Le Registre du Portuaire
Lire le chapitre 3: The Pawn
Le soleil de neuf heures étirait déjà les ombres des façades quand Étienne franchit la porte du Comptoir Doré. Une odeur de renfermé, de vieux papier et de métal froid l’enveloppa. Derrière son comptoir de verre poussiéreux, Marius Bonfils leva des yeux de reptile derrière des lunettes cerclées d’or.
« Morel. » Le nom tomba comme une pierre. Pas une question. Un constat.
Étienne sortit la montre de sa poche intérieure. Le boîtier en or gardait la chaleur de son corps. Le cadran blanc, finement craquelé aux bords, affichait l’heure d’un autre siècle. Celle de son père. Il la posa sur le comptoir avec la précaution qu’on réserve aux choses qu’on trahit.
« Elle est en état, dit-il. Je l’ai fait réviser l’an dernier. »
Bonfils ne la toucha pas tout de suite. Il l’examina comme on jauge un homme, par en dessous, par les côtés. Puis il la souleva, fit jouer le fermoir, ouvrit le dos. Le mécanisme respirait encore, battement régulier d’un cœur mécanique en parfaite santé.
« Peseur. Ça fait pas sérieux pour un type comme vous. » Il prononça le mot avec une lenteur appuyée, planté là comme un mauvais présage.
Étienne s’entendit répondre : « Une dette de jeu. »
Le mensonge glissa facilement, presque naturellement. Nettement plus simple que la vérité : que ce n’était pas une dette de jeu, mais une dette de silence, contractée auprès d’hommes qui s’impatientaient de voir leur cargaison fantôme validée par d’autres mains que les siennes.
« Combien vous en voulez ? »
« Elle vaut dix-huit mille francs. »
Bonfils émit un bruit par le nez, entre le reniflement et le ricanement. Il retourna la montre, l’approcha de son oreille.
« Quinze mille, dit-il. Et je prends le risque de la garder trois mois. Si personne ne vient la réclamer, c’est moi qui la porte. »
Étienne déglutit. La montre avait appartenu à son grand-père, puis à son père, mort dans son sommeil un mardi de février, sans avoir dit à son fils grand-chose d’autre que : « Tiens-toi loin des quais, Étienne. »
Il avait très mal suivi ce conseil.
« Seize, dit-il sans conviction.
— Quinze. Vous revenez avec huit mille en poche, ou vous repartez avec votre or et vos dettes. Je m’en fous. »
Les billets apparurent comme par magie. Une liasse épaisse, coincée dans une pince métallique. Bonfils compta lentement, posant chaque billet à plat sur le comptoir devant lui, comme autant de cartes d’un jeu qu’il connaissait seul.
« Comptez vous-même », dit-il en poussant la liasse.
Étienne compta. Huit mille francs. Il glissa les billets dans sa poche, ceux du coureur de la Compagnie Santini avait-ils encore le pli neuf des dollars. Ce n’était pas assez. Ça n’avait jamais été une question d’assez.
Bonfils avait déjà inscrit quelque chose dans un registre noir. Il arracha une page, la tendit à Étienne.
« Votre reçu. Gardez-le. Si vous perdez la montre, le reçu, c’est la moitié de la valeur. Si vous perdez le reçu, vous perdez tout. »
Étienne prit le papier. Il était chaud, comme presque vivant, et le texte était bref : date, montant, nature de l’objet engagé. « Une montre en or, vingt-quatre grammes, boîtier marqué L.M. » Les initiales de son père. Lucien Morel.
Il plia le reçu en deux, trois fois, jusqu’à ce qu’il tienne dans le creux de sa paume. Il le glissa dans sa poche de chemise, contre sa poitrine.
« Merci, monsieur Bonfils.
— Surtout, vous êtes réglo avec moi, Morel. Je déteste les irréguliers. »
La phrase resta suspendue une seconde de trop entre eux. Étienne se demanda si Bonfils savait. Dans ce quartier, tout le monde savait parler de lui sans prononcer son nom. Mais Bonfils avait déjà tourné la page de son registre, retourné à ses affaires. Il était hors du temps, ce type. Étienne poussa la porte et se retrouva dans la lumière crue, la brise saline du port chargée de gasoil et de promesses mortes.
Il marcha jusqu’au café du Vieux-Port sans se retourner. Commandait un espresso qu’il ne but pas, les yeux sur les mâts des bateaux de pêche qui dansaient doucement. L’argent dans sa poche, le reçu contre sa poitrine — deux poids qui le barraient différemment.
À neuf heures quarante, il rentra chez lui.
La colère de Claire montait toujours du même endroit, de la cuisine, où elle se tenait comme un gardien devant une porte qu’on ne fermait jamais. Elle le regarda entrer, essuya ses mains dans son tablier, attendit qu’il parle. C’était une femme de patience. Elle avait appris ça avec lui — la patience de celui qui déchiffre les silences.
« Tu rentres tôt », dit-elle.
Étienne s’assit à la table de la cuisine, plia soigneusement les mains devant lui. Il connaissait la scène par cœur, presque comme une pièce bien réglée, mais chaque représentation lui arrachait un petit morceau de chair.
