Le Registre Doré
Lire le chapitre 39: The Bones of Paris
Le vent d’avril charriait une odeur de poussière, de lilas et de charbon brûlé. Lucien marchait lentement le long du quai, la canne qu’il s’était procurée à la clinique cognant contre les pavés inégaux. Sa tête le faisait encore souffrir, un écho sourd derrière l’œil, et son abdomen tirait à chaque pas. Mais il marchait.
Paris s’éveillait à un printemps qu’elle n’avait pas connu depuis quatre ans. Les volets s’ouvraient plus tôt. Les femmes ne baissaient plus les yeux aussi vite. Sur les ponts, des soldats allemands passaient encore, l’arme en bandoulière, mais ils regardaient droit devant eux, comme s’ils avaient peur de croiser le regard des civils.
Lucien s’arrêta devant la vitrine d’un boulanger. Il y avait du pain. Pas du faux pain gris, mais du vrai, doré, aligné comme des lingots. Il resta là un instant, à regarder sa propre image se refléter dans la vitre. Il avait maigri. Les pommettes saillaient. La barbe de trois jours dessinait des ombres qu’il ne connaissait pas.
Il poussa la porte. Le boulanger leva les yeux, hésita, puis le reconnut.
— Monsieur Marchand ?
— Juste du pain, dit Lucien.
Il sortit avec une miche encore chaude sous le bras, en cassa un morceau, le porta à sa bouche. La croûte craqua. La mie fondit sur sa langue. C’était banal. C’était extraordinaire. Il mâcha lentement, debout au bord du trottoir, et quelque chose dans sa poitrine se desserra.
Le café des Lilas était à moitié vide. Les banquettes de velours usé avaient vu des jours meilleurs, mais le patron, un Corse nommé Antonia qui ne posait jamais de questions, servait un café de contrebande qui valait tout l’or du monde. Lucien s’installa à une table près de la fenêtre, dos au mur, face à la porte. Une habitude qu’il ne perdrait jamais.
Il était en train de commander un second café lorsqu’elle entra.
Colette portait une jupe grise et un cardigan trop grand, ses cheveux coupés court, presque à la garçonne. Elle n’avait plus l’allure de l’agent de liaison qu’il avait rencontrée des mois plus tôt, mais il y avait dans sa façon de refermer la porte, de balayer la salle du regard avant de s’avancer, quelque chose de militaire qu’elle ne pourrait jamais effacer.
Elle le vit. S’arrêta. Puis sourit, d’un sourire fatigué mais sincère.
— Tu es vivant, dit-elle en s’asseyant sans y être invitée.
— Paraît que oui.
— Et tu as l’air d’avoir découvert le pain.
Lucien poussa la miche vers elle. Elle en arracha un morceau, le mangea avec une lenteur presque religieuse. Le patron apporta une tasse sans qu’elle demande rien.
Ils restèrent un moment silencieux. Autour d’eux, les conversations étaient feutrées, comme si toute la ville retenait son souffle. Dehors, une voiture militaire passa, puis le silence revint.
— Tu repars à Londres, dit Lucien.
— C’est ce qu’on me demande.
— Et toi, qu’est-ce que tu demandes ?
Colette tourna la tasse entre ses mains. Elle avait des cicatrices aux jointures, des traces récentes. Lucien ne demanda pas où elle les avait prises.
— Je ne sais plus très bien ce que je veux, dit-elle. J’ai passé quatre ans à vouloir des choses. La victoire. La fin. La vengeance, parfois. Maintenant qu’elles approchent, ces choses-là ne me remplissent plus les mains.
— La paix ne remplit pas les mains, dit Lucien. Elle vide les poches. C’est plus difficile à dealer.
Elle rit, un vrai rire, bref et clair.
— Tu n’as pas changé.
— Si, dit-il. J’ai changé. Je ne vends plus.
Elle le regarda, cherchant la blague dans ses yeux. Il n’y en avait pas.
— Qu’est-ce que tu vends, alors ?
— Rien. C’est ça, la nouveauté. Je ne vends rien, je ne troque rien, je ne négocie rien. Je bois du café et je mange du pain. C’est tout.
— Et l’argent ?
— Il est au fond de la Seine. Il peut y rester.
Colette sourit lentement, comme si elle apprenait un mot dans une langue étrangère.
— Tu vas faire quoi, après ?
— Bateaux, dit Lucien. Du fret. Des marchandises légales, entre des ports qui ne sont plus en guerre. Pas de rationnement, pas de permis, pas de flics qui cognent à la porte à trois heures du matin.
— Et la Seine, elle te manquera pas ?
— Elle me manquera pas, dit Lucien. Je la connais trop bien.
Un homme entra, commanda un verre au comptoir, ressortit. Il avait le visage creusé, les mains rouges de froid et de travail. Quelqu’un qui avait survécu, comme eux.
Lucien but une gorgée de café. Il avait un goût de chicorée et de patience.
— Je connais un passeur qui part de Normandie dans trois jours, dit-il. Il prendra une passagère sans poser de questions. Il est fiable. Il ne travaille que pour de l’argent, mais il ne trahit jamais une fois payé.
— Et combien il coûte ?
— Rien. C’est réglé.
Elle le fixa. Ses yeux gris, couleur de Seine, s’étaient adoucis.
— Tu me dois plus rien, Lucien.
