Le Registre du Faiseur de Guillotines
Lire le chapitre 5: The Lie to the Tribunal
Le corridor du Palais de Justice sentait l’encre, la cire et la peur. Mes pas résonnaient contre la pierre humide, et chaque écho me renvoyait le poids des chaînes que je n’avais pas encore. Deux agents du Comité de sûreté générale marchaient devant moi, leurs sabres battant contre leurs cuisses, silencieux comme des sépulcres.
On ne m’avait pas donné le temps de cacher mon trouble. La lettre, les registres, tout était resté sous ma table de travail, sous une latte que je connaissais par cœur. Mais ce n’était pas cela qui me rongeait – c’était le rasoir. L’ivoire, les initiales L.R., enfoui sous les copeaux de mon atelier. Si ces hommes savaient, ils ne me laisseraient jamais repartir.
La porte du tribunal s’ouvrit sur une salle plus petite que je ne l’avais imaginée. Pas de tribune publique, pas de sans-culottes agités. Trois hommes étaient assis derrière une table de chêne, chacun vêtu de sobre noir, le visage marqué par les veilles et les dénonciations. Au centre, un homme d’une cinquantaine d’années, les cheveux gris rabattus sur un front étroit, me dévisagea avec l’intérêt d’un entomologiste observant un insecte rare.
« Citoyen Vautour, » dit-il, sans consulter de papier. « Nous vous avons convoqué au sujet de votre visite à la prison de la Conciergerie, il y a deux jours. »
Je m’inclinai, le dos raide. « J’y étais pour ma charge. L’entretien des machines. »
« Les machines, » répéta-t-il, savourant le mot. « Et pourtant, les gardiens vous ont vu pénétrer dans la cellule d’un condamné exécuté le matin même. Dubois. Vous vous souvenez de lui ? »
Mon pouls s’accéléra, mais je gardai un visage de bois. « Je vérifiais l’état des fixations murales. Certains condamnés endommagent les anneaux avant leur passage. Il faut tout contrôler avant le prochain jour de justice. »
L’homme de gauche, plus jeune, aux joues creuses, sortit une feuille d’une chemise de cuir. « Le registre des visites ne mentionne aucune inspection ce jour-là. »
« Les registres mentionnent ce qu’on y écrit, » répondis-je. « Mon métier s’exerce avant l’aube, entre l’arrivée des charrettes et le lever du soleil. Si le gardien n’a pas noté mon passage, c’est qu’il était occupé à autre chose qu’à tenir la plume. »
Un silence pesant tomba. L’homme central caressa son menton, puis se pencha vers moi.
« Vous êtes le frère de Pierre Vautour, n’est-ce pas ? »
Le sol sembla vaciller sous mes pieds. Pierre. Je n’avais pas prononcé son nom depuis des mois, depuis qu’il avait disparu dans un convoi aux confins du pays. Officiellement, il était en mission. Officieusement, plus personne ne l’avait vu.
« C’est mon frère, oui. »
« Vous avez servi la Nation en construisant les machines de justice depuis le début de la Révolution. Votre loyauté n’est pas en cause. » Il marqua une pause. « Mais des rumeurs circulent. Des hommes qui vérifient trop, qui comparent trop. Certains voient des complots partout, citoyen Vautour. Ils finissent par attirer l’attention sur eux-mêmes. Et parfois, ils se retrouvent sous le couperet qu’ils ont eux-mêmes assemblé. »
La menace était aussi transparente qu’une vitre de guillotine. Je soutins son regard. « Je suis charpentier. Je m’occupe du bois, du fer et des cordes. Les conspirateurs, c’est votre travail. »
L’homme échangea un regard avec ses deux collègues, puis se leva lentement. Il contourna la table et s’approcha de moi, si près que je pouvais sentir son haleine – café et carotte bouillie.
« Nous savons ce que vous avez fait, Vautour. Nous savons que vous êtes allé à la Conciergerie sans autorisation. Nous savons que vous avez parlé à Sanson. Et nous savons que vous avez copié des registres. » Il baissa la voix, presque amical. « La question n’est pas de savoir si vous mentez. La question est de savoir pourquoi vous mentez si mal. »
Je sentis la sueur perler derrière mon cou. Il savait. Tout. Non – il devinait, et il testait ma réaction. La lettre était cachée, mais quelqu’un avait parlé. Un garde, un clerc, même Sanson peut-être.
« Je n’ai rien copié, citoyen. » Ma voix sortit plus ferme que je ne l’espérais. « Je réparais la bascule du modèle neuf. On m’avait signalé un défaut dans la course du couperet. J’ai voulu vérifier les mesures contre un registre d’exécution, pour ajuster la hauteur en fonction du gabarit moyen des condamnés. C’est tout. »
L’homme recula d’un pas, amusé. « Le gabarit moyen. Voilà une préoccupation bien… précise. »
« La précision est ce qui sépare une exécution propre d’un massacre, citoyen. Le peuple mérite une justice nette. »
Il resta un long moment silencieux, puis inclina la tête. « Vous pouvez partir. Mais souvenez-vous que nous vous observerons, citoyen Vautour. Vous et vos machines. Si vous découvrez quelque chose que vous ne devriez pas voir, vous viendrez nous le dire. C’est compris ? »
« Parfaitement compris. »
La porte se referma derrière moi, et je m’appuyai un instant contre le mur du couloir, le cœur battant à rompre. Je m’étais couvert de mensonges comme d’un manteau troué, et ils l’avaient acheté – pour l’instant. Mais leur mention de Pierre n’était pas innocente. Ils savaient. Ils voulaient me faire savoir qu’ils savaient.
Dehors, la pluie tombait sur les pavés de la Cité. Je marchai vite, le col relevé, les yeux fixés sur les flaques qui reflétaient le ciel gris. Un homme me rattrapa au coin de la rue – jeune, vêtu en ouvrier, un chapeau mou enfoncé jusqu’aux sourcils.
« Étienne Vautour ? »
Je m’arrêtai, la main sur la poche où je gardais un petit ciseau. « Qui me demande ? »
Il donna un coup d’œil derrière lui, puis parla à voix basse. « On m’a envoyé vous chercher. De la part du citoyen Ferraud. Il est condamné à mort, exécution demain. Il dit qu’il vous connaît. Il dit que vous devez venir le voir ce soir, avant le crépuscule. »
Ferraud. Le prochain sur la liste, le troisième cas signalé par Sanson. Il me connaissait ? Je ne me souvenais d’aucun Ferraud dans ma vie. Pourtant, le message était trop délibéré pour être un hasard.
« Pourquoi moi ? »
L’homme haussa les épaules. « Il n’a pas dit. Il a dit seulement ceci : demandez-lui ce qu’est devenu le convoi de son frère. »
Le sang me monta à la tête. Pierre. Le convoi de Pierre. Ferraud savait ce qui était arrivé à mon frère – et il allait être exécuté demain, peut-être remplacé, éliminé avant qu’il ne puisse parler.
« J’y serai, » répondis-je.
L’homme disparut dans la foule, et je restai immobile sous la pluie battante. Le plan était simple : j’irais voir Ferraud ce soir, avant l’exécution. Mais cette fois, je ne viendrais pas seul. Je venais avec le rasoir d’ivoire, et avec toutes les questions que je n’avais pas osé poser à Sanson.
Si Ferraud savait quelque chose sur Pierre, il le dirait. Et si le tribunal me surveillait déjà, je devrais trouver un autre chemin que la porte principale de la Conciergerie.
Je me mis à marcher, le poids du rasoir contre ma poitrine comme une seconde conscience.