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Le Registre du Faiseur de Guillotines

Lire le chapitre 1: The List

L'aube était encore grise quand Étienne Vautour franchit la grille de la Place de la Révolution. L'air sentait le foin mouillé et la paille des charrettes qui avaient amené les condamnés de la Conciergerie. Il salua d'un hochement de tête le garde qui fumait contre le mur, puis longea la rangée de tambours silencieux jusqu'à l'échafaud.

La machine l'attendait, immobile et noire dans la lumière pâle. Il la connaissait par cœur, chaque coin, chaque vis, chaque grain de bois. Il l'avait assemblée sur ordre du citoyen Guillotin lui-même, l'avait graissée, huilée, ajustée après chaque exécution. Les Parisiens l'appelaient la veuve, ou la nationale, mais pour lui c'était un instrument, rien de plus. Un métier comme un autre.

Il grimpa l'échelle en trois enjambées et ouvrit son coffre de bois clair. Dedans : une pierre à aiguiser, un maillet, des coins de chêne, un rouleau de ficelle goudronnée, et le chiffon graisseux qu'il utilisait pour entretenir le mécanisme. Il s'accroupit, passa la main sous le coulisseau, vérifia la lame d'un geste précis. Elle était encore affûtée de la veille, mais le fer était un ami capricieux. Il ressortit la pierre, cracha dessus et commença à l'aiguiser en longs mouvements réguliers, le dos courbé, la tête baissée.

C'est là qu'on vint lui porter la liste.

— Vautour ! Le citoyen Leconte te fait parvenir l'ordre du jour.

Étienne se redressa. Le messager, un gamin de douze ou treize ans aux joues rouges, tenait une feuille pliée qu'il agitait comme un drapeau.

— Pose-la sur le tonneau.

Le gamin obéit et repartit en courant, sans doute content d'échapper à ce lieu. Étienne finit d'affûter, essuya la lame, puis la remit en place. Il descendit et prit la feuille.

En-tête du Comité de Salut public. Trois noms, écrits à l'encre noire d'une main ferme.

Girard, Antoine. Quarante-deux ans. Traître.

Marchand, Paul. Trente-six ans. Fabricant de faux assignats.

Dubois, Pierre. Cinquante-quatre ans. Émigré rentré, complice de l'étranger.

Étienne relut la liste, la plia, la glissa dans sa poche de poitrine. Les exécutions étaient prévues pour neuf heures. Il avait encore le temps de tout vérifier.

Le bourreau, Charles-Henri, n'était pas encore arrivé. Ses aides, deux gaillards en tablier de cuir, déroulaient le panier d'osier sous la lunette. Étienne fit le tour complet de la machine, testant chaque articulation, la corde qui retenait le mouton, la bascule. Tout était en ordre.

À huit heures quarante, un détachement de gardes nationaux traversa la place. Entre eux, trois silhouettes en chemise blanche, mains liées derrière le dos. Les condamnés.

Étienne s'écarta de l'échafaud et les regarda monter l'un après l'autre les marches de planches brutes. Le premier, Girard, était un homme au cou décharné, la barbe rase, qui regardait droit devant lui avec une sorte de mépris. Le deuxième, Marchand, paraissait plus jeune que ses trente-six ans, presque un adolescent. Il tremblait, et ses lèvres remuaient sans qu'aucun son ne sorte.

Et puis vint le troisième. Dubois, Pierre. Cinquante-quatre ans.

Étienne plissa les yeux.

Quelque chose clochait. Le registre disait cinq pieds quatre pouces. L'homme qui gravit les planches dépassa nettement le garde qui marchait à côté de lui — six pieds au moins, peut-être plus. Ses cheveux étaient blancs, rares, mais son corps était celui d'un homme de trente ans, les épaules larges, le pas ferme, étonnamment assuré pour un homme qui marchait à la mort. Mais ce fut autre chose qui fit se resserrer la gorge d'Étienne.

La cicatrice.

Une longue balafre blanche qui partait de l'oreille gauche et descendait le long de la mâchoire, coupant net une partie de la barbe mal rasée. Une vieille blessure, bien cicatrisée, qui avait dû être dramatique le jour où on l'avait infligée.

Le registre ne mentionnait aucune cicatrice.

Étienne connaissait les fiches des condamnés. Il les lisait chaque matin, machinalement, comme un artisan lit la commande du jour. Le rapport du greffe pour Dubois disait : "Signes particuliers : aucun." Le citoyen Dubois était un ancien procureur, un homme de robe, passé à l'étranger en 1791 et rentré pour transmettre des documents aux agents ennemis. Il avait été arrêté dans une auberge près de la barrière du Trône.

Rien sur la taille. Rien sur la cicatrice. Rien sur cette allure de soldat que dégageait l'homme qui se tenait maintenant près de la bascule.

