Le Registre des Os
Lire le chapitre 4: A Debt of Honor
Le bureau de Marcus Webb ressemblait à une coquille vide. Ses effets personnels — la photo encadrée de son père, le presse-papiers en bronze, la carte IGN aux épingles rouges — étaient déjà rangés dans un carton que la secrétaire de direction avait déposé sur sa chaise, comme on dépose une couronne mortuaire.
Il n'avait pas eu droit à un entretien. Juste un mail interne, trois lignes glacées signées par la direction des ressources humaines : *Suspension à titre conservatoire pour actions non autorisées. Motif : introduction frauduleuse dans un établissement bancaire de Lyon. Convocation disciplinaire sous huitaine.*
Marcus avait relu le message trois fois, cherchant un nom, une signature humaine. Rien. La machine Criterion s'était refermée sur lui comme une mâchoire hydraulique.
Il était encore là, debout au milieu de son bureau vide, quand Sophie Lefevre poussa la porte sans frapper. Elle portait son imperméable gris encore humide de la pluie parisienne, une sacoche de cuir en bandoulière, et dans son regard une inquiétude qu'elle s'efforçait de ne pas montrer.
— Tu fais la collection de cartons maintenant ?
— C'est la tendance déco du moment. Très prisé par les enquêteurs suspendus.
Elle referma la porte derrière elle et s'adossa au mur, les bras croisés. Dans la lumière blafarde de l'écran, Marcus voyait ses yeux cernés. Elle non plus n'avait pas dormi.
— J'ai parlé à mon contact à la PJ de Lyon, dit-elle. Karim est mort. Tu le savais.
Marcus acquiesça lentement. Le gardien de la voûte, un homme qu'il avait croisé deux fois en une heure, allongé sur le béton avec une balle dans la nuque sur ordre d'un homme au visage lisse qui portait une bague d'or.
— Ils n'ont pas de piste sur les commanditaires, continua Sophie. Un camion volé retrouvé à Villeurbanne. Les mercenaires se sont volatilisés. Et toi, tu es officiellement un témoin qui a pris la fuite.
— Je n'ai pas pris la fuite.
— Tu as disparu avant l'arrivée des forces de l'ordre, avec un dossier que les types voulaient à tout prix. Techniquement, c'est une fuite.
Marcus se massa les tempes. Le carton lui renvoyait son reflet déformé dans le plastique transparent : un homme de quarante ans, fatigué, grand, brun, une cicatrice pâle sur la mâchoire qu'il cachait mal sous une barbe naissante.
— Sophie, je dois te dire quelque chose. Sur pourquoi je fais ça.
— Enfin.
Il tira la chaise et s'assit lourdement, face à elle. Le silence du bureau — un open space déserté à cette heure, quelques lampes allumées plus loin — pesait autour d'eux comme une membrane.
— Il y a quinze ans, j'étais dans un orphelinat à Londres. Un endroit sordide, dans Southwark. On nous appelait par des numéros, on nous nourrissait comme du bétail. Je m'en suis sorti parce qu'un bienfaiteur anonyme a payé ma scolarité, puis mon entrée à l'université. Celui qui a signé les chèques s'appelait… Mahaut.
Sophie fronça les sourcils. Elle connaissait ce nom — il lui avait échappé dans la voûte, sous la menace des hommes.
— Mahaut comme le nom que tu as crié avant que tout parte en vrille ?
— Henri m'a confirmé que Mahaut était un des clients officieux de Criterion. Des fonds qui ne passent pas par les registres, des capitaux protégés par des montages complexes. Ce client a toujours eu un portrait-robot très flou. Mais j'ai découvert que, pendant toutes ces années, l'orphelinat recevait ses financements via une fondation domiciliée dans une banque de Lyon. Et que cette fondation portait le même sceau que la pièce au loup.
Il sortit la pièce de sa poche — l'argent vieilli, le loup courant gravé sur le revers. Sophie tendit la main, l'examina sous la lampe.
— Un loup. Un loup sur une pièce médiévale.
— Le sceau des louvetiers. Tu me l'as dit toi-même.
— Marcus, si ton bienfaiteur est une entité liée aux Templiers, aux louvetiers, aux banques souterraines… tu es en train de dire que tu enquêtes sur la personne qui t'a sauvé.
— Je n'enquête pas sur lui.
— Sur quoi, alors ?
Marcus hésita. La phrase était là, au bord de ses lèvres, comme une arête de poisson dans la gorge. Il avait passé presque deux décennies à ne jamais la prononcer.
— Je lui dois de l'argent. Beaucoup.
Sophie décolla son dos du mur. Elle marcha vers lui, s'accroupit à sa hauteur, le dévisagea.
— Dix ans, dit-il. Il y a dix ans, après l'université, j'ai travaillé pour une compagnie maritime à Marseille. Transport de marchandises… pas tout à fait légales. Un délit. J'ai eu un jugement en Angleterre, une peine pour complicité de fraude douanière. On m'a fait sortir de prison une semaine avant la fin de ma peine — une grâce anonyme. Encore signée Mahaut. Mais cette grâce avait un prix.
Il marqua une pause. Sophie ne bougeait pas.
— Quand j'ai voulu comprendre qui se cachait derrière ce nom, j'ai reçu une lettre. Pas une menace, pas un ultimatum. Une simple exigence : enquêter sur une série de vols d'objets anciens qui, selon eux, touchaient à des intérêts communs. En échange, ma dette serait annulée. Henri était au courant. Il m'avait recruté pour ce travail.
