Le Registre du Portuaire
Lire le chapitre 2: A Drop in the Night
Le vent s’était levé depuis le quai 7, charriant l’odeur de gasoil et de poisson pourri. Étienne Morel remonta le col de son imperméable en traversant la rue de la République, pressé par une pluie fine qui commençait à mouiller les pavés. Le café Maritimes était encore ouvert, sa devanture jaune pisseuse trouant la nuit comme un avertissement.
Il poussa la porte. Derrière le comptoir, le patron, un ancien docker nommé Zé, leva à peine les yeux. Étienne commanda un pastis qu’il ne but pas. Il prit la table du fond, dos au mur, face à la vitre embuée. C’était sa place habituelle. Une habitude qu’il s’était forgée depuis trois ans, depuis que Vasseur l’avait fait venir dans son bureau avec une montre en or et un dossier qu’il aurait mieux valu ne jamais voir.
Le courier arriva à onze heures moins le quart. Un homme maigre, chemise ouverte sur un torse glabre, qui s’assit sans lui demander la permission. Il posa une enveloppe brune sur la table, entre les verres, et la poussa vers Étienne du bout des doigts.
« Vasseur t’a dit de rester discret. » « Vasseur dit beaucoup de choses. » « Ce coup-ci, il les pense. » L’homme se pencha. « Le bateau part demain. Après, il y aura plus de trace. T’en fais trop, Morel. Trop de copies. Trop de notes. »
Étienne ne répondit pas. Il glissa l’enveloppe dans la poche intérieure de sa veste, sentit le poids de la liasse contre sa poitrine. Il avait appris à compter au gramme près. Ça faisait du bien, parfois, de sentir autre chose que du papier carbone.
« C’est tout ? » « C’est tout. Tu veux une médaille pour ton travail de nuit ? »
L’homme se leva. Il n’avait pas touché à son verre. À la porte, il s’arrêta dans la lumière de la devanture, comme pour faire durer un effet, puis il dit, sans se retourner :
« Le commissaire Moreau pose des questions. Pas à nous. Pas encore. Mais il fume près des quais. Il regarde. »
Il sortit. La porte claqua en arrière, laissant entrer une bouffée d’air froid. Étienne prit son pastis pour la première fois, le fit tourner sous ses yeux, puis le posa sans boire.
Moreau.
Il connaissait ce nom de la paperasse, des rapports internes, des courriers échangés entre la préfecture et la douane. Un inspecteur, milieu de table, pas un gros poisson. Mais il avait cette réputation d’être tenace comme une morve au bout d’un doigt, de ne jamais lâcher une affaire tant qu’une signature n’était pas authentifiée.
Étienne sortit une cigarette de son paquet, l’alluma avec une allumette qu’il craqua lentement. Dans la flamme, il vit quelque chose bouger sur le quai, dehors.
Là-bas, adossé à un lampadaire éteint, à moins de cinquante mètres du café, un homme en trench beige, les mains dans les poches, qui ne regardait pas le port. Qui regardait le café.
Moreau.
Étienne ne se précipita pas. C’eût été avouer quelque chose. Il finit sa cigarette jusqu’au filtre, laissa la fumée s’échapper en volutes lentes, puis se leva comme un employé qui rentre chez lui après une journée de bureau. Il laissa deux francs sur la table pour la consommation qu’il n’avait pas prise, un geste bête, presque trop propre. Zé encaissa sans un mot, vieille habitude de ceux qui savent quand ne pas entendre.
La porte du café se referma derrière lui. Il vit alors Moreau se détacher du lampadaire et s’avancer. Pas vers lui. Non. Moreau marcha le long du quai, dans la direction du hangar 12, là où la Compagnie Santini entreposait ses caisses de « textile », celles qui, à l’arrivée, pesaient lourd le double de leur déclaration.
Étienne rentra chez lui par la rue de la Joliette, remonta la Canebière, tourna vers son quartier, les immeubles pauvres mais propres, embaumant encore la soupe de légumes du soir. Son immeuble de brique terne. Quatre étages. Pas d’ascenseur.
Chez lui, au troisième, il trouva Claire endormie sur le canapé, la radio encore allumée sur Europe 1 qui grésillait entre deux chansons. Elle avait attendu. Elle faisait toujours ça, les soirs où il rentrait tard. Une habitude d’épouse qui ne posait pas de questions, mais qui en gardait un carnet, quelque part, dans les plis de son silence.
