Le Registre du Faiseur de Guillotines
Lire le chapitre 8: A Warning in the Wood
La place de la Révolution était presque déserte à cette heure où la nuit cède encore aux ténèbres. Étienne contourna l'échafaud par l'est, le cœur martelant ses côtes, le registre de Grimaud pressé contre sa poitrine sous son manteau. L'air sentait l'humidité de la Seine et la paille pourrie. La guillotine se dressait dans l'obscurité, ses montants verticaux comme les mâchoires d'un piège géant.
Il s'accroupit sous la traverse, là où les menuisiers travaillent à l'abri des regards, et sortit sa lampe à huile. Il voulait vérifier les assemblages avant l'exécution de Ferraud à l'aube. Un rituel, une habitude. Mais quand la flamme révéla le bois, son souffle se figea.
Des entailles fraîches, creusées dans le chêne à la pointe d'un couteau, juste sous la rainure qui reçoit la lame.
*Cesse de creuser ou tu seras le prochain.*
Les lettres étaient nettes, sans tremblement. Un artisan. Ou un homme habitué à écrire sous la menace.
Étienne posa la lampe dans la sciure et passa un doigt sur les gravures. Le bois était encore humide, la résine poisseuse. Quelques heures, tout au plus. Quelqu'un avait travaillé ici pendant qu'il était chez Grimaud. Quelqu'un qui savait qu'il inspecterait cet endroit précis. Qui savait que la menace lui était adressée, à lui, le charpentier de la guillotine, l'homme qui connaissait chaque boulon de cette machine.
Le nom de Pierre dansa dans sa mémoire. Son frère avait suivi les mêmes traces. Et il était mort.
Autour de lui, la place baignait dans la brume. Les lanternes des gardes semblaient des yeux jaunes dans la nuit. Étienne s'obligea à respirer, à penser. Qui avait-il croisé depuis la dénonciation du concierge ? Le garde chez Grimaud connaissait son nom. La Tribunal l'avait laissé partir. Chaque pas qu'il faisait semblait observé, et pourtant il avançait toujours.
Il se redressa et inspecta rapidement les autres montants. Rien d'autre. La menace était unique, délibérée. Un message personnel.
Ferraud. Dawn approchait. Et l'homme détenait des réponses.
Étienne souffla la lampe et s'appuya contre un des contreforts. Quelque part derrière lui, la Conciergerie se découpait contre le ciel qui pâlissait. Dans quelques heures, le tambour battrait, la charrette traverserait la cour et Ferraud monterait ces marches. Après, la vérité mourrait avec lui.
Une silhouette quitta l'ombre d'une galerie à colonnes, du côté de la rue Saint-Honoré. Elle ne se cachait pas, s'avançait droit vers l'échafaud. Étienne laissa sa main glisser vers le manche d'ivoire du rasoir dans sa poche.
L'homme arriva à dix pas et s'arrêta. Un visage dur, taillé au couteau, la peau parcheminée. Il portait l'écharpe tricolore. Un agent, ou un représentant du comité. Le même homme qui aurait pu l'interroger au Tribunal.
« Vautour. »
Ce n'était pas une question. L'homme connaissait son nom et celui de sa profession par cœur.
« Tu as trouvé mon message ? »
Étienne ne répondit pas. Son pouce relâcha le manche du rasoir ; il préféra que ses mains paraissent vides.
« Je me demandais si tu saurais lire, reprit l'homme. Ou si quelqu'un aurait le temps de te l'expliquer avant que la chose se fasse. »
— Il n'y a pas de "prochain" pour un artisan qui fait son travail, répondit Étienne. Je construis. Je répare. Rien d'autre.
L'homme sourit, découvrant des dents jaunies par la pipe. « C'est ce que ton frère disait. »
Le cœur d'Étienne sauta un battement. Pierre. Il garda son visage de bois.
— Pierre est mort.
« Exactement. Et personne ne pleure un homme disparu pendant la Révolution. Ça coupe, ça coupe, et on n'en parle plus. Mais toi, tu es là, faire le curieux. Le concierge qui parle, le banquier dont on copie les livres. Tu crois qu'on n'a pas d'yeux ? »
Il fit un pas de plus. Étienne pouvait voir les lignes de fatigue au coin de ses yeux. Un homme qui ne dort pas beaucoup, qui écoute les conversations derrière les portes.