— Henri est mort, dit Sophie doucement.
— Henri a servi d'intermédiaire entre Mahaut et moi. S'il a été tué, c'est parce qu'il connaissait l'identité derrière le nom. Et si Mahaut a décidé de nettoyer les rues…
— Tu penses que ce sont les hommes qui ont envoyé les Russes ? Pour te faire taire ?
— Ou pour me faire porter le chapeau.
Le silence retomba. Dans l'open space, quelqu'un éternua, très loin. Sophie resta accroupie, les mains croisées sur ses genoux, son regard plongeant dans celui de Marcus.
— Tu ne m'as pas tout dit, dit-elle.
— Comment ?
— Quand tu racontes un mensonge, ta mâchoire se crispe — la droite, là, la cicatrice. Les enquêteurs ont ce tic. Tu passes la main tout le temps.
Instinctivement, Marcus toucha sa mâchoire. Pris. Il détourna les yeux.
— La peine de prison. On m'a gracié avant la fin, mais il y a eu des circonstances.
Sophie ne cilla pas.
— Une bagarre. Un gardien est mort.
Sa voix avait baissé d'un ton, à peine audible.
— Un gardien corrompu. Il avait vingt ans de plus que moi. C'était en état de légitime défense, mais j'ai été condamné pour homicide involontaire. On m'a donné cinq ans. Le gentil bienfaiteur — Mahaut — a fait intervenir ses avocats et j'ai été libéré au bout de quatorze mois. Et tous les ans, depuis, je reçois un rappel de ma dette. Pas de l'argent. Une dette de sang.
Sophie se releva lentement. Elle fit le tour de la chaise, s'appuya sur le bord du bureau, regarda par la fenêtre les toits zinc de Paris qui scintillaient sous la pluie.
— Tu caches bien tes trous, Webb. Une prison, une mort, un commanditaire fantôme. Et tu veux continuer à enquêter avec tout ça sur le dos ? Tu es suspendu, tu es recherché probablement par les autorités dès que mon rapport remontera, et tu me dis que depuis le début tu travailles pour un bienfaiteur criminel.
— Un bienfaiteur templier. Avec une comptabilité très spéciale. Les templiers tenaient des registres, Sophie. Le dossier rouge que j'ai récupéré à Lyon n'était pas un simple document financier — c'est une liste de lieux où sont enterrés des secrets qui font trembler des banques européennes. Si Mahaut veut que je les trouve avant la concurrence, c'est qu'il sait que ces documents valent des milliards. Et que ces documents peuvent le ruiner.
Sophie se retourna. Il y avait dans ses yeux quelque chose de dur, de pesé, d'examiné.
— Tu sais que je peux te dénoncer. Ce que tu m'as dit… je travaille pour mon assurance, pas pour une milice secrète.
— Tu peux. Mais tu ne le feras pas.
— Qu'est-ce qui t'en rend si sûr ?
Il sortit de la poche intérieure de sa veste la liasse du dossier rouge, qu'il gardait comme un talisman. L'ouvrit à la page marquée d'un café, la posa sur le bureau. Sophie baissa les yeux. Elle vit une reproduction ancienne d'un vitrail, représentant trois hommes à cheval, portant une bannière rouge avec un loup noir. Au-dessous, une inscription manuscrite en vieux français, haute et régulière.
*« Ceux-là qui gardent le secret des louvetiers répondent de la dette de toutes les guildes. »*
Sophie releva les yeux vers lui, puis vers la fenêtre où la nuit tombait sur Paris.
— On va se faire tuer.
— Oui. Mais si on reste ici, on est déjà morts.
Elle décroisa les bras. Un sourire sans joie flottait sur ses lèvres, un sourire de résignation teinté d'une curieuse excitation.
— Tes affaires sont dans ce carton ?
Marcus regarda le carton, vit une enveloppe dont il n'avait pas remarqué la présence. Il la prit, l'ouvrit. À l'intérieur, une carte postale de Londres, Big Ben sous la pluie, au dos quelques mots manuscrits. Il la lut, et tout le sang quitta son visage.
Sophie s'approcha.
— Qu'est-ce que c'est ?
Marcus leva les yeux vers elle, la carte à la main. Sa voix était blanche.
— Mon frère Tom a disparu il y a treize ans. On m'a dit qu'il était mort à l'étranger. Je viens de recevoir une carte postale de lui. D'une boîte postale à Londres.
Au dos, au-dessus du message, il dessinait un symbole précis, un loup courant inscrit dans un cercle d'étoiles. Le même que sur le sceau du dossier.
Marcus regarda fixement le symbole, comme s'il voyait son propre passé se dissoudre dans la pluie londonienne.
— Je crois qu'il n'a jamais été mort, murmura-t-il. Et je crois qu'il a toujours été au centre de ce jeu.
Sophie prit la carte, la retourna, observa l'écriture qui courait d'une main vieillie le long du bord postal. Le temps semblait suspendu dans la pièce.
— Tu vas où, Webb ?
Marcus se leva, enfila sa veste, glissa la carte et le dossier sous son bras.
— Londres. Quelqu'un va me devoir une explication.
Il n'était pas encore sorti que Sophie avait déjà pris son sac.