Le Registre Doré
Lire le chapitre 2: The Rivals' Broker
La fumée de Gauloise tirait des volutes grises sous la lampe à abat-jour vert. Dans l'arrière-boutique de la librairie Kléber, la poussière sentait le papier moisi et la cire. Lucien posa le carnet de cuir sur la table, entre deux piles de bouquins poussiéreux, et le poussa vers Armand.
Armand ne le toucha pas. Il enleva ses lunettes, les essuya d'un geste lent, les remit sur son nez. Ses yeux, d'un bleu délavé par soixante ans de méfiance, firent le va-et-vient entre le carnet et Lucien.
« D'où ça sort ? »
« Un client pressé. Il n'a pas eu le temps de régler sa note. »
La main d'Armand s'avança, hésitante, vers la couverture de cuir. Ses doigts s'attardèrent sur le fermoir. Quand il l'ouvrit, son visage se ferma comme une porte de cave.
« Putain, Lucien. C'est de l'allemand. Et des chiffres. Beaucoup de chiffres. »
« C'est un inventaire. »
« De quoi ? »
Lucien alluma une cigarette à la sienne, pour se donner une contenance. « De l'or. Des lingots. Importés de Suisse, distribués à certains officiers supérieurs, en attendant la fin de la guerre. Des comptes, des dates, des itinéraires. »
Armand tourna les pages du bout des doigts, comme s'il craignait qu'elles ne contaminent. Son pouce s'arrêta sur une page tachée.
« Qu'est-ce qu'il y a là, à la fin ? »
« Des pages blanches. Le carnet n'est pas fini. Ou bien il manque des morceaux. »
Armand referma le carnet et le poussa vers Lucien avec une répugnance de dégoût. « Je ne peux rien en faire. Qui voudrait acheter un truc pareil ? Les Allemands, pour le récupérer. Et les Allemands, Lucien, ça paie en plomb, pas en or. Enfin, les balles, c'est du plomb. Tu vois le tableau. »
« La Résistance. Ils payent en liquide pour ce genre d'info. »
« La Résistance est fauchée. Le noir, c'est nous. Les patriotes, c'est du sentiment. Ici, tout le monde coupe des tickets, personne n'en crée. Va voir ailleurs. »
Lucien ramassa le carnet, le glissa dans sa veste. La porte de l'arrière-boutique grinça. Une femme entra, sans qu'on l'annonce, la clé d'Armand encore dans la serrure de la porte de service.
Elle avait des cheveux noirs tirés en chignon strict, un tailleur bleu marine qui semblait acheté avant-guerre et entretenu avec une fierté maladive. Elle portait un sac à main en cuir racorni, et sa main gantée le serrait comme un otage.
« Armand. »
« Sabine. Tu tombes mal. Je suis avec un client. »
« Je sais. C'est pour ça que je viens. » Elle s'assit sans y être invitée, sur la chaise en face de Lucien. Elle le dévisagea avec des yeux noirs, durs, qui n'avaient jamais appris à sourire. « Lucien Marchand. On m'a dit que tu avais perdu un associé bavard hier. Une détonation très sonore dans ton sous-sol. »
Lucien tira longuement sur sa cigarette. « J'ai perdu un client. Un Allemand. La perte est supportable. L'assurance n'était pas à mon nom. »
« Vogel. Un certain Major Vogel. Il tenait des registres, paraît-il. Des comptes très précis. Quelqu'un l'attendait à son hôtel et s'inquiète. »
Lucien garda le visage impassible. Son pouls, lui, n'avait pas reçu la consigne.
« Je ne vois pas de quoi tu parles. »
Sabine sortit une enveloppe de son sac. Elle la posa sur la table sans l'ouvrir. « Je vois une opportunité, Marchand. Une affaire qui est restée dans les tuyaux à cause de la mort de Vogel. Une cargaison qui traîne quelque part dans un entrepôt de banlieue, ou dans une cave à vin de Neuilly, et qui n'attend que quelqu'un qui sache la déchiffrer. »
« Et tu voudrais que je la déchiffre pour toi. »
« Je voudrais qu'on la trouve ensemble. »
Lucien rit, sans joie. « Je ne fais pas de charité, Sabine. Je fais du commerce. Si tu as besoin d'un lecteur d'allemand, va voir les professeurs de la Sorbonne. Ils s'ennuient, en ce moment. Les cours sont perturbés. »
Sabine tira un papier de l'enveloppe. Une liste de noms, de types de marchandises, de quantités. Des routes de contrebande. Ses routes. Ses fournisseurs, ses clients, ses chefs de file sur les berges de la Seine.
Lucien ne releva pas la tête. Il finit sa cigarette, l'écrasa dans le cendrier ébréché.