— Je ne te dois rien. C’est un cadeau. Les cadeaux, ça ne crée pas de dettes.
Il y eut un long silence. Dehors, un tramway passa dans un grincement de ferraille. Colette regarda par la fenêtre, puis revint vers lui.
— Et toi ? Tu restes ?
— Je reste. Il y a des choses en France que je connais mieux que personne. Les faux papiers, les entrepôts, les hommes qui savent garder leur langue. Pas pour les vendre, cette fois. Pour les rendre.
— Les rendre ?
— La France va avoir besoin de gens qui savent comment marchent les ténèbres pour les empêcher de revenir. Je connais chaque rue, chaque cave, chaque coin où un homme peut disparaître. Si quelqu’un doit savoir où regarder, autant que ce soit moi.
Colette hocha lentement la tête. Elle tendit la main par-dessus la table, et Lucien la prit. Leurs doigts s’entrecroisèrent un instant. Un geste simple, aucun marché, aucune contrepartie.
— Je te verrai après la guerre, dit-elle.
— J’y compte bien.
Elle se leva, rajusta son cardigan. Avant de partir, elle se retourna.
— Le boulanger, là, dit-elle. Il sait que tu es vivant. Tout le monde saura bientôt que tu as survécu. Ça ne te fait pas peur ?
Lucien regarda la rue. Le soleil bas allongeait les ombres des platanes sur le pavé. Des enfants jouaient au loin, quelque part derrière les immeubles, leurs cris indistincts et joyeux montant dans l’air.
— La peur, dit-il, c’est comme un passeport. On l’utilise pour traverser les zones dangereuses. Mais on finit par le rendre.
Colette sourit une dernière fois. Elle sortit dans la lumière oblique de ce début d’après-midi, remonta la rue, et Lucien la regarda disparaître au coin de la place, légère et entière, une silhouette qui n’appartenait plus à la nuit.
Il resta encore un moment au café. Le patron lui resservit du café sans qu’il demande. Sur le zinc, la radio grésilla, capta une voix anglaise, puis une autre. Les nouvelles étaient confuses, mais le ton disait tout : les armées convergeaient, la ville attendait sa délivrance, jour après jour.
Lucien vida sa tasse, posa quelques pièces sur la table, plus que nécessaire, et sortit.
Il marcha sans but précis. Par la rue Saint-André-des-Arts, puis le long du boulevard Saint-Michel, désert à cette heure. Il remonta vers le Luxembourg, dont les grilles étaient encore fermées. Les gardes étaient partis depuis des semaines, et les enfants passaient entre les barreaux pour voler des marrons dans les allées interdites. Une vieille femme le croisa, un cabas à la main, et il lui tint une porte. Elle le remercia sans le regarder.
C’était bien ainsi.
Puis, sur le quai des Grands-Augustins, il s’arrêta.
De l’autre côté de la rue, au sortir d’un bâtiment gris aux fenêtres grillagées, il vit une silhouette. Maigre, voûtée, vêtue d’un costume qui flottait sur des épaules autrefois larges. La police l’avait relâché après des semaines de détention, n’ayant plus aucune charge à retenir contre lui, les archives s’étant volatilisées dans l’incendie administratif qui accompagnait la débâcle.
Marcel. Vivant. Debout dans la lumière crue de l’après-midi, clignant des yeux comme un homme qui émerge d’une cave après une longue nuit.
Lucien aurait pu traverser. Il aurait pu l’aborder, lui parler, refermer la boucle de ce qui les avait liés. Tant de morts les séparaient. Des mensonges, des trahisons, une amitié qui avait tenu vingt ans avant de se briser dans un bureau de la Gestapo.
Marcel se tourna. Leurs regards se croisèrent un instant par-dessus la chaussée.
Lucien ne bougea pas. Dans ses yeux, la lumière gris-vert des quais se mêlait à quelque chose de plus ancien, de plus doux et plus triste à la fois. Marcel le reconnut. Sa bouche s’entrouvrit, comme pour dire quelque chose, mais rien ne sortit. Son regard était un livre ouvert, rempli de honte, de soulagement, de vieilles habitudes et de tout ce qui les avait unis autrefois, tous les secrets chuchotés et toutes les heures partagées.
Puis Marcel baissa la tête. Il tourna à droite et se mit à marcher, sans se retourner.
Lucien resta là jusqu’à ce que la silhouette ait disparu au bout du quai. Le vent se leva, chargé d’eau, promesse d’une averse qui ne viendrait pas. Il sentit le poids de la journée, de l’année, des années, toutes ces couches de calcaires et de mensonges qui formaient Paris, ces os de la ville qui se souvenaient de tout.
Il tourna le dos à la Seine.
Devant lui, le soleil oblique frappait la pierre blonde des quais, et les pavés semblaient plus clairs qu’avant, comme si la pluie de l’hiver avait lavé la crasse et le sang. Une femme ouvrait ses volets dans un battement de bois. Un bicycliste passa, sa clochette tintant gaiement. Dans une cour, on entendait une radio jouer une chanson qu’on avait presque oubliée, une mélodie d’avant-guerre, douce et sans importance.
Lucien marcha vers le centre de la ville, libre de l’or, libre du mensonge. Il marchait les mains vides.
C’était la première fois qu’il allait acheter un bateau.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.