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Le Registre du Faiseur de Guillotines

Lire le chapitre 2: Dubois's Cell

La cellule sentait encore le sang. Une odeur fade, cuivrée, que l’humidité des pierres n’arrivait pas à dissiper. Étienne Vautour s’y tenait immobile, l’échine courbée sous le plafond bas, écoutant le pas des gardes s’éloigner dans le couloir. Il avait attendu que la ronde de midi passe, comptant les secondes entre chaque heurt de bottes sur le pavé. Onze heures trente-quatre. Il avait cinq minutes, peut-être six.

La paille du matin n’avait pas encore été changée. Elle formait un lit maculé, creusé par le poids d’un homme qui n’avait pas dormi. Étienne s’agenouilla, les mains posées sur les pierres froides. Son métier lui avait appris à lire les traces. Ici, des éraflures profondes, parallèles, là où le prisonnier avait traîné ses chaînes. Là, un cercle plus sombre au centre de la cellule, là où le seau avait été renversé. Mais ce n’était pas ce qu’il cherchait.

Il passa les doigts le long du mur, là où l’humidité suintait entre les joints. Rien. Il recommença, plus bas encore, contre le sol. Et puis ses doigts rencontrèrent une pierre qui bougeait, à peine, sous la pression. Pas une pierre descellée par le temps. Une pierre qui avait été soulevée, puis reposée, et dont le mortier avait été gratté au couteau.

Son cœur battait plus vite qu’il ne l’aurait voulu. Il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Le corridor était vide. Il glissa les ongles dans l’interstice, tira. La pierre céda avec un grincement sec, et il découvrit une cavité sombre, à peine assez grande pour le poing.

À l’intérieur, un linge blanc, taché de brun. Étienne le saisit, le déplia. Un rasoir, dont le manche d’ivoire portait encore un léger éclat à force d’être tenu. Le fil de la lame était parfait, affûté avec un soin qui n’avait rien à voir avec celui des barbiers de prison. Il tourna l’objet entre ses doigts. Sur le manche, deux lettres gravées d’une main fine : *L.R.*

Étienne resta un long moment la lame posée dans sa paume. La paille piétinée, le mur gratté, le rasoir caché. Tout cela racontait une histoire. Celle d’un homme qui avait su qu’il allait mourir et qui avait voulu garder quelque chose de secret, même après sa mort. Mais les morts ne réclament pas leurs biens. Alors qui devait trouver cet objet ? Une complice ? Un contact ?

La liste officielle, à l’aube, avait décrit Pierre Dubois : cinquante-deux ans, perruquier, arrêté pour propos séditieux. Petit, voûté, une cicatrice d’enfance à la joue gauche. Le médecin de la prison avait confirmé l’identité avant l’exécution. Mais Étienne avait préparé la machine lui-même. Il avait sanglé l’homme sur la bascule. Il avait vu le visage, trois secondes à peine, juste avant que le collet ne vienne enfermer le cou.

Cet homme-là n’avait pas cinquante-deux ans. Pas de voûte, pas de moue de perruquier. Des épaules de militaire, un menton volontaire, des mains marquées par la bride et l’épée plutôt que par les ciseaux. Et cette façon de se tenir, le menton levé, les yeux fixés sur la foule avec un mépris tranquille. Étienne avait vu passer des centaines de condamnés sous sa lame. Les révolutionnaires crient, les aristocrates pleurent, les prêtres murmurent. Mais cet homme-là avait regardé la mort comme une inspection.

La voix de Sanson avait retenti, brève : « Juge. » La bascule avait pivoté. Le couteau était tombé. Et maintenant, Étienne tenait un rasoir au manche d’ivoire dans une cellule qui aurait dû être vide, et il savait que quelque chose clochait gravement.

Il glissa le rasoir dans sa ceinture, sous sa veste de cuir, et remit la pierre en place. Pas parfaitement. Le temps manquait. Il se releva, brossa la paille de ses genoux, et sortit dans le couloir en sifflotant un air de la rue Saint-Denis, l’air de celui qui a terminé sa besogne.

Le garde Charreton le croisa à l’angle. Un gaillard qui mangeait trop et qui se serait évanoui à la vue d’une plaie ouverte. Il portait son mousquet comme un bâton de berger.

