Le Registre du Faiseur de Guillotines
Lire le chapitre 6: Brother's Trace
La rue était déserte à cette heure où Paris retenait son souffle, entre la peur du jour et les complots de la nuit. L'inconnu marchait devant Étienne sans se retourner, un col de caban remonté jusqu'aux oreilles, des bottes qui sonnaient sur les pavés humides. Ils descendirent la rue Saint-Honoré, dépassèrent une charrette de légumes abandonnée dont les chevaux dormaient debout, tournèrent dans une impasse où une lanterne grésillait ses dernières volontés.
L'homme s'arrêta devant une porte basse, cloutée de fer. Il sortit une clé, ouvrit, et fit signe à Étienne d'entrer. À l'intérieur, une seule bougie éclairait une table de bois brut, deux chaises, et des murs de pierre où l'humidité dessinait des cartes de pays inconnus. L'homme retira son bonnet et révéla un visage creusé par la fièvre, des yeux qui semblaient avoir pleuré toute la tristesse de l'époque.
« Asseyez-vous », dit-il d'une voix rauque.
Étienne resta debout, les mains dans les poches de sa veste de cuir. Il avait appris à ne pas s'asseoir sur les chaises des inconnus depuis que la peur était devenue une monnaie nationale.
« Vous avez un message de Ferraud. Parlez. »
L'homme croisa les bras, s'adossa au mur. « Ferraud était dans ma cellule, à la Force. Deux lits plus loin. Le Tribunal l'a condamné pour trahison, mais c'est un innocent. Il travaillait aux écritures pour un transport... de fonds. » Il baissa la voix. « D'or. De la réserve royale. »
Étienne sentit son cou se serrer. Il s'assit. L'homme parla.
Le convoi avait quitté Paris le 12 septembre, trois semaines avant la chute du roi. Destination : une forteresse à l'est, où les caisses devaient être remises à l'armée révolutionnaire. À la tête de l'escorte, un lieutenant nommé Pierre Vautour. Le nom frappa Étienne comme une pierre dans l'estomac.
« Vous mentez », dit-il.
« Je ne mens pas, Monsieur Vautour, car vous êtes bien le frère de ce Pierre-là, n'est-ce pas ? »
Étienne ne confirma pas. L'homme continua.
« Le convoi n'est jamais arrivé. Les registres disent qu'il a été attaqué par des brigands dans la forêt de Fontainebleau. On a retrouvé les chevaux égorgés, deux soldats morts. Mais pas d'or. Pas de gardes. Et pas de lieutenant Vautour. »
« Mon frère n'est pas mort. Il a disparu il y a deux ans, pas en septembre. »
« Votre frère n'a pas disparu. » L'homme le regarda avec une patience qui faisait mal. « Il a été affecté à l'escorte du convoi sous un faux nom. Il était en mission secrète pour le Comité. Et quand le convoi a été attaqué... quelqu'un l'a fait prisonnier. Ou quelqu'un l'a payé pour fermer les yeux. »
Le silence s'épaissit. Étienne se rappelait son frère, plus grand que lui, des mains de charpentier qui auraient pu construire des cathédrales s'il n'avait choisi le sabre. Il avait écrit une dernière lettre, datée de mars, dans laquelle il disait que « les temps exigeaient des sacrifices silencieux ». Étienne l'avait rangée, pensant que Pierre faisait des phrases. Au lieu de quoi, il avait fait de l'or.
« Ferraud sait qui a ordonné l'attaque ? » demanda Étienne.
« Ferraud sait que quelqu'un, au Tribunal, a fait en sorte que sa condamnation soit rapide et silencieuse. Parce qu'il a écrit à un juge pour demander des comptes sur le convoi. Au lieu d'enquêter, le juge l'a mis sur la liste du lendemain. » L'homme se pencha. « Vous comprenez, n'est-ce pas ? On ne vole pas l'or de la République sans laisser un chemin de cadavres pour cacher le butin. Et votre frère pourrait bien être le premier cadavre de ce chemin. Ou le dernier témoin. »
Étienne se leva. Il n'avait plus le temps d'écouter un homme qui parlait par énigmes. Il sortit une pièce de sa poche, la laissa sur la table. « Dites-moi une seule chose : si l'or a été volé, où est-il allé ? »
L'homme prit la pièce sans même la regarder. « Vous avez entendu parler d'un banquier qui s'appelle Grimaud ? Rue des Blancs-Manteaux. Il tient les comptes de nombreuses... familles. Des familles qui n'existent plus. »
Il n'en dit pas plus. Étienne sortit dans la nuit, la tête bourdonnante, et marcha vers la Seine comme si traverser l'eau pouvait le laver de ses pensées.
