Le Registre du Faiseur de Guillotines
Lire le chapitre 19: Aftermath - The Ministry Mole
Le ministère de la Justice se dressait dans l'aube grise comme un mausolée de pierre et d'oubli. Étienne s'arrêta un instant sur le pavé humide, les doigts serrés autour du petit clavier de laiton dans sa poche. Le code que Delacroix avait caché dans le médaillon — une séquence de dates et de numéros de cellules — était sa seule clé pour entrer. L'autre clé, la minuscule, restait un mystère. Pas pour longtemps, espérait-il.
Il monta les marches, salua le garde d'un hochement de tête las qu'il avait pratiqué des centaines de fois. Un artisan qui venait réparer une table, un meuble, une charnière. Personne ne regardait deux fois un homme avec des callosités et de la sciure sous les ongles.
L'intérieur sentait l'encre, la cire et la peur contenue des bureaucrates. Étienne longea le couloir du rez-de-chaussée, comptant les portes. La troisième à gauche. Les archives de correspondance. Il sortit son carnet, feuilleta jusqu'à la page où il avait recopié le code de Delacroix, et frappa.
Un visage pâle apparut dans l'entrebâillement. L'homme portait une perruque poudrée de travers et des lunettes cerclées de fer. Ses yeux clignèrent comme ceux d'un hibou surpris.
— Oui ? Les archives ne sont pas ouvertes au public avant neuf heures.
— Je viens pour la consultation numéro sept, dit Étienne, les mots du code précis comme une incision. Date du 12 brumaire, cellule dix-neuf.
Le clerc hésita. Un muscle de sa mâchoire tressaillit.
— Vous avez l'autorisation ?
Étienne sortit le petit clavier et le fit tourner entre ses doigts sous le nez de l'homme.
— J'ai ce qu'il faut.
Le clerc avala sa salive et ouvrit plus grand. Étienne entra. La pièce sentait le papier moisi, la poussière et quelque chose d'autre — de la sueur. De la peur, peut-être. Des rayonnages montaient jusqu'au plafond, remplis de registres et de dossiers ficelés de rubans rouges.
L'homme referma la porte derrière lui. Trop vite. Trop nerveux.
— Qui êtes-vous ? demanda le clerc, la voix tendue.
— Peu importe. Je cherche les dossiers de substitution de prisonniers. Période de septembre à décembre de l'année dernière.
— Je ne... je ne comprends pas ce que vous voulez dire.
— Vous mentez mal, dit Étienne, posant la main sur la poche où il gardait la liste copiée. Vous êtes le sous-bibliothécaire, n'est-ce pas ? L'architecte du système.
Le visage de l'homme blêmit comme un drap qu'on retire du linge. Ses lèvres remuèrent sans émettre de son. Puis, avec un mouvement trop rapide, il plongea la main dans son bureau.
Étienne bondit. Sa main attrapa le poignet du clerc juste au moment où l'autre dégainait un petit pistolet de poche. La détonation claqua contre les murs de pierre. La balle fracassa un pot d'encre, éclaboussant les registres de taches noires.
Ils luttèrent en silence, haletants. Le clerc était plus fort qu'il n'en avait l'air. Étienne le plaqua contre le mur, lui tordant le poignet jusqu'à ce que l'arme tombe avec un bruit sourd.
— Qui vous a commandé ? demanda Étienne, le souffle court. Le sous-bibliothécaire ? Ou quelqu'un de plus haut ?
— Vous ne comprenez pas, souffla le clerc. Ce n'est pas moi. Je ne suis que le scribe. Je faisais ce qu'on me disait.
— On vous disait quoi ?
— De falsifier les autorisations. De changer les dates des cellules. D'effacer les traces.
— Qui ?
Le clerc le regarda avec des yeux où l'effroi le disputait à une résolution étrange.
— Vous ne sauverez personne. Ni la fille, ni vous-même. Il est partout, dans la Convention, dans les comités. On ne peut pas le tuer. On ne peut pas même le nommer.
— Nommez-le, dit Étienne, resserrant sa prise. Dites-moi qui dirige ce trafic d'or.
— Le Renard, murmura le clerc. On ne prononce que son nom de guerre. Tout le monde sait qu'il est là-haut, que chaque lettre passe entre ses mains...
— Le Renard ? Quelqu'un du Comité ?
Une étrange expression traversa le visage du clerc. Presque un sourire. La résignation d'un homme qui sait que la porte qu'il va franchir n'a pas de retour.
— Vous cherchez celui qui a signé l'arrêt de Ferraud ? dit-il doucement. Vous cherchez celui qui a fait disparaître les sept condamnés ? Vous n'avez pas encore compris, artisan. La guillotine n'est pas un instrument de justice. C'est un outil de comptabilité.
Il plongea soudain la main dans sa poche de gilet et en tira une petite fiole de verre ambré. Avant qu'Étienne ait pu réagir, le clerc brisa le col sur le rebord du bureau et avala le contenu d'un seul trait.