« Tu as traîné, Vautour. La cellule est vide, non ? »

Étienne sourit. Un sourire de charpentier, affable, qui inspirait confiance. « Vide comme une bourse de curé. Je vérifiais l’état des gonds. On change ça demain, faut pas que les prochains aient le temps de regretter leur séjour. »

Charreton éclata d’un rire gras. « Tu parles des gonds ou des clients ? »

« Les deux, c’est du bois pareil. »

Ils échangèrent encore quelques mots sur le prix du pain, puis Étienne le laissa. Dans l’escalier qui menait à la cour intérieure, il marqua un temps d’arrêt. Sa main serrait le manche d’ivoire contre son flanc. Les initiales *L.R.* lui picotaient la mémoire.

Il connaissait des noms en L. Des noms en R. Mais qui, à Paris, en cette année 1793, portait les deux, et qui méritait qu’un condamné cache son rasoir dans une cellule au lieu d’affronter la mort les mains nettes ?

Il poussa la porte de l’atelier. L’odeur du chêne, de la graisse et de l’huile de lin l’enveloppa. Sa grande table de travail était couverte de copeaux. Le couperet de rechange attendait, posé sur deux tréteaux, affûté et huilé pour le prochain jour de supplice. Étienne posa le rasoir au milieu de cet ordre, comme un corps étranger.

Il prit un compas, un morceau de charbon, une planche. Il commença à griffonner, par réflexe. Les lettres *L.R.* puis, dessous, les noms qu’il avait vus passer sur les rôles d’exécution ces trois dernières semaines. Lanoue. Latouche. Rochebrune. Rivette. Roussel… Rien. Aucun homme dont les initiales correspondaient au rasoir, du moins parmi ceux dont il avait vérifié les feuilles.

Il reposa le charbon. Le compas lui glissa des doigts et retomba avec un claquement sec. Il regarda le rasoir de nouveau. Peut-être, après tout, que le problème ne venait pas de l’homme. Peut-être que le rasoir ne lui appartenait pas, et que la cavité n’était pas un lieu de planque mais un lieu de dépôt. Quelqu’un avait payé un autre homme, désigné comme Dubois, pour faire entrer cet objet dans la prison. Un objet personnel, chargé de signes. Un message pour le visage qui allait tomber dans le panier.

Étienne se mit à arpenter l’atelier. La pensée venait, lente, insidieuse : et si l’exécution de ce matin était un signal ? Une façon de remettre à la foule un homme dont personne ne connaissait le visage, et d’enterrer avec lui un secret que le rasoir allait devoir révéler le moment venu ?

Il s’arrêta devant la fenêtre. À travers les carreaux sales, il voyait la pointe du couperet dressé contre le ciel gris. Le supplice du matin avait déjà été démonté, nettoyé, remisé sous bâche. La place était vide. Les pavés encore lavés par les corps de ville. On allait bientôt exécuter de nouveau. Demain, probablement. Dans une semaine tout au plus.

Il fallait savoir à qui appartenait le rasoir. Et pour cela, il fallait consulter la liste complète des prisonniers, pas seulement celles des condamnés. Il fallait des lettres. Des accès. Des registres qui n’étaient pas en circulation.

Il rangea le rasoir dans une boîte de fer, sous l’établi, avec ses clefs et son maillet. Puis il se mit à la table, prit une plume et écrivit un billet court, sans signature, adressé à celui qui, dans tout Paris, connaissait la moindre vieille dette et tous les secrets des couloirs de la Mort.

« J’ai trouvé un objet qu’un mort ne m’a pas demandé de garder. Il me faut un nom. Quand pouvez-vous me donner le prochain ? — É.V. »

Il relut le billet, le plia, le glissa dans sa poche. Il faudrait quelqu’un pour le porter. Une de ces femmes de la buanderie qui passaient entre la prison et le dehors sans éveiller les soupçons.

Dans la cour, la cloche de l’après-midi sonna. Étienne lâcha un long souffle. Il remit sa veste, sa visière de cuir, et sortit de l’atelier en refermant le cadenas derrière lui. Quatre pas plus loin, il se retourna : un homme était planté devant la porte extérieure, enveloppé dans une cape brune, coiffé d’un chapeau à large bord qui lui mangeait le visage.

L’homme leva la tête, et Étienne reconnut Henri Sanson, le bourreau de Paris, qui le regardait de ses yeux pâles.

« Je vous attendais, Vautour », dit Sanson d’une voix assez basse pour ne porter que jusqu’à leurs deux oreilles. « Il faut que je vous parle. À propos d’une dette. »

Étienne serra les mâchoires. La dette. Il espérait bien qu’un jour il aurait fini de la payer. Mais les dettes, à Paris, ne s’éteignaient jamais. Elles se transmettaient, comme les blés pourris et les secrets.

« Une dette ou un tonnerre ? » demanda-t-il.

Sanson ne sourit pas. « Une dette. Et un service. »