Le Registre Doré
Lire le chapitre 38: The Price of Survival
La lumière était blanche, crue, et elle lui brûlait les paupières avant même qu’il n’ouvre les yeux. Lucien resta immobile, mesurant la douleur comme on sonde une eau profonde : un élancement sourd au côté, une brûlure à la tempe qui pulsait en rythme avec son cœur. L’air sentait l’éther, le coton sale et le pain rassis. Pas le grillage d’une cellule, pas l’huile de vidange d’un garage Gestapo. Cela, c’était déjà une victoire, quoique modeste.
Il entrouvrit les yeux. Un plafond bas aux poutres noires. Un crucifix en bois retourné contre le mur. Des draps d’une propreté éclatante pour ce coin de l’enfer, et une fenêtre entrouverte où l’on devinait le tintement lointain d’une cloche d’église. Il était couché sur le ventre, les bras hors des couvertures, et des bandages remontaient jusqu’aux côtes.
Une chaise racla le sol près de lui.
— Tu as le sommeil lourd, pour un homme qui vient de faire sauter un cuirassé sur la Seine.
Camille. Assise, les jambes croisées, un journal plié sur les genoux qu’elle n’avait visiblement pas lu. Elle avait maigri depuis qu’ils étaient montés de Lyon ; les pommettes affleuraient sous la peau, et une mèche grise qu’il ne lui connaissait pas striait sa tempe gauche.
Lucien passa la langue sur ses lèvres sèches.
— Le cuirassé était une péniche. Et elle n’a pas sombré entièrement.
— Elle a assez sombré. Brandt avec.
Le nom resta quelques secondes dans l’air entre eux, comme une fumée. Lucien détourna le regard vers la fenêtre.
— Les flics ? La Gestapo ?
— Repartis bredouilles. Nous étions sous l’église ; les égouts, tu comprends. Ton homme au commissariat a entonné le refrain habituel : un accident de chaudière, un sabotage de péniche, personne d’identifié. Brandt a été déclaré déserteur en fuite. Le Reich n’aime pas promouvoir l’idée qu’un de ses officiers s’est pris la gueule en banlieue pour un tas d’or.
— Ils n’ont rien trouvé.
Camille secoua la tête, les yeux froids.
— Ils n’ont rien trouvé. Mais ils fouillent la Seine. Des plongeurs de la Kriegsmarine remontent les éclats. Ils pensent que les caisses sont tombées en amont. Ça leur donnera du travail jusqu’à la fin de l’hiver.
Lucien ferma les yeux un instant, laissa la vague de soulagement le saisir. Brandt mort. Le fleuve gardait son or, sa promesse, sa chimère. Mais il y avait autre chose, là, dans le regard de Camille qui se posait sur lui, et qui n’était pas de la reconnaissance. Il risqua la question avant qu’elle ne la pose elle-même.
— Combien de temps ?
— Cinq jours. Tu as eu de la fièvre. Le docteur a dit que la balle n’a pas touché de viscère, mais que tu n’es pas sorti d’affaire. On a mis du sulfamide en quantité industrielle sur la plaie ; j’espère que tu n’as pas l’allergie.
Il s’assit avec peine, le bandage tirant sur les côtes. Camille ne l’aida pas. Elle attendait. Il comprit que la question suivante allait être de celles qu’il ne pouvait pas esquiver.
— Il me faut l’argent, Lucien. Ce qu’il reste.
Lucien se raidit.
— Brandt a emporté la plus grosse part dans la Seine. Les trois caches que Marcel m’avait vendues contiennent assez pour t’armer un bataillon. Je te les donne.
Camille ne broncha pas. Elle n’avait plus l’âge des effusions. Elle ouvrit son journal, sans le regarder, le referma.
— Ce n’est pas ce que je demande. Je te pose la question autrement : qu’est-ce que tu as gardé sur toi ?
Il voulut nier, mais elle avait déjà vu les gestes qu’il avait eus, les poches de son manteau qu’il avait coutume de protéger même dans son coma. Il exhala un long souffle.
— Le registre.
— Le registre.
Camille le confirma, sans y mettre la moindre inflexion, comme si elle récitait un verset appris depuis longtemps.
— Le registre qui liste les comptes, l’or, les transactions, les personnes en place. Le seul document qui contienne encore la vérité entière.
— C’est ce que j’ai promis de brûler.
— Et c’est ce que tu ne brûleras pas, parce que tu sais que la vérité est la seule monnaie qui reste dans ce pays quand l’occupant s’en va.
Il resta muet. Elle se pencha, les mains sur les genoux, voix sourde.
