Le Registre Doré
Lire le chapitre 1: The Cargo in the Cellar
L’air sentait la poussière, l’humidité et le cuivre. Lucien fit rouler une boîte de conserve entre ses doigts gantés, la soupesant comme on pèse une âme. Elle était pleine. C’était tout ce qui comptait.
— Du bœuf, disait-il, pas du cheval. Salé sur place, pas mariné. Vos soldats ne feront pas la différence, mais vous, vous la ferez.
L’officier allemand, un certain Hauptmann Vogel, hocha la tête sans ciller. Il avait le visage étroit d’un comptable et l’allure d’un homme qui n’a jamais faim. Lucien le détestait par principe, comme on déteste la pluie un jour de lessive, sans passion.
— Combien de caisses ?
— Deux cents. Ici, j’en ai quarante. Le reste arrive par lots de dix, deux fois par semaine. Discret.
— Discret, répéta Vogel. C’est un mot que vous employez souvent, monsieur Marchand.
— C’est un mot qui nourrit ma famille.
La cave était petite, voûtée, éclairée par une ampoule nue suspendue à un fil qui semblait avoir été installé par un optimiste. Lucien y entreposait ses marchandises — pas ici, mais ailleurs, toujours ailleurs — et ce sous-sol-ci ne servait que pour les visites. Un salon de démonstration pour clients qui ne voulaient pas voir plus loin que le bout de leur appétit. Les murs suintaient, mais les conserves étaient propres, alignées sur des étagères de bois brut qui craquaient sous leur propre poids.
Vogel sortit un carnet de la poche intérieure de sa capote. Relié en cuir sombre, fermé par un élastique. Il l’ouvrit, consulta une page, puis la referma.
— Je veux une livraison complète d’ici jeudi. Le reste peut attendre la semaine d’après.
— Jeudi, c’est court.
— Jeudi, c’est un ordre.
Lucien sourit. Un sourire de métier, qui n’engageait rien. Il tendit la main pour serrer celle de l’officier, mais Vogel ne la prit pas. Il préférait les transactions sans contact, comme si la poignée de main était une formalité réservée aux égaux. Lucien retira sa main sans humeur. L’argent n’avait pas d’orgueil, tant qu’il payait.
C’est à ce moment-là que le sol trembla.
Pas un grondement lointain, pas une alerte. Une détonation sèche, brutale, qui fit tomber de la poussière du plafond et vibra dans la poitrine comme un coup de tonnerre sous terre. Un geste de Vogel fit voler la poussière — puis la lumière s’éteignit.
Dans le noir, on entendit d’abord des bruits confus : des pierres qui tombent, des cris lointains dans la rue, puis une autre explosion, plus proche celle-là, qui fit trembler les étagères. Les conserves claquèrent les unes contre les autres, un bruit de métal affolé.
— Restez où vous êtes, dit la voix de Vogel, calme et autoritaire.
Lucien ne resta pas où il était. Il connaissait son sous-sol mieux que quiconque. Il se déplaça à l’aveugle, la main tendue, comptant ses pas : trois jusqu’à l’escalier, deux vers la gauche. Mais avant qu’il ne trouve la première marche, il entendit un autre bruit, plus proche.
Un gémissement.
Puis un corps qui tombe. Lourd. Métallique — non, un bruit de cuir et de tissu.
— Hauptmann ?
Pas de réponse. Lucien s’immobilisa. Le silence de la cave était soudain plus dangereux que les explosions au-dessus. Il sortit son briquet de sa poche, le fit claquer une fois, deux fois. La flamme tremblota, révéla d’abord les conserves, puis le sol.
Vogel était allongé sur le dos, les yeux ouverts vers le plafond, une fissure dans le crâne là où une pierre de voûte l’avait frappé. Le sang coulait en rigole sombre vers l’égout central du sol. Il était mort. Peut-être était-il mort sur le coup, peut-être avait-il gémi avant de succomber. Lucien ne se posa pas la question. La question, c’était : est-ce que quelqu’un d’autre sait que je suis ici ?
Dehors, les sirènes commencèrent à hurler. La police allemande, les pompiers, les ambulances. Le quartier allait être bouclé dans cinq minutes, peut-être moins. Lucien éteignit son briquet, s’accroupit, et fouilla méthodiquement le corps. C’était une habitude professionnelle : toujours confisquer les dettes des morts.
Il trouva le portefeuille, quelques marks, un pistolet qu’il laissa. Ensuite, dans la poche intérieure de la capote, le carnet.
Il hésita une seconde. Un carnet d’officier, c’était des ordres, des itinéraires, des noms. De l’encre qui pouvait valoir plus que de l’or. Surtout pour quelqu’un comme lui, qui savait à qui vendre des informations. Il le glissa dans sa poche — pas celle du manteau, celle de la veste, contre sa poitrine.
Un bruit derrière lui. Des pas en haut de l’escalier. Des voix, pas des accents allemands — des voix françaises, rapides, nerveuses.
— Ici, je te dis. C’est la cave de Marchand.
Lucien se figea. Il connaissait cette voix. C’était Marcel, un jeune homme du quartier qui courait des messages pour la Résistance. Pas très malin, mais courageux, ce qui le rendait encore plus dangereux. S’ils le trouvaient dans une cave avec un officier mort et des conserves de bœuf, il n’aurait pas le temps d’expliquer la nuance entre commerce et collaboration.