Étienne éteignit la radio. Il la regarda dormir un instant, la lumière de la rue dessinant le profil de sa joue, la naissance de ses cheveux noirs déjà striés de gris. Elle méritait mieux qu’un homme qui cachait des enveloppes dans sa veste et des copies de faux manifestes sous ses lattes de plancher.
Il passa à la cuisine. Avec le couteau de table, il souleva délicatement la troisième latte, celle qu’il avait sciée un soir de l’année dernière pendant que Claire était chez sa sœur à Gardanne. Il y rangea d’abord deux documents de plus, puis, après une hésitation, il sortit l’enveloppe brune de sa veste.
Dans la pénombre, il l’ouvrit d’un geste sec. C’étaient des billets, oui. Mais pas des francs. Des dollars américains. Des coupures de cent, alignées comme des soldats, avec la raideur des billets neufs. Il en compta cinq mille, les rangea dans sa planque, puis les recouvrit d’une planchette qu’il remit en place. Il vérifia la jonction : propre, net. Personne n’aurait cru qu’un employé des douanes apprenait la menuiserie sur les chantiers, l’été, quand il était étudiant à Aix.
Mais un détail l’arrêta. Son carnet. Son carnet personnel, celui où il notait les écarts de poids, les dates, les noms de navires. Il sortit le carnet de sa poche intérieure, à côté de l’enveloppe vide. Il l’ouvrit à la page de ce soir.
Quai 7. Compagnie Santini. « Textiles », 12 tonnes. Poids réel estimé : 34 tonnes au minimum. Forte cargaison d’acier et peut-être plus.
Il hésita. Il ajouta plus bas, d’une écriture qu’il aurait voulu plus ferme :
Observations : inspecteur Moreau, quai Nord, 23 h 20.
Puis il referma le carnet, le glissa sous son matelas, dans l’interstice qu’il connaissait par cœur, entre le sommier et le mur, là où Claire ne passait jamais la main.
Il se déshabilla dans le silence, posa ses vêtements sur la chaise de la chambre, et se glissa dans le lit sans réveiller sa femme. Elle se retourna, murmura quelque chose dans son sommeil, un prénom qu’il ne reconnut pas, peut-être le sien, peut-être un autre.
Il resta éveillé. Les yeux ouverts. S’il fermait les yeux, il voyait le regard de Moreau. Pas menaçant. Patient. Le regard d’un homme qui attendait quelque chose. Mais quoi ? Un geste. Une erreur. Un homme qui fume près des quais, qui regarde un café, qui rentre chez lui et ne se retourne pas.
Étienne avait signé des dizaines de faux documents. Il avait nivelé des montagnes de papier, fait de l’écriture un outil aussi sûr qu’un passe-partout. Mais ce soir, pour la première fois, il avait compris que l’outil coupait à double tranchant.
Moreau ne l’avait pas abordé. Il ne l’avait pas arrêté. Il l’avait regardé. Et dans la police, on ne regardait pas pour se faire plaisir. On regardait pour mémoriser. Pour comparer. Pour construire un dossier, pièce par pièce.
Étienne se retourna dans le lit, laissa la chaleur de Claire contre son dos le ramener peu à peu vers l’aube.
Quand il ne resta plus au plafond qu’un rectangle mouillé de lumière grise, il pensa à la planque sous les lattes. Aux billets en dollars qui, eux, n’avaient pas d’odeur de vieux papier. Au carnet glissé dans le matelas. Aux documents photocopiés. Toute cette paperasse qui pouvait le sauver ou le noyer.
À la vapeur et au mazout du quai 7, il avait pris une décision obscure, posée là comme un caillou au fond de sa tête :
Il fallait qu’il arrête de seulement se protéger. Il fallait qu’il bâtonne le tout, une fois pour toutes. Le port. Vasseur. Santini. Et Moreau aussi, si nécessaire.
Mais pour cela, il faudrait qu’il ait quelque chose que personne n’avait encore : un plan. Un vrai. Et le courage de choisir entre la sécurité de sa planque et la liberté de ses mains.
La sirène d’un cargo retentit au loin, prolongée, presque humaine, comme un appel dans le matin de brume. Étienne se leva avant que le jour ne vienne le surprendre. Il passa deux doigts sur sa joue râpeuse, retira la poussière du plancher de ses mains nues, et se dit, en frottant ses paumes l’une contre l’autre :
Le bateau part aujourd’hui. Et quand il partira, il faudra que je sois déjà loin sur le papier.