Le Registre du Faiseur de Guillotines
Lire le chapitre 20: The Committee Man
Elle le suivait depuis la rue de Vaugirard, une ombre grise qui ne se cachait même plus. Étienne la repéra au reflet d'une vitrine près du Pont-Neuf, mais lorsqu'il se retourna, elle s'était fondue dans la foule des charbonniers. Il serra contre sa poitrine le paquet de lettres volées — celles du commis mort, signées du renard — et pressa le pas vers son atelier.
L'atelier sentait le copeau de chêne et la poix. Il ferma le verrou, tira les rideaux, et répandit les lettres sur l'établi parmi ses outils de charpentier. La lumière d'une chandelle fumeuse dansait sur l'encre brune. Il les lut une à une, pour la troisième fois.
Des ordres, des confirmations. Des dates. Des noms de cellules. Des montants en louis d'or. Et cette signature étrange : un renard tracé d'un seul geste, la queue dressée — le pictogramme d'un homme qui signait vite, en confiance, convaincu de son impunité.
Rien de plus. Pas d'adresse. Pas de nom.
Sur une lettre datée de septembre, une mention attira son œil : *« L'affaire des sept sera close avant le gel. Sanson a mordu à l'hameçon. »*
Sanson. Charles-Henri Sanson, le bourreau de Paris. L'homme qui, chaque matin, posait sa main gantée sur l'épaule d'Étienne pour vérifier l'état de la lame.
Étienne se frotta les mâchoires. Il connaissait Sanson comme on connaît un outil que l'on n'aime pas — précis, froid, nécessaire. Depuis quatre ans, il entretenait ses machines. Sanson ne lui avait jamais adressé plus de dix mots d'affilée. Mais l'idée que le bourreau puisse être complice de la substitution des condamnés… Cela changeait tout. Le bourreau avait accès aux corps avant identification. Le bourreau pouvait attester qu'un homme était mort quand un autre montait sur l'échafaud.
Un coup sourd contre la porte le fit sursauter.
— Vautour ? Ouvre. C'est moi.
La voix était celle de Jean-Baptiste Coffinhal, substitut du procureur au tribunal révolutionnaire — un homme mince, sec, avec des yeux d'huître qu'il plissait pour juger. Étienne hésita. Coffinhal n'était pas venu depuis des mois, pas depuis que la guillotine était installée pour de bon sur la place.
Il poussa le verrou.
Coffinhal entra, s'essuya les bottes sur le paillasson avec une méticulosité exagérée, et jeta un regard circulaire sur l'atelier. Son regard s'arrêta sur les lettres, étalées sans honte sur l'établi.
— On dit que vous vous intéressez aux registres du ministère, fit le substitut d'un ton égal.
Étienne ne répondit pas. Il laissa sa main retomber près du marteau de charpentier.
— On dit aussi, continua Coffinhal, qu'un commis s'est donné la mort hier soir au ministère de la Justice. Affaire de cœur, prétend-on. Vous saviez ?
— Les affaires de cœur ont parfois de longues dents, répondit Étienne.
Coffinhal esquissa un sourire sans chaleur.
— Le tribunal n'aime pas les questions qui restent sans réponse, Vautour. Et lorsque des questions se promènent avec des lettres volées…
Il désigna d'un menton le paquet sur l'établi.
Étienne ne bougea pas. Son pouce trouva le manche du marteau.
— Je ne suis qu'un ouvrier, monsieur le substitut. Un homme qui répare des lames. S'il y a des lettres chez moi, c'est qu'on les y a apportées.
— Un ouvrier qui connaît le nom de ceux qui écrivent comme on signe une danse macabre ?
Coffinhal avançait lentement vers l'établi. Il effleura une lettre du bout du doigt — celle où le renard était le plus net.
— Le Renard, murmura-t-il. Vous savez qui est ce Renard, Vautour ?
Étienne ne cilla pas.
— Un homme qui n'aime pas qu'on le regarde, je présume.
Coffinhal éclata d'un rire bref, sec.
— Le Renard est membre du Comité de salut public. Ou plutôt, il en connaît les entrées et les sorties. Il se glisse dans les couloirs du pouvoir comme vous glissez une lame dans son logement de bois. On ne le voit jamais, mais ses marques sont partout.
— Vous le connaissez, alors ?
Les yeux d'huître se plissèrent.
— Je le soupçonne. Ce n'est pas la même chose. Et si vous voulez mon conseil — vous, l'artisan qui répare les machines de la mort — ne cherchez pas à attraper un renard à mains nues. Il vous aura d'abord mordu la gorge.
Il fit demi-tour aussi brusquement qu'il était entré. À la porte, il se retourna.
— Une chose encore. On a vu Claire Delacroix embarquer dans une voiture fermée place de la Révolution avant-hier. Direction incertaine. Ceux qui l'ont prise ne sont pas des gens qui causent.
Il partit. La porte claqua, laissant le silence bourdonner dans l'atelier.
Étienne s'appuya au billot de chêne où il ajustait ses mortaises. Claire. Il se souvint de son regard lorsqu'elle s'était livrée sur le quai — un abandon calme, presque obstiné. Elle savait ce qu'elle faisait. Elle avait confié le médaillon à son père. Elle avait copié la liste pour lui. Elle avait payé le prix de sa fuite.
*« Direction incertaine. »*
Qui d'autre savait qu'ils devaient aller à la rue du Bac cette nuit-là ? Qui avait prévenu les hommes de Scarface ?
Il repensa aux lettres. Aux sept noms. À la Monnaie. Au sous-bibliothécaire. Et maintenant à Sanson, l'homme qui baissait les yeux devant les registres des morts.
S'il allait voir Carnot avec ce qu'il avait — les lettres, la liste, le code — il exposerait Claire à des représailles immédiates. Carnot était un homme de dossiers, pas d'otages. Il ne marchanderait pas. Il attaquerait, et le Renard ne serait pas démasqué. Il se cacherait, et la machine de mort se déplacerait ailleurs.
Il y avait une autre voie.
Étienne prit une lettre du paquet, la replia, et la glissa dans sa poche de poitrine. Puis il souleva le loquet de sa porte arrière, celle qui donnait sur la ruelle où il faisait sécher ses bois. Il n'irait pas au Comité.
Il irait voir l'homme qui, selon le Renard, avait mordu à l'hameçon — pour lui demander pourquoi.
Il irait voir le bourreau.
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