Étienne le secoua. Trop tard. Le poison agissait comme un éclair. L'homme s'effondra sur le plancher, les yeux grands ouverts, écume aux lèvres.
— Merde, souffla Étienne.
Il s'accroupit, sentit le pouls. Rien. Le clerc s'était tué plutôt que de parler. Mais ses derniers mots restaient suspendus dans l'air comme une odeur de poudre.
Le Renard. Un membre du Comité de salut public. Quelqu'un qui avait accès aux listes, aux conventions, aux décisions de la guillotine. Quelqu'un qui pouvait signer un arrêt de mort tout en organisant la substitution d'un corps.
Étienne fouilla les poches du mort. Il trouva une clé, plus grande, qui correspondait sans doute à un tiroir du bureau. Il l'ouvrit. Des papiers, des tampons, un encrier. Sous une fausse planche, il découvrit une liasse de lettres scellées. Il en ouvrit une, lut quelques lignes. De quoi confirmer l'étendue du complot : des noms, des dates, des quantités d'or.
La dernière lettre portait une signature codée, un simple pictogramme : une tête de renard dessinée d'un trait sec.
Étienne la plia et la glissa dans sa chemise. Puis, avec soin, il remit en place d'autres papiers pour faire croire à un cambriolage ordinaire, ou au pire à une perquisition désordonnée. Il épongea l'encre renversée, essuya le pistolet, le remit dans la main du mort comme s'il s'agissait d'un accident. Un suicide, voilà comment l'histoire serait racontée. Un fonctionnaire qui s'est tué dans ses archives après avoir perdu la tête.
Avant de sortir, il s'arrêta devant le registre ouvert sur le pupitre. Il parcourut les colonnes de dates, les noms de prisonniers condamnés. La liste de Claire était là, inscrite au jour le jour. Sept hommes, sept numéros de cellule. Chacun marqué d'un petit signe marginal qu'il n'avait pas remarqué avant — un V ou un X selon les cas.
— Le Renard, murmura-t-il. Qui es-tu, toi ?
Les couloirs du ministère s'éveillaient. Des pas approchaient. Étienne rajusta sa veste, replaça des outils de charpentier qu'il n'avait pas, prit un air affairé et sortit par la cour des fournisseurs, celle que tout le monde ignorait parce que les artisans de la République avaient leurs entrées partout.
Dehors, la lumière était plus haute. La Seine roulait des reflets gris-argent. Étienne resta un moment immobile, adossé à une colonne, à respirer.
Il tenait les preuves. Il tenait la liste. Mais le système était plus vaste qu'il ne l'avait cru. Le clerc n'était qu'un rouage, un scribe sacrifiable. Derrière lui, il y avait Le Renard. Et derrière Le Renard, peut-être, des hommes qui déjeunaient avec Robespierre, qui signaient des arrêtés de liberté pendant que d'autres disparaissaient dans la nuit.
Il pensa à Claire. Le visage de la jeune femme, l'éclat de ses yeux quand elle avait choisi de se rendre pour le sauver. Elle avait la carte de la Monnaie. Ils avaient besoin de lui pour la récupérer. Le médaillon était peut-être dans les mains de Scarface à présent.
Il ne fallait pas perdre de temps. Mais il fallait agir avec prudence. Il avait compris, dans les cris d'une salle d'audience, que la folie publique pouvait servir de couverture. Il avait appris, sous la lame des conspirateurs, que la résistance silencieuse était parfois plus efficace que les armes.
Il prit une rue étroite qui montait vers la rive droite. Chez lui, dans son atelier, il retrouverait la liste. Il l'examinerait, la comparerait avec les lettres volées, étudierait la signature de la tête de renard.
Il faudrait bien, tôt ou tard, qu'il décide à qui faire confiance : Carnot, peut-être, ou ce Desmoulins dont il avait entendu parler mais qu'il ne connaissait pas. Un homme du Comité, ami des journalistes, farouche pourfendeur des traîtres. Mais qui savait ce qu'un révolutionnaire cachait sous sa cocarde ?
Étienne marcha. La guillotine l'attendait, muette, avec ses bois qu'il connaissait comme les lignes de sa main. C'était la seule chose en laquelle il pouvait avoir foi : son métier, le poids du fer et du bois, la précision de la chute. Le reste — la politique, les conspirations, les hommes qui maniaient la mort comme une monnaie — n'était que du brouillard.
Dans sa poche, le petit clavier de laiton était tiède, vivant. Il le serra. Quelque part dans Paris, ce soir, un homme signerait des ordres sous le nom d'un animal. Et lui, le charpentier, le préposé aux échafauds, il avait suivi une trace de sang et d'or jusqu'à son terrier.
Il n'en sortirait peut-être pas vivant. Mais si le sort en décidait autrement, il emporterait le Renard avec lui dans la chute.
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