Le Registre du Faiseur de Guillotines
Lire le chapitre 21: Sanson's Confession
L’odeur du sang et du bois humide collait à la gorge d’Étienne lorsqu’il poussa la porte de l’atelier. La nuit était tombée sur Paris comme un couvercle, et la lueur grasse d’une chandelle unique dansait sur les murs où pendaient des lames polies, attendant leur prochain office.
Il posa les lettres du ministère sur l’établi, à côté de la liste recopiée des sept noms. Sept hommes, sept condamnés, sept remplacés par des corps volés à la morgue. Et tout cela pour de l’or. Pour de l’or, on avait tué le père de Claire. Pour de l’or, on avait volé la mort elle-même.
Un grattement à la porte. Étrange, à cette heure.
Étienne saisit un ciseau à bois, le glissa dans sa ceinture, et se déplaça sans bruit vers l’entrée. Il tira le verrou d’un geste sec.
Charles-Henri Sanson se tenait dans l’embrasure, tête nue, visage livide sous la pluie fine. L’exécuteur en chef de la République. L’homme dont la main n’avait jamais tremblé devant la foule hurlante de la Place de la Révolution. Ce soir, elle tremblait.
— Vautour. Laisse-moi entrer, dit Sanson, la voix rauque.
Étienne recula d’un pas, n’abaissant pas sa garde.
— Vous n’avez rien à faire ici, citoyen. Votre place est à la Conciergerie, ou dans votre lit, pas chez un charpentier.
— La Conciergerie me pendra. C’est toi qui m’y mèneras si tu refuses de m’entendre.
Étienne fixa le bourreau. Les années de métier lui avaient appris à lire les corps, les hésitations, les sueurs. Sanson n’était pas venu pour le livrer. Il était venu pour se livrer.
Il fit un geste vers l’intérieur. Sanson entra, referma la porte derrière lui, et s’appuya contre un billot comme un homme qui attend qu’on lui tranche la tête.
— Ils m’ont eu par la peur, commença-t-il. Pas par l’argent. J’en ai vu, de l’argent. Mais par la peur, Vautour. Ma mère. Mes enfants. Ils ont menacé de les mettre au bout de ma propre machine, un à un, si je refusais de coopérer.
Étienne resta immobile.
— Coopérer à quoi ?
— Remplacements. Des corps. Ils me montraient la liste, la veille des exécutions. On me disait : celui-ci n’est pas un vrai condamné. Celui-là, à sa place, voici un homme de la morgue, une mendiante, un voleur pris dans une rafle. On revêtait le cadavre des habits du prisonnier. Moi, je posais la tête sur la bascule. Je n’avais rien à dire. Je le coupais, ce corps-là, comme j’avais coupé mille autres.
La chandelle vacilla. Le bois craqua dans le poêle.
— Combien de fois ? demanda Étienne.
— Trois fois. Puis sept. Puis je me suis rebellé. On m’a montré une lame — non pas celle de la guillotine, mais celle d’un poignard, posée sur la gorge de ma fille pendant que je dormais. Ils ont laissé la lame sur mon oreiller.
Étienne serra les mâchoires.
— Qui vous a donné les ordres ?
Sanson secoua la tête.
— Des intermédiaires. Toujours des visages différents. Mais un sceau, toujours le même. Un renard, griffé sur le parchemin.
— Le Renard, souffla Étienne.
— Oui. Tu connais donc le nom. Tu sais plus que moi, peut-être. Écoute-moi, Vautour. Je ne te demande pas le pardon. Je te demande de comprendre. Je suis un instrument. On m’a fait instrument de l’horreur. Mais j’ai gardé quelque chose.
Sanson fouilla dans sa poche et en tira une clé de fer forgé, longue d’un pouce, à l’anneau orné d’une ardillon en croix. Il la posa sur l’établi entre eux.
— Le long de la Seine, sous les quais, au niveau du Pont-Neuf, il y a un ancien entrepôt des gabelles, condamné depuis des décennies. Personne n’entre, plus depuis que la ferme générale a été abolie. Mais dans la cave de cet entrepôt, il y a une chambre blindée, murée à l’intérieur d’une seconde paroi. Cette clé ouvre la trappe du plancher qui mène à cette chambre.