« Menace, Sabine ? C'est un genre qui te va mal. »
« Marchand, écoute-moi bien. J'ai des contacts au 84, rue Lauriston. Pas des amis, des créanciers. Ils me doivent des faveurs. Si je leur laisse entendre que tu fais passer du beurre et du café sous le nez de leur commandant, ils te trouveront un logement permanent à Fresnes avec vue sur le mur d'exécution. »
« Tu parles de la Carlingue. Ces gens-là ne font pas de la paperasse. »
« Non. Ils font des trous dans le sol, après. Mais d'abord, ils font des trous dans les gens. Tu connais le principe, Marchand. Tu as assez fait affaire avec les Allemands pour savoir comment ils traitent les rats. »
Un silence. Armand faisait mine de ranger des livres, mais ses mains tremblaient.
Lucien regarda Sabine. Elle n'était pas plus jeune que lui, mais elle avait cette dureté de celles qui ont dû négocier chaque gramme de leur survie. La femme n'était pas un grassouillet architecte de la combine. C'était un charognard de première generatie urbaine. Une lueur dans son œil disait : elle n'a rien à perdre.
« Qu'est-ce que tu sais exactement ? » demanda-t-il.
« Ce que tout le monde sait, plus un peu. Vogel était le coordinateur du transfert. Sa mission, c'était de répartir l'or entre les coffres et les planques, en attendant l'ordre de rapatriement. Il avait un carnet avec les codes. Sans le carnet, il n'y a pas de coordonnées. Sans lui, ce lingot dort quelque part sous la ville. »
« Et ce carnet, tu crois qu'il est où ? »
« Entre les mains d'un marchand de viande qui a eu la bonne idée de le récupérer avant que les Allemands ne fassent le ménage. » Elle le regarda droit dans les yeux. « Ton nom est revenu dans la conversation, Marchand. On ne parle pas pour rien. Je veux la moitié du contenu. En échange, je te laisse respirer. »
« Et si je te dis que je ne l'ai pas ? »
« Alors je m'arrangerai pour qu'un de tes camions de beurre ait un accident. Un contrôle de routine, un détour par un poste de la Gestapo. La guerre est pleine de malentendus, Marchand. On n'est jamais trop prudent. »
Lucien se leva. Il sortit le carnet de cuir de sa veste et le tint entre eux, à hauteur de poitrine.
« C'est une liste partielle. Les dernières pages sont blanches. Il y a des renvois codes que je n'ai pas déchiffrés. Peut-être un tiers tiers, ou une deuxième cargaison. Peut-être qu'il manque un second carnet. »
Sabine tendit la main. Lucien ne la lâcha pas.
« On ne partage pas, Sabine. On co-opère. Chacun apporte ce qu'il sait : moi les codes, toi les planques et l'accès. On partage la trouvaille à cinquante-cinquante, sans rancune, et on ne se recroise jamais. »
« Cinquante-cinquante ? Tu te fous de moi. C'est moi qui ai le réseau. »
« C'est moi qui ai le carnet. Sans lui, tu cherches des aiguilles dans la Seine. »
Elle le dévisagea. Une longue seconde. Puis un sourire mince, sans chaleur, lui plissa les lèvres.
« Entendu. Marchand. Mais si tu me doubles, je tiens ma promesse. Et je suis une femme de parole. Les affaires, c'est tout ce qui me reste. »
Lucien remit le carnet dans sa veste.
« Rendez-vous à vingt heures, quai de la Tournelle, au coin du pont. J'aurai une méthode pour commencer le décodage. Apporte les adresses que tu as. On verra bien ce qui creuse. »
Il passa devant elle, frôlant l'épaule. Dans le couloir, il s'arrêta, se retourna.
« Et Sabine. Si tu as des amis rue Lauriston, garde-les. Ils ne t'aideront pas à creuser des caves si tu es déjà dedans. »
Il sortit, laissant la porte claquer. Dans la rue, l'air froid de novembre sentait le charbon et la graisse. Il traversa le pont sans se retourner, les mains dans les poches, le carnet contre sa poitrine pour se réchauffer.
Devant lui, le mot de Sabine tournait en boucle : il y avait des pages blanches. Des trous. Des renvois à des coordonnées qu'il ne pouvait pas lire. Et maintenant, il avait une associée forcée qui en savait plus que lui sur le terrain. La coïncidence était trop propre. Quelqu'un, quelque part, avait lâché Sabine sur sa route. Et ce quelqu'un connaissait son nom, son adresse, et son métier.
Il pressa le pas, remontant le col de son manteau. À la hauteur de la bouche du métro, une affiche allemande annonçait : « Le travail honnête protège la patrie ». Il détourna les yeux, et dans la foule grise, il vit un visage qui ne l'avait pas quitté des yeux depuis la sortie de la librairie. Un homme en imperméable marron, le chapeau enfoncé, qui lisait un journal aux pages de travers.
Lucien continua son chemin. Il ne ralentit pas. Il prit note de l'itinéraire, de la couleur de l'imperméable, et du fait que l'homme marchait à la même vitesse que lui.
Le carnet pesait plus lourd que le plomb.