Le Registre du Faiseur de Guillotines
Lire le chapitre 26: The Fox Unmasked
La mansarde sentait le renfermé et la cire perdue. Claire avait disposé trois chandelles sur la table bancale, et entre elles, la feuille de papier calqué où elle avait reporté l’empreinte du sceau de Le Renard. Étienne s’approcha, les semelles encore lourdes de la boue du quai. Sa main droite, celle qui avait tenu la clé de fer, tremblait encore par à-coups.
« Tu es certaine ? » demanda-t-il, la voix rauque.
Claire leva les yeux. Elle n’avait pas dormi depuis deux jours, et cela se voyait aux cernes violets qui creusaient son regard gris. Mais il y avait dans ce regard une flamme qu’il ne lui connaissait pas.
« J’ai passé la nuit à comparer. Non pas seulement le motif, mais le style. » Elle posa le doigt sur le dessin. « Regarde. Le renard est assis sur un pli de robe. C’est une faute de composition que je connais bien. »
« Une faute ? »
« Le graveur qui a taillé cette matrice était un apprenti, un dénommé Maillard. Il a travaillé deux mois chez les Bernard, rue Saint-Honoré. Il gravait des armoiries pour les notaires et les procureurs. » Elle tira une autre feuille, celle-ci couverte d’une écriture serrée. « J’ai eu la liste des documents officiels frappés entre janvier et avril. Trois d’entre eux portent cette même erreur : la robe qui se glisse sous la patte de l’animal. »
Elle retourna la feuille. En haut, une ligne écrite à la plume : *Ordre de mise en accusation – Affaire des Fermiers Généraux – 4 mai 1793.*
« Qui signe les ordres de mise en accusation ? »
Étienne ne répondit pas tout de suite. Il connaissait la réponse. Il la connaissait trop bien. Il baissa les yeux, puis les releva, et il vit que Claire attendait précisément qu’il la formule.
« Le procureur de la Commune, dit-il lentement. Fouquier-Tinville. »
« Fouquier-Tinville, » répéta Claire. Elle n’avait pas insisté, elle avait simplement laissé le nom tomber dans la pièce comme une pierre dans un puits.
Étienne s’assit sur le bord de la paillasse. Il passa les mains sur son visage. Tout remontait d’un coup, dans un ordre qui, enfin, commençait à avoir une logique : les registres que Sanson lui avait montrés, ces condamnés dont la chute ne courbait pas la nuque, dont le corps roulait dans les planches avec une raideur que la terreur ne suffisait pas à expliquer. Le fer du peigne qui ne servait jamais. Les noms qui ne revenaient jamais des Greffes.
« Il valide les ordres, murmura Étienne. Il paraphe les listes. Personne ne regarde au-delà du sceau. » Il se tourna vers Claire. « Personne ne demande pourquoi un condamné du matin n’est pas sur la liste de l’après-midi. Personne ne compare. »
« Il corrige les registres avant qu’ils ne passent entre les mains du président du tribunal, dit-elle. Quand l’accusation est close, il réécrit les noms. Les substituts signent sans lire, parce qu’ils sont pressés, et parce que le sceau officiel y est déjà apposé. »
Elle fouilla dans une poche de sa robe trouvée et en sortit trois petits carrés de papier. « Voilà ce que j’ai relevé aux Archives. Trois comparutions, trois réquisitions. Trois noms à charge sur les minutes. Trois noms qui ont été transportés dans la charrette du matin vers la Place de la Révolution. »
Étienne déplia les papiers. En haut de chacun, le sceau du Comité de sûreté générale. La patte du renard posée sur le pli d’une robe.
« Et l’on a bien exécuté trois hommes aux dates indiquées ? » demanda-t-il.