Le convoi d'or. Pierre. Sa lettre de mars. Il avait toujours cru que Pierre avait été enrôlé dans un régiment des frontières, qu'il était peut-être mort dans les Ardennes ou au siège de Mayence. L'armée l'avait déclaré déserteur en janvier dernier, et leur mère était morte de chagrin deux semaines plus tard. Étienne avait enterré une femme qui pleurait un fils qui n'était jamais allé à la guerre.
Il longea le quai, les mains glacées malgré la saison. Les réverbérations de la lanterne se reflétaient dans l'eau noire, quand il s'aperçut qu'il n'était pas seul. Une silhouette l'attendait sous les arches du Pont Neuf, appuyée sur une canne à pommeau d'or. Étienne ralentit. Le vieil homme, bien habillé, lui adressa un signe de tête courtois.
« Monsieur Vautour ? »
Étienne ne s'arrêta pas.
« Je vous apporte un message de la part du citoyen Ferraud, encore en vie à cette heure, mais demain... »
Le nom suffit. Étienne pivota lentement.
Le vieil homme portait un habit noir, propre, des cheveux blancs jusqu'aux épaules, un visage de premier greffier du Parlement. Il dit à voix basse : « Ferraud m'a chargé de vous dire ceci, si vous ne veniez pas le voir à la Force avant l'aube : la clé du convoyeur se trouve dans l'ordre des jours. Les jours sur le registre, Monsieur Vautour. »
« Quels registres ? »
« Ceux que vous connaissez, ceux que vous comparez déjà. Les dates d'écrou et les dates d'exécution. Elles ne coïncident jamais pour les faux condamnés. Regardez les dates, et vous verrez le nom de tous les convoyeurs fantômes. »
Le vieil homme inclina la tête et s'éloigna vers le Pont Neuf, ses pas nets sur les pierres.
Étienne resta planté là, le vent froid remontant sa nuque. Il vit maintenant une logique qui se dessinait comme un plan de charpente sur un parchemin : les prisonniers substitués, les registres qui ne collaient pas, un convoi d'or royal évaporé, et son frère, disparu avec lui pour être « déserteur » dans les registres de l'armée. On ne tuait pas l'or, on le transformait. En hommes. En silhouettes qui montaient leurs faux noms sur la bascule de sa guillotine.
Il retourna vers sa boutique à pas pressés, remonta les marches deux à deux, ouvrit sa porte, et tira le registre relié de cuir qu'il cachait sous une lame retournée. Il aligna les dates d'exécution de l'automne précédent. Les substitutions qu'il avait remarquées chez Dubois et Marchand, il les avait comparées aux transferts. Mais jamais aux dates d'arrivée du convoi.
La lettre de son frère était datée du 22 mars. Le convoi était parti le 12 septembre. Et les exécutions de substitution avaient commencé le 15 octobre, après la déclaration officielle de désertion de Pierre. Un mois. Un mois entre l'or perdu et les premiers corps jetés sur la bascule.
Quelqu'un mettait de l'or dans des caisses, et sortait des hommes de la mort. Ou des hommes habillés en condamnés pour porter l'or ailleurs. Leurs vrais noms restaient cachés dans les registres de banque, chez Grimaud.
Étienne referma le registre. Il n'avait plus le temps de comparer quoi que ce soit : Ferraud serait exécuté demain à l'aube, et Ferraud était le seul homme vivant qui connaissait le visage du lieutenant Pierre Vautour. Ce visage, Étienne l'avait presque oublié. Il regarda l'heure : minuit moins dix. Il lui restait six heures pour trouver un moyen de parler à un prisonnier condamné avant que le Tribunal ne fasse taire sa langue pour toujours.
Il ouvrit la trappe sous son établi, sortit le rasoir à manche d'ivoire, et le tint contre la flamme de sa bougie. L.R. Toujours pas de nom. Mais s'il trouvait Grimaud avant l'aube, il trouverait peut-être le nom qui allait tout faire basculer. Il remit le rasoir dans son étui, enveloppa le registre dans un morceau de toile, et sortit dans la nuit par l'arrière de sa boutique, pour ne pas être vu.
La lune s'était cachée derrière les toits, et Paris ressemblait à une prison qui se préparait à juger ses propres ombres.