup plus compliqué que ce que vous imaginez. »
Sophie le regarda, les yeux comme deux braises dans la pénombre.