Claire haussa les épaules, d’un geste sec. « Les registres de la prison disent que oui. Les fiches des geôliers disent que oui. Les bruits de la cour disent que oui. »
« Mais la guillotine, » dit Étienne, « moi je vois ceux que l’on amène. Nous étions trois bourreaux de métier, plus les aides. Je connaissais les corps, la façon dont ils montaient les marches, le poids de leur chute. » Il ferma les yeux. « Il y en eut trois, à l’automne dernier. Février. Celui que Sanson n’a pas pu oublier. Tous trois trop légers. »
« Trop légers ? »
« Quand on installe un homme sur la bascule, on le prend par les épaules. Un homme qui mange du pain de seigle et de la soupe depuis un mois pèse son poids de famine. Un homme qui a été nourri de viande, qui a dormi dans un lit, qui n’a pas eu les fers aux chevilles… » Il ouvrit les mains. « On sent la différence à la façon dont ils se laissent aller. Les vrais condamnés sont vides. Ceux-là, ils pesaient lourd. »
Claire s’approcha de la table et se pencha vers lui. Elle parla à voix basse, comme si la cloison pouvait avoir des oreilles. « Il ne fait pas seulement dérober de l’or. Il fait du troc. Des hommes qui doivent mourir sont remplacés par des vivants qui ne devraient pas l’être ; l’on inscrit leur nom sur des feuilles, et l’on envoie leurs véritables corps servir de main-d’œuvre aux mines ou aux galères, où le travail les tuera mais où leurs bras vaudront leur pesant d’or pour la République. »
Étienne se leva, mais il n’y avait pas de place pour marcher. Il se retrouva face à la fenêtre, le front contre le carreau où courait la pluie. La ville paraissait calme. Les lumières du Palais brillaient au loin.
« Mais pourquoi ? souffla-t-il. Il est procureur. Il dispose déjà de la mort de tous ceux qu’on amène devant lui. »
« Pas de la leur. » La voix de Claire fut presque tendre, et cela le fit frissonner d’une manière qu’il n’attendait pas. « Il était sur la sellette l’année dernière. Trois plaintes pour concussion avaient été déposées contre lui par des fermiers généraux. Elles ont disparu, mais il n’a pas oublié qu’elles existaient. Le Comité réfléchit chaque mois à restreindre les pouvoirs du tribunal. S’il ne fait plus peur, s’il devient remplaçable… »
Elle n’acheva pas, parce qu’ils comprenaient tous deux. Ce n’était pas la peur du tribunal qui maintenait Fouquier-Tinville dans sa fonction : c’était le flux de l’or.
« On va chercher à me faire taire, dit Étienne. Il sait déjà que je viens d’entrer chez le jacobin qui avait copié les listes. Si l’on me trouve en ta compagnie… »
« Il ne sait pas que je suis vivante, dit Claire. La garde ne l’a pas vu ou ne l’a pas reconnu. »
Étienne se retourna. Claire était debout derrière lui, le visage éclairé par les chandelles qui se mouraient. Elle tenait la feuille du sceau entre deux doigts. « Nous avons une chose qu’il ne possède pas, ajouta-t-elle. Nous savons son nom. Lui ne sait pas que nous le savons. »
Il hocha lentement la tête. Mais une autre pensée s’enfonça dans sa poitrine, plus solide que la peur : Sanson était mort sous sa lame. Sanson avait caché le nom de son maître, s’était laissé exécuter pour ne pas le prononcer. S’il avait sacrifié sa vie, ce n’était pas pour que l’on poursuive un coupable déjà repéré. C’était pour que quelqu’un fasse tomber Fouquier-Tinville avec des preuves que personne ne pourrait récuser.
« Il faut une preuve, dit-il. Pas une empreinte, une preuve. Une trace écrite de sa main qui témoigne des échanges. »
Claire sourit, fatiguée, mais avec cette dureté nouvelle qui lui creusait les joues. « Il expédie une lettre chaque semaine à son correspondant au Comité. On dit qu’elle passe par un messager du Palais, à l’aube, par la porte de secours. Il faudra l’intercepter avant qu’elle ne soit remise. »
Étienne se pencha au-dessus de la table et souffla la première chandelle. La flamme s’éteignit avec un grésillement.
« Demain à l’aube. Nous serons au pont Saint-Michel avant le premier coche. »
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