— La guerre tourne. On le sait à Londres, on le sait à Paris. Les Américains débarquent en Italie, les Russes poussent vers l’ouest. Le Reich se vide. Et nous, ici, nous nous retrouverons avec les comptes d’avant la Libération : les collaborateurs, les traitres, les indécis. Il y aura des règlements de comptes, des vengeances personnelles, des innocents envoyés au mur parce que le voisin voulait sa maison. Si tu me remets le registre, je peux protéger les nôtres, et condamner les autres avec justice.
— Justice, répéta Lucien avec un goût amer.
— Je sais. Le mot ne nous va pas. Mais c’est un outil. Et pour le moment, nous n’avons que des outils.
Il sentit le poids du papier contre sa poitrine, glissé sous le matelas dans une poche de toile cirée. Le registre, avec ses colonnes serrées, ses écritures plates, son inventaire des âmes. Il n’avait jamais servi à l’opulence ; il avait servi à savoir. Et savoir, en cette ville, c’était la seule marchandise qui n’avait pas fléchi.
— Et Colette ?
— Elle s’est réveillée ce matin. Elle veut rentrer à Londres dès qu’elle pourra marcher.
— D’ici deux semaines, les pluies commenceront à tomber sur la Loire. Ce sera un voyage pénible.
Camille le regarda, une expression qu’il ne lui connaissait pas encore. Il ne savait pas si c’était de la pitié ou du mépris, ou les deux mêlés, comme souvent chez les femmes de cette guerre.
— Si tu l’aimes, laisse-la partir.
— Je ne l’aime pas.
— Alors laisse-la partir sans regret. C’est trop tard pour les regrets.
Lucien détourna le regard vers la fenêtre, où l’on entendait des moineaux se disputer dans les gouttières. Paris, la vieille putain indécise, se réveillait sous un soleil gris. Il sentit la douleur revenir dans le côté, lancinante, plus profonde que la plaie.
Il glissa la main sous le matelas et retira la pochette de toile cirée. Elle était chaude de sa fièvre, comme une chose vivante. Il la tendit à Camille sans la regarder.
— Prends-la. Elle t’ouvrira toutes les portes, sauf celles qui donnent sur l’honneur.
Camille la saisit, l’ouvrit, parcourut une page, puis releva les yeux vers lui avec une gravité nouvelle.
— Qu’est-ce que tu comptes faire, maintenant ?
Lucien se laissa retomber sur les oreillers, une main sur le bandage. Il avait le vertige, la vue qui grésillait aux bords. Mais il souriait presque, sans mali, comme un homme qui vient de jeter ses cartes par-dessus bord.
— Changer de métier.
— Ça fait vingt ans que tu changes de métier selon l’humeur des empires.
— Pas cette fois. Après la guerre, je vais devenir un négociant maritime. Des marchandises, des connaissements, des ports francs. La mer est neutre, Camille. Elle ne demande pas tes papiers, elle n’a pas de parti, et elle paie ceux qui savent lire les tempêtes.
— Ceux qui savent lire les tempêtes coulent quelquefois.
— Cette fois, je prendrai un capitaine honnête.
Il n’y avait ni sûreté ni conviction dans ce ton, mais ce n’était pas un mensonge. C’était une décision, et c’était peut-être la première depuis quarante ans qu’il prenait pour plaire à son avenir plutôt que pour fuir son passé.
Camille se leva, rangea le registre dans son manteau et marcha vers la porte. Elle s’arrêta, la main sur la poignée, sans se retourner.
— Le rapport commence par la mort de Marcel. Je sais ce que tu as fait, ce que tu n’as pas fait, ce que tu aurais dû faire. Je ne te remercierai pas, Lucien. Je te laisse vivre.
— C’est le seul remerciement que j’accepterai.
Elle ne répondit pas, mais quelque chose dans son dos, dans le léger affaissement de ses épaules, indiqua qu’elle l’avait entendu. La porte se referma sans bruit.
Lucien resta là, dans la lumière pâle de la pièce d’église, seul avec la douleur et le vent du monde qui s’inclinait plus loin, quelque part au large de l’Atlantique, dans les convois, dans les salles de rédaction, dans les bureaux des renseignements qui se préparaient pour la fin. Il savait que l’occupation s’écroulerait un jour ou l’autre, que Paris serait libérée, qu’on pendrait quelques traitres et qu’on en promouvrait d’autres. Mais lui n’avait plus de liste à dresser, plus de balance à tenir, plus d’or à enterrer dans les pierres de la ville.
Il respira. Le côté lui fit mal. Le mal, c’était bien : c’était la preuve qu’il était encore là, chair et sang, sans registre dans les mains. Il entendait la Seine couler, à peine, murmurante, indifférente ; et il sut que le vrai travail, celui qui comptait, avait seulement commencé : apprendre à être vivant après avoir passé sa vie à survivre.
Il ferma les yeux. Devant lui, dans le noir, un horizon de mer, et le bleu des eaux profondes qui ne finiraient pas par une frontière.
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