Étienne fit un pas en avant, sans réfléchir. Le garde-chef le repoussa du coude.

— Recule, Vautour. Pas encore ton rôle.

— Je vérifie la bascule.

— Elle est vérifiée. Recule.

Étienne obéit, mais son regard resta fixé sur le troisième homme. Et à cet instant, comme s'il sentait qu'on le regardait, le condamné tourna la tête. Leurs yeux se rencontrèrent.

L'homme le dévisagea sans peur. Son regard était vif, étonnamment présent, comme celui de quelqu'un qui observe son environnement, qui mémorise les visages, qui calcule.

Un procureur qui faisait de l'espionnage, peut-être. Peut-être.

Étienne baissa les yeux le premier. Dans son métier, on n'apprend pas à regarder les condamnés. On apprend à regarder le bois, le fer, la corde. Les hommes passent ; la machine reste.

Un aide actionna la bascule. Le premier homme, Girard, bascula en avant. Le déclic du mouton, le sifflement de la lame, le bruit sourd dans le panier. Le deuxième, Marchand, fut saisi d'un spasme si violent qu'il fallut que deux gardes le poussent vers la bascule. La lame retomba.

Le troisième homme monta seul, sans assistance. Il s'agenouilla de lui-même, offrit sa nuque. Le bourreau fit tourner la lunette.

Étienne regarda la nuque. Elle était tannée, marquée comme celle d'un homme qui avait passé des années dehors, sous le soleil ou sous la pluie. Un procureur aurait la peau blanche des cabinets. Celui-ci avait la nuque d'un homme d'armes.

La lame tomba.

Le panier fut emporté, remplacé par un autre. Les aides nettoyèrent l'échafaud à grands coups de seaux d'eau et de balais. La foule, clairsemée pour une exécution de triple, commença à se disperser.

Étienne resta sur place, la liste dans sa poche de poitrine contre son cœur.

Il aurait dû parler. Il aurait dû dire quelque chose au greffier, au citoyen Leconte, à n'importe qui. Mais parler, c'est se désigner. Et dans ces temps-ci, se désigner, c'est souvent finir soi-même sous la lame.

Il reprit son coffre, descendit de l'échafaud, et se dirigea vers l'arrière des bâtiments où l'on gardait les condamnés en attente. Il n'avait rien à y faire — le prochain lot n'arriverait pas avant le surlendemain. Mais il avait une clé. Il avait toujours eu une clé.

Il ouvrit la porte de la cellule numéro trois, celle qu'avait occupée le dernier condamné.

La cellule était nue : une paillasse, un seau, une chaîne scellée dans le mur. Les gardes avaient déjà emporté les vêtements du condamné, sa chemise, ses souliers. Il restait la paille, quelques excréments, une flaque d'eau sale.

Et quelque chose qui brillait, coincé entre deux planches du plancher, à moitié dissimulé sous la paille.

Étienne s'accroupit. Il sortit le chiffon graisseux de son coffre et le posa par terre. Il tira précautionneusement l'objet de la fente.

Un rasoir. Manche d'ivoire sculpté, un monogramme gravé sur la plaque de métal : un L et un R entrelacés. La lame était fine, aiguisée, encore humide.

Un homme qui va mourir ne se rase pas après son arrestation. On n'apporte pas un rasoir de prix dans la cellule d'un condamné. Sauf si cet objet avait une autre fonction. Sauf si cet homme n'était pas celui qu'on croyait.

Étienne glissa le rasoir dans sa manche, rajusta sa veste, et referma la porte derrière lui.

Un garde le croisa dans le couloir.

— Tu as fini là-bas, Vautour ?

— Oui. La machine est prête pour la prochaine fois.

Le garde hocha tête et passa.

Étienne sortit de la Conciergerie adjacente, traversa la cour et se retrouva dans l'air froid du matin. Il sortit la liste de sa poche, la relut une dernière fois.

Dubois, Pierre. Cinquante-quatre ans.

L'homme avait six pieds, une cicatrice, la nuque du soleil et un rasoir d'ivoire marqué aux initiales d'un autre.

Étienne rangea la liste dans sa poche de poitrine, juste à côté d'une seconde liste, celle de la veille, et d'une troisième, celle d'avant-hier. Il n'avait jamais été du genre à jeter les papiers. On ne sait jamais ce qu'un papier peut révéler.

Il marcha jusqu'à son atelier, rue Saint-Honoré, en évitant les ruisseaux d'eaux sales. Derrière lui, la place se vidait, les gardes tiraient les corps vers la fosse commune. Au-dessus des toits, le ciel se dégageait, d'un bleu dur et net de début d'automne.

Dans sa poche, le rasoir était lourd.

Qui avait-il vu mourir, ce matin, sous le nom de Pierre Dubois ?