« Je vais te dire quelque chose que ton frère n'a jamais compris », murmura l'homme. « Il ne s'agit pas d'or. Il ne s'agit pas de prisonniers. Il s'agit de garder la Révolution en marche. Une machine a besoin de combustible. Les têtes tombent pour que celle de la République reste en place. »
— Vous justifiez le meurtre par la politique.
« Je justifie la nécessité par le résultat. Ton frère, il pensait que la justice existait. Que ce qu'on faisait aux traîtres était juste. Quand il a découvert que des traîtres échangeaient leur place contre des innocents — des condamnés de droit commun, des voleurs, des ivrognes, des hommes dont personne ne remarquerait la disparition de plus — il a voulu le dire. Il n'a pas compris que l'ordre des choses importe plus que la vérité. »
Étienne serra les poings sous son manteau.
— Pierre ne serait jamais resté muet.
« Non. Et il n'a pas couru assez vite. Pense à ce que tu risques, Vautour. Une lame qui tombe, un bruit sourd et c'est fini. Ton nom ne figurera sur aucune liste. Ta famille ne saura jamais ce qui t'est arrivé. Trente ans de métier pour ça. »
L'aube commençait à poindre derrière les toits, une pâle lueur violacée. Au loin, un coq chanta. Le tambour, bientôt. Étienne regarda l'homme, puis la machine qui se dessinait au-dessus de leurs têtes.
— Et si j'arrête ? Si je ferme les yeux ?
L'homme haussa les épaules. « Alors tu vieilliras. Tu construiras des échafauds pour les autres. Et un jour tu mourras dans ton lit, pauvre et respecté. Ce n'est pas si mal. »
— Mais ?
Le silence s'étira. L'homme consulta sa montre, un geste mécanique, comme s'il avait déjà compté chaque minute de sa journée.
« Mais il y a une autre option. Nous avons besoin d'un homme comme toi. Tu connais les registres, les dates, les rendez-vous avec les bourreaux. Tu peux nous aider à choisir ceux qui remplacent les autres. Le concierge actuel devient trop vieux, trop dévoré par la cupidité. Il commet des erreurs. Nous cherchons quelqu'un de propre. Quelqu'un qui comprend la mécanique, et la mécanique des hommes. »
Une proposition ? Ou un piège ? Étienne n'osait pas spéculer. S'il acceptait, il entrerait au cœur du système. Il saurait tout. Il pourrait… quoi ? Le démanteler de l'intérieur ? Ou il disparaîtrait dans une cave de la Sûreté la semaine suivante ?
— Et si je donne ma réponse après l'exécution de Ferraud ? Je veux d'abord voir comment vous traitez vos instruments humains.
Un éclat de rire, bref et sans joie. « Tu crois que tu auras encore le choix après le lever du soleil ? Ferraud, lui, n'a plus de choix du tout. Mais tu as raison : regarde-le monter. Regarde la lame. Comprends ce que tu refuses — ou ce que tu acceptes. Je te retrouverai à la guillotine du tribunal, midi passé. Ne me fais pas attendre. »
L'homme tourna les talons et disparut dans la direction de la rue de la Révolution. Son écharpe flotta un instant au vent, puis la brume l'avala.
Étienne resta seul face à l'échafaud. Ses mains tremblaient ; il les enfonça dans ses poches. Il sentit le registre sous ses doigts et le manche d'ivoire du rasoir. Deux preuves, deux forces dans des directions opposées. Son frère avait couru vers la vérité et en était mort. L'homme venait de lui offrir un chemin intérieur, une taupe au cœur même de la conspiration. Mais c'était peut-être une corde qu'on lui tendait pour le faire parler, pour découvrir ce qu'il savait déjà.
Le bruit d'un tambour, lointain, résonna dans le petit matin. La cour de la Conciergerie s'ouvrit dans son imagination : la charrette, les soldats, Ferraud fermant les yeux.
Dans quelques minutes, il monterait ces marches. Et après ? Étienne pourrait l'approcher ? Lui parler ? Le garde qui l'avait laissé fuir chez Grimaud avait dit que Ferraud connaissait le visage de Pierre. Mais seule la conversation, seule la confrontation avec le condamné pouvait révéler ce que Ferraud savait vraiment.
Là, debout sous la guillotine, il comprit qu'il n'avait peut-être pas besoin d'un entretien privé. Les exécutions publiques étaient pleines de foule des deux côtés. Il suffisait d'être assez près, quand Ferraud monterait, pour crier un nom, un mot. Une question qu'il pourrait lire dans ses yeux avant que le bois ne bascule, avant que la lame ne siffle.
Il fallait risquer tout, maintenant. Le temps de la prudence était fini.