Il ne prit pas le temps de réfléchir. Il enjamba le corps, gagna l’arrière de la cave, où une étagère pivotante — un mécanisme qu’il avait fait installer par un serrurier du Marais — donnait sur un passage étroit qui rejoignait l’immeuble voisin. Encore un avantage du métier : toujours avoir deux sorties, une pour les clients, une pour soi.
Quelques secondes plus tard, il était dans le couloir poussiéreux de l’immeuble voisin. Une odeur de chou et de lessive. La porte de service s’ouvrait sur une cour intérieure, puis sur la rue parallèle. Il enfonça son chapeau sur son front, remonta son col, et marcha. Pas trop vite. Pas trop lentement. Un homme qui sort d’une cave pendant un bombardement ressemblerait à un homme qui s’enfuit. Un homme qui traverse une cour en sifflotant, un paquet sous le bras, était simplement un homme qui avait un rendez-vous.
La rue parallèle était en émoi. Une fumée grise montait de la place voisine, et les gens couraient vers les abris ou vers leurs fenêtres, selon leur tempérament. Personne ne le remarqua. Il marcha jusqu’au métro, descendit, prit une correspondance, en rata une, en reprit une autre. Habitude de métier : jamais le chemin direct.
Il arriva chez lui dans le 18e arrondissement une heure plus tard. Une chambre de bonne au sixième étage, sans ascenseur, avec un lit étroit, une table, une cuisinière à alcool. Il ferma la porte à double tour, tira le rideau, alluma une lampe.
Il posa le carnet sur la table.
Il resta debout un long moment, à le regarder. Le cuir sombre, élastique défait. Il l’avait volé à un mort. Ce n’était pas la première fois. Mais d’habitude, il savait ce qu’il volait : de l’argent, des tickets, des montres. Là, c’était un carnet. Une dette d’encre.
Il l’ouvrit.
D’abord, des colonnes de chiffres, des dates, des noms de gares. Une comptabilité militaire. Puis, vers le milieu, les lignes changèrent. Plus de colonnes de chiffres. Une écriture plus large, plus nette, comme si quelqu’un d’autre avait écrit ces pages. Des annotations en lettres majuscules, des quantités, des puretés, et un mot qui revenait : *Gold*. Or.
Il tourna les pages. Une liste de transferts. Des dates, des lieux — Berlin, Zurich, Lisbonne, parfois Paris même. Des noms de banques. Des codes. Et puis, en dernière page, une écriture différente, plus des comptes que des récits. Des marchandises. De l’or en lingots, en pièces, en poussière. Des quantités, des poids. Le mot *réserve* revenait, accompagné de chiffres qui donnaient faim.
Lucien s’assit.
Il avait entendu des rumeurs, bien sûr. Qui n’en avait pas entendu ? De l’or confisqué, fondu, caché — pour la Reichsbank, pour les dignitaires, pour les plans B des généraux. Des dépôts secrets à travers l’Europe, gardés par des hommes de confiance qui mouraient au mauvais moment. Mais une chose était de faire des affaires dans le noir, une autre de tenir la liste des trésors volés dans ses mains.
Une liste de chargements. Une liste de destinations. Une liste incomplète — les dernières pages étaient blanches, comme si le carnet attendait son propriétaire pour la continuer.
Le vent s’engouffra sous la fenêtre mal fermée. La flamme de la lampe vacilla, fit danser des ombres sur le mur. Lucien referma le carnet.
D’abord : le détruire. Le brûler, page par page, dans la cuisinière à alcool. C’était la solution prudente. La solution du survivant.
Ensuite : le vendre. À qui ? La Résistance, peut-être, qui pourrait l’utiliser pour faire sauter des dépôts allemands. Ou les Américains, qui paieraient cher pour connaître les itinéraires de transfert. Ou les Suisses, qui faisaient toujours de bonnes affaires avec les informations bancaires.
Enfin — et c’était la pensée qui lui venait malgré lui, comme une démangeaison — il y avait l’or lui-même. Pas celui qui était déjà fondu et expédié. Mais celui qui restait. L’or caché. L’or dont le carnet donnait une carte, incomplète mais réelle.
Les Allemands évacuaient. Les nouvelles arrivaient tous les jours, mauvaises pour eux. L’or voyageait vers l’ouest, vers le sud, vers des caves qui attendaient la fin de la guerre. Et dans ces caves, peut-être, il restait une caisse non réclamée. Deux caisses.
Trois, si on était optimiste.
Lucien regarda le carnet, puis la fenêtre, puis la rue en dessous, où un agent de la Gestapo marchait lentement, sans se presser, comme s’il avait le temps.
Il avait le temps. Ils avaient tous le temps.
Mais Lucien avait appris une chose dans ce métier, dans cette ville, dans cette guerre : le temps n’appartenait qu’à celui qui savait le prendre.
Il remit le carnet dans sa veste, contre sa poitrine, là où l’on mettait les choses dont on ne voulait pas se séparer. Le cuir était encore tiède de la chaleur de sa peau quand il éteignit la lampe.
Il savait déjà ce qu’il allait faire.
Il n’allait pas le détruire.