« J’ai perdu quelque chose. »
Elle ne bougea pas. Attendit qu’il vidât la phrase entièrement.
« La montre. Celle de mon père. »
La nouvelle la frappa plus fort qu’il n’avait prévu. Les traits de Claire se décomposèrent, puis se recomposèrent dans une expression rigide.
« Comment ça, tu l’as perdue ?
— Je l’avais ce matin, au bureau. Je l’ai mise à mon gousset. Ce soir, elle n’y était plus. Je crois que la poche était percée. Quelqu’un a dû la ramasser.
— La poche était percée ? » Elle répéta. Pas une question. Un écho. Un étirement.
Étienne soutint son regard une seconde de trop, puis détourna les yeux. Jeune homme, il avait cru qu’un mensonge réussi se jouait au courage. Avec l’âge il avait compris : le mensonge parfait se joue au détail. Trop de détails sentent la construction. Trop peu, l’insouciance. La poche percée, c’était le juste milieu. Il l’avait percée lui-même la veille, d’un coup de canif, après avoir décidé de la vendre.
« Elle allait à toi », dit Claire, la voix plus basse, plus calme. « Tu le savais. Elle était à toi, tu en faisais ce que tu voulais. C’est juste... de la bêtise. Perdre c’est une chose. Ne pas faire attention c’en est une autre. »
Elle se détourna vers l’évier, remplit une casserole, la posa sur le feu avec une raideur trop précise. Le bruit de l’eau qui chauffait suffit à remplir la pièce. Étienne ouvrit la bouche pour ajouter quelque chose, préféra se taire.
Le vrai poids reçu — celui qui comptait — était passé en dessous. Il avait trompé la douane, trompé Vasseur, trompé les hommes des quais. Tromper Claire, c’était plus lourd, parce qu’elle était la seule personne au monde qui n’avait jamais pris de lui que ce qu’il voulait bien donner.
Il monta à l’étage comme s’il allait chercher quelque chose. La chambre, l’armoire, la planche du plancher un peu décollée au coin. Il souleva. Les photocopies pliées reposaient dans l’ombre, avec les liasses de dollars. Il ajouta le reçu de Bonfils au tas, le lissa soigneusement avant de replier le bois.
En se relevant, il surprit son visage dans le miroir terni de l’armoire. Il y vit son père, par moments, quand l’angle de la lumière coïncidait. Mais son père n’avait jamais menti à sa femme. Il était mort droit. Lui, il tremblait déjà.
Il redescendit. Claire ne se retourna pas.
« Il y aura de la soupe à midi », dit-elle.
C’était sa manière de tourner la page. La soupe, la normalité, la petite monnaie du renoncement.
Étienne sortit sur le palier, referma la porte derrière lui. Il fallait qu’il retourne au bureau aujourd’hui. Un bateau de la Compagnie Santini attendait à quai 7. Les papiers qu’il devait viser disaient « fret textile ». La cale transportait autre chose. Il le savait parce qu’il l’avait lui-même écrit sur la copie, pour se souvenir, pour garder une trace dans sa cachette : trois cent vingt tonnes annoncées, moins de quinze tonnes réelles. Écart : 305 tonnes. Un gouffre.
Il descendit la rue. Le reçu du Comptoir Doré collait à sa poitrine comme une seconde peau. Neuf heures quarante-cinq. Quatre heures avant le départ du bateau.
Il pensa à Moreau. Le détective l’avait vu. Il le savait. Maintenant il pensait aussi à la montre de son père, comptée par les mains de Bonfils, rangée dans un coffre-froid. D’une certaine façon, il feignait d’avoir perdu une chose pour en sauver une autre. Mais la seule chose qu’il sauvait peut-être encore, c’était la durée, le délai de plus avant la chute.
Il atteignit le port comme la sirène de midi déchirait le ciel. Les mouettes se levèrent en clameur. La cale du bateau Santini s’ouvrait sous les grues, noire et docile, prête à avaler ce qui ne devrait jamais être déclaré.
En s’approchant du bureau, il vit la silhouette de Moreau appuyée contre la rambarde du quai. Le détective ne le regarda pas. Il regardait le bateau. Souriait-il ? De sa distance, Étienne ne pouvait pas en être certain. Mais l’ombre du sourire — réelle ou imaginée — suffit à lui geler le dos.
Ce soir, le bateau serait loin, la cargaison légère aurait disparu dans une nuit de Méditerranée. Et lui, Étienne Morel, serait encore là. Avec ses papiers, ses reçus, ses mensonges soigneusement pliés. Et maintenant, aussi, avec un mensonge à Claire posé comme une première brique dans un mur qui n’était pas encore bâti.
Il gravit l’escalier du bureau des douanes sans un regard en arrière. Sur la première marche, sa main chercha machinalement le reçu contre sa poitrine. Il était là. Il y serait encore la semaine prochaine.
Le seul objet de valeur qu’il portait désormais, c’était un papier. Une preuve qu’il avait vendu son héritage. Et pourtant rien, pas même ce reçu, ne prouvait ce qu’il avait réellement échangé.