Le Registre du Faiseur de Guillotines
Lire le chapitre 36: The Execution
La lame tomba avec ce bruit que je connaissais mieux que ma propre respiration — un sifflement d'acier, puis le choc sourd. La tête d'Antoine Fouquier-Tinville bascula dans le panier, et le sang jaillit en un arc noir qui tacha le bois neuf de l'échafaud.
Je restai là, les mains encore sur le levier, tandis que la foule hurlait sa joie. Des milliers de voix qui criaient *Vive la République*, des chapeaux lancés en l'air, des femmes qui pleuraient d'exaltation en agitant leurs mouchoirs tricolores. C'était ce que la Révolution aimait le plus : un ennemi public réduit en quelques secondes à une chose inanimée, exposée aux regards.
Je laissai mes mains quitter le levier. Le bois était chaud sous mes paumes, poli par des années de service. Ce même levier avait envoyé des centaines d'hommes et de femmes dans l'éternité. Aujourd'hui, il avait envoyé le procureur de la Terreur. Demain, il servirait pour un autre. Après-demain, un autre encore.
Le Rabbin de la Guillotine, comme l'appelaient les sans-culottes dans les tavernes, épongeait la lame avec un chiffon imbibé de vinaigre. Il ne me regardait pas. Personne ne me regardait, d'ailleurs. J'étais devenu invisible dans mon propre métier — un artisan parmi d'autres, utile mais oubliable, comme un forgeron ou un charron.
Je descendis les marches de l'échafaud, et une main se posa sur mon épaule.
— Étienne.
C'était Léonard, l'aide-bourreau, un homme au visage couturé qui avait perdu deux doigts dans un accident de cordage l'an passé. Il me tendit une gourde de vin.
— Tu en as besoin.
Je bus. Le vin était âpre et froid. Les acclamations continuaient derrière moi, mais elles semblaient venir de très loin.
— Fouquier a parlé avant de monter, dis-je.
Léonard haussa un sourcil. Les condamnés parlaient souvent, juste avant la fin. On ne les écoutait plus guère.
— Tout le monde parle, répondit-il. Des prières, des imprécations, des confessions. Il y a deux semaines, un type a crié les noms de trois généraux avant que la lame tombe. On n'a jamais su si c'était vrai.
— Fouquier disait que l'or était déjà passé. Qu'un nommé Maximilien avait préparé des chevaux.
Léonard me regarda longuement. Autour de nous, les gardes nationaux commençaient à disperser la foule, mais l'effervescence restait électrique, comme après une bataille.
— Il y a beaucoup de Maximilien à Paris, dit-il enfin. Et beaucoup d'or qui part sans demander la permission. Ce n'est plus notre affaire, Étienne. Le procureur est mort. Le tribunal est purgé. On nous a dit de reprendre le travail normal.
*Le travail normal.* Entretenir la guillotine. Affûter les lames. Vérifier les cordes et les loquets. S'assurer que chaque exécution se déroule avec la précision d'un horloger suisse.
Je rendis la gourde à Léonard et traversai la place. Les pavés étaient glissants — il avait plu pendant la nuit, et le grésil s'était transformé en boue brunâtre. Des enfants couraient entre les jambes des adultes, ramassant des pièces de monnaie qu'ils croyaient avoir été éparpillées par le condamné avant de mourir. Les pauvres petits cherchaient un trésor qui n'existait pas.
Je pensais à l'autre trésor. Celui dont Fouquier avait parlé dans ses dernières minutes — des lingots, des sacs de louis d'or, tout un trésor de guerre qui devait financer les armées de la République et qui s'était évaporé quelque part entre les oubliettes de la Conciergerie et les routes du Nord. Fouquier avait emporté le nom de son complice dans la tombe, et la lame avait scellé ses lèvres mieux qu'aucun serment.
Mais il avait mentionné des documents. Une seconde série de papiers, cachée quelque part, qui détaillait toute l'affaire. Des pages qui, si elles existaient vraiment, pouvaient encore faire tomber des têtes puissantes.
— Étienne !
Je me retournai. Claire émergeait de l'ombre d'une arcade, son châle gris remonté sur ses cheveux, le visage pâle mais les yeux vifs. Elle portait un cabas de toile comme une simple ménagère, mais je savais ce qu'il contenait : les faux documents que nous avions préparés, ceux qui avaient scellé le sort de Fouquier.
— Tu es vivante, dis-je bêtement.
— Évidemment. Pierre m'attend près du Pont-Neuf. Nous avons trouvé un fiacre.
Je la suivis à travers les rues étroites, entre les étals de poisson et les marchands de chandelles qui criaient leurs prix. La pauvreté de Paris était affichée à chaque coin de rue — des enfants au visage gris, des femmes qui vendaient leurs derniers bijoux, des hommes en uniforme usé qui mendiaient devant les cafés.
Le fiacre attendait dans l'ombre du pont, les chevaux broutant un reste de fourrage dans un sac suspendu à leur mors. Pierre était assis à l'intérieur, la tête appuyée contre la vitre fêlée. Son visage était encore marqué par les semaines de fièvre et de cache, mais ses yeux s'ouvrirent quand j'entrai.
— Le procureur est mort ? demanda-t-il.
— Oui. La lame a fait son travail.
— Il a parlé ? Avant ?
Je m'assis en face de lui. Le fiacre sentait le cuir moisi et la paille humide. Claire s'installa à côté de Pierre et lui prit la main.
— Il a répété ce qu'il avait dit sur l'échafaud. L'or est déjà parti. Un complice sans nom, un Maximilien, a organisé les chevaux. Et il a laissé des documents quelque part.