— L’or.
Sanson acquiesça.
— Ce qu’ils ont volé. Ce pour quoi ils ont tué le père de Claire. Tout ce que la Monnaie a frappé au nom de la République, détourné vers la poche du Renard et de ses complices. J’ai aidé à y transporter les premiers chargements, par deux fois, sous le prétexte d’acheminer des corps pour mes ateliers d’anatomie. Personne ne m’arrête jamais, moi. Je suis la mort. Qui irait fouiller la mort ?
Étienne prit la clé. Elle était lourde, froide.
— Pourquoi maintenant ? Pourquoi me la donner ?
— Parce que ma dernière exécution était un innocent. Le jeune homme que tu as vu hier, au huitième échafaud. Je savais. On me l’avait dit — que ce n’était pas son tour, que c’était un remplaçant. Mais ce matin, lorsqu’on m’a donné le nom, c’était peut-être le sien. Le vrai. Et j’ai coupé la tête d’un homme qui n’avait rien fait, simplement parce qu’ils avaient besoin d’un numéro de plus pour leur liste.
Il ferma les yeux.
— Je ne peux plus cacher cela. Je préfère la guillotine à la honte éternelle.
Étienne resta un long moment silencieux. Puis il rangea la clé dans sa poche, près de celle, minuscule, en laiton, qu’il avait trouvée dans le médaillon du père de Claire. Deux clés. Deux portes. Une même vérité.
— Et Claire ? demanda-t-il brusquement.
Sanson le regarda, surpris.
— La jeune femme ? Celle qui est passée aux mains des hommes du Renard ?
— Oui. Où l’ont-ils emmenée ?
— Je ne sais pas où elle est. Mais je sais où ils la questionnent.
Un silence.
— Le bureau du sous-bibliothécaire, au ministère. Il y a une cave sous les archives, un lieu où ils — ils m’ont montré une fois, pour m’effrayer. Une cellule sans fenêtre, une seule porte, avec un verrou à combinaison codée.
Étienne pensa au code, celui qu’il avait déchiffré dans le médaillon. Un code à sept chiffres, lié aux dates d’exécution. La clé de laiton, probablement pour la salle du cabinet. La clé de fer, pour l’entrepôt.
— Vous voulez que j’aille chercher l’or.
— Je veux que tu arrêtes cela. Que tu le exposes. L’or n’est rien — c’est le système qu’il faut détruire. Si tu prends l’or, ils perdront leur profit, mais ils garderont le pouvoir. Si tu prends le système, ils perdront tout.
Étienne hocha lentement la tête.
— Vous connaissez le Renard ? Vous savez qui il est ?
Sanson hésita.
— Je ne l’ai jamais vu en face. Mais une fois, lors d’une cession à la Conciergerie, j’ai croisé un homme qui portait ce sceau à sa ceinture. Un homme que vous connaissez, sans doute. Grand front, lunettes rondes, des mains de bureaucrate.
La main d’Étienne se figea.
— Desmoulins ?
— Je ne jetterai pas ce nom en l’air sans preuve. Mais dis-moi, Vautour : quel membre du Comité a accès aux dossiers du ministère, aux listes d’exécution, et aux fonds de la Monnaie ?
Avant qu’Étienne puisse répondre, un bruit monta de la rue — un pas, un second, des semelles sur le pavé mouillé. Plusieurs hommes. Armes.
Sanson se raidit.
— Ils m’ont suivi.
Il recula vers la porte, un sourire amer aux lèvres.
— Je m’en vais te laisser le temps. Cours, Vautour. Cours vite et ne regarde pas derrière toi.
— Sanson, ne faites pas ça.
— Je suis le bourreau, mon métier est de mourir comme un soldat.
Il ouvrit la porte et sortit dans la pluie. De l’autre côté de la rue, des ombres s’arrêtèrent. Des voix s’élevèrent. Un coup de feu claqua — puis un deuxième.
Étienne souffla la chandelle et disparut dans l’obscurité de l’atelier, la clé de fer pressée contre sa poitrine, pendant qu’à l’extérieur le silence retombait sur le corps du bourreau de la République.
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