Pierre ferma les yeux. Sa poitrine se souleva avec peine.
— Maximilien, murmura-t-il. Tu sais ce que cela signifie.
— Robespierre ? demanda Claire à voix basse, comme si le nom seul pouvait provoquer une arrestation.
— Peut-être. Ou peut-être quelqu'un qui veut lui ressembler, qui utilise son nom pour couvrir des opérations plus sombres. Fouquier n'a rien dit de plus ?
— Non. La foule hurlait. Les gardes commençaient à tirer les gens en arrière. Il a souri, bizarrement — comme s'il savait que ses mots ne mourraient pas entièrement avec lui.
Le fiacre démarra enfin, cahotant sur les pavés inégaux. Nous longeâmes la Seine, et je regardai par la vitre les quais où les blanchisseuses battaient leur linge dans l'eau grise. La ville continuait de vivre, indifférente à la tête qui venait de rouler dans un panier de sciure. Le fleuve coulait. Les marchés s'ouvraient. Les tribunaux — purgés, réorganisés, mais toujours aussi actifs — préparaient de nouveaux procès, de nouvelles listes, de nouveaux suspects.
— L'or est perdu, dis-je.
— Probablement, répondit Pierre. Mais la mort de Fouquier est une victoire.
— Est-ce que c'en est une ? Je viens de déclencher une lame qui a tué un homme qui m'avait fait fabriquer ses instruments de mort. Et pourtant, la machine continue. Une autre main tirera le levier demain, et un autre visage tombera dans le même panier.
Claire me regarda. Dans ses yeux, je vis une fatigue qui ressemblait à la mienne.
— Tu attends qu'on te dise que cela en valait la peine ? demanda-t-elle. Je ne peux pas te le dire. Je ne sais pas si cela en valait la peine. Mais je sais que Fouquier ne jugera plus personne, ne falsifiera plus aucun dossier, n'enverra plus aucun innocent en charrette. Et je sais que nous pouvons maintenant dormir sans regarder par-dessus notre épaule.
— Tu peux parler pour toi, murmurai-je. J'ai fabriqué la machine qui a tué le procureur de la Terreur. J'ai son visage gravé dans ma tête.
Le fiacre s'arrêta devant une auberge près des Halles. Pierre ouvrit la porte et descendit avec difficulté, s'appuyant sur le bras de Claire. Il était plus maigre que je ne l'avais vu depuis des semaines, ses joues creuses, sa main tremblante sur la canne qu'il avait volée quelque part.
— Il faut se séparer, dit-il. Maintenant, surtout, il faut rester prudents. Fouquier mort, ses réseaux vont chercher des vengeurs. Il y a encore des gens qui ne nous veulent pas du bien.
— Je vais retourner à l'atelier, dis-je. Les bois sont à moi. Personne ne m'en chassera.
Claire hésita un instant, puis elle me prit le bras.
— Étienne, il faut que tu saches... Pierre est trop faible pour voyager seul. Et moi, je ne peux pas rester à Paris avec les mandats d'arrêt qui flottent encore.
— Où irez-vous ?
— À la campagne. Une cousine de ma mère possède une ferme près de Meaux. Nous travaillerons la terre jusqu'à ce que l'air se soit éclairci.
Je hochai la tête. Il y avait quelque chose de définitif dans sa voix, comme si ce voyage ne devait pas être temporaire.
— Alors, ceci est un adieu ?
La lumière coulait sur le visage de Claire, découpant ses pommettes. Elle ne répondit pas tout de suite. Pierre s'éloigna doucement vers l'auberge, nous laissant face à face dans la rue boueuse.
— Ce sera mieux ainsi, dit-elle enfin. Toi — tu as un travail, une réputation, une place dans cette ville. Moi, j'ai des faux papiers et un homme malade à sauver.
Je devais dire quelque chose. Lui proposer de venir avec elle, de tout laisser tomber — la guillotine, mes outils, cette vie absurde où je fabriquais des machines à tuer. Mais les mots restaient coincés dans ma gorge.
— Que vas-tu faire du carnet, demanda-t-elle, le carnet où tu notes tout ce que tu as découvert ?
Je portai la main à ma poitrine. Le carnet était là, dans une poche intérieure de ma veste, contre ma peau. Chaque page contenait un nom, une date, un montant — tout le réseau de corruption et de mensonge que nous avions déterré depuis des semaines.
— Le garder, répondis-je. Un jour, peut-être, des gens auront besoin de savoir la vérité. Même si le trésor n'est jamais retrouvé, il faut que quelqu'un se souvienne de ce qui s'est passé.
Elle sourit. Un sourire silencieux, presque triste. Puis elle se retourna, rejoignit Pierre, et disparut par la porte de l'auberge.
Je restai un moment dans la rue, regardant la pluie fine commencer à tomber. Les pavés brillaient, les passants pressaient le pas, et quelque part dans la ville — dans un grenier, dans une cave, dans le bureau d'un comité — des documents attendaient d'être retrouvés. Peut-être, si je cherchais bien, je les trouverais. Peut-être, si je les trouvais, je comprendrais enfin qui était Maximilien et où l'or était parti.
Mais ce n'était pas pour aujourd'hui. Aujourd'hui, je venais de voir tomber la tête d'un homme qui avait fait trembler Paris. Et la seule chose que je ressentais, c'était le poids du carnet contre ma poitrine.
Je tournai les talons et j'amorçai le long chemin vers mon atelier, là-haut dans les combles près de la rue Saint-Antoine, où les outils m'attendaient dans leur étui de cuir et où une lame vierge reposait sur l'établi, prête à servir le lendemain.
La Révolution n'était pas finie.
La guillotine non plus.
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