Le Registre du Portuaire
Lire le chapitre 36: The New Harbor
Les planches résonnèrent sous ses semelles comme un dernier adieu. Étienne tenait le sac de Claire d'une main, la sienne fermée sur son poignet de l'autre, et il sentait encore la poudre dans ses narines, le goût du sang séché sur sa lèvre fendue. Le ferry pour Gênes, le *Providence*, tanguait contre les quais dans la lumière grise de l'aube. Personne ne les attendait. Personne ne les suivait.
Il présenta les faux papiers au matelot qui bâillait à la passerelle. L'homme les examina à peine, trop occupé à regarder les mouettes se disputer un reste de poisson. Étienne Morel était mort quelque part entre les conteneurs et le bureau des douanes. À sa place, un certain Henri Vasseur, négociant en vins, voyageant avec son épouse, Marguerite. Elle avait insisté pour choisir les noms. « Des gens sobres, avait-elle dit. Des gens qui n'attirent pas l'attention. »
Claire serra son bras quand ils franchirent la coupée. Sous son imperméable beige, elle portait une robe bleue qu'elle avait achetée l'avant-veille — ou plutôt que « Marguerite » avait achetée. Une vie entière dans un tissu neuf.
— Ne regarde pas en arrière, murmura-t-elle.
Il regarda quand même. Le port de Marseille s'étirait derrière lui comme une bête éventrée : les grues immobiles, les hangars bas, la fumée des cheminées qui montait dans le ciel sale. Quelque part là-dedans, le bureau de la douane où il avait passé dix ans à compter les caisses et à fermer les yeux. Où Vidal avait trouvé ce qu'il n'aurait pas dû trouver. Où Claire avait perdu son père sans savoir pourquoi.
Le *Providence* fit retentir sa corne, trois fois, un son grave qui roula sur l'eau. Étienne sentit le pont vibrer sous ses pieds quand les machines s'éveillèrent. Il guida Claire vers l'intérieur, chercha leur cabine au bout d'un couloir étroit qui sentait le diesel et la peinture fraîche.
La cabine était petite. Deux couchettes, une toilette, un hublot rond qui donnait sur le ciel. Claire s'assit sur le bord de la couchette inférieure et ôta ses chaussures. Elle ne dit rien. Elle regardait ses mains, comme si elle cherchait à y lire quelque chose que ses yeux ne pouvaient pas voir.
Étienne posa le sac et s'accroupit devant elle.
— Tu veux que je reste ici ?
— Où veux-tu aller ? Il n'y a que le pont et le bar.
Elle sourit, mais le sourire n'atteignit pas ses yeux. Il prit sa main, la retourna, traça la ligne de vie du bout du doigt.
— Je t'ai menti pendant des années, dit-il. Je ne peux pas effacer ça. Mais je peux jurer que ce qui reste de moi t'appartient. Tout. Jusqu'au dernier mensonge.
— Je ne te demande pas de jurer, Étienne. Je te demande de ne plus jamais me faire choisir entre la vérité et toi.
Il hocha la tête. Il n'y avait rien à ajouter que les mots ne puissent pas trahir. Il se releva, sortit de la cabine et monta sur le pont.
Le quai s'éloignait déjà, lentement, comme arraché à regret. Il s'accouda au bastingage et regarda la ville se replier sur elle-même. La basilique Notre-Dame de la Garde veillait encore, dorée par un soleil qui n'osait pas tout à fait se lever. Les toits s'étageaient, les fenêtres s'allumaient une à une, des gens allaient se lever, aller travailler, sans savoir qu'un douanier les avait quittés pour toujours.
Il sortit la montre de son père de sa poche. Le boîtier en argent était tiède de son corps. Le couvercle s'ouvrit d'une pression du pouce — le petit déclic qu'il connaissait depuis l'enfance, quand il regardait son père la consulter avant chaque départ. La réparation du ressort avait coûté une fortune et une journée de plus à Marseille, une journée de plus à respirer le même air que les hommes qui voulaient sa mort. Mais le comptable n'était pas venu. Personne n'était venu. Peut-être que Lenoir mort valait mieux que Lenoir vivant, et que le silence qui suivait était une sorte de grâce.
Il remit la montre à son poignet. Elle était lourde, plus lourde qu'avant. Il en sentait le poids à chaque battement de cœur, comme si son père avait laissé quelque chose dedans — une attention, une exigence. Il ne savait pas encore ce qu'il allait faire de cette exigence.
Claire apparut à ses côtés sans qu'il l'entende venir. Elle avait passé un chandail trop grand pour elle, dont les manches couvraient ses mains, et elle tenait deux tasses de café fumant. Elle lui en tendit une.
— Tu as pleuré, dit-elle.
— Non.
— Tu as les yeux rouges.
— C'est le vent.
Elle ne discuta pas. Elle but une gorgée, fit la grimace.
— C'est amer.
— C'est comme ça que je l'aime.
— Tu aimes beaucoup de choses amères.
Il sourit, pour de vrai cette fois, et elle le vit. Le sourire resta sur son visage quand le port se réduisit à une ligne de terre floue à l'horizon. Marseille n'était plus qu'une rumeur, une histoire qu'il raconterait peut-être un jour, ou peut-être jamais. Il sentait quelque chose se dénouer dans sa poitrine, une corde qui l'avait tenu attaché à des papiers, des tampons, des caisses de cigarettes et d'armes, des cadavres laissés dans des conteneurs.
— Le journal, dit-il.
Il retourna chercher dans la cabine le petit carnet de bord qu'il avait gardé, celui qu'il remplissait depuis l'affaire des premiers faux manifestes. Neuf ans de comptabilité parallèle, de noms codés, de sommes qui passaient sans laisser de trace. Il l'avait brûlé une première fois sur le pont du navire qui l'emmenait vers Gênes — et puis il avait recommencé à écrire, machinalement, parce qu'un homme qui ne tient plus de comptes ne sait plus qui il est.
C'était fini. Cette fois, il le savait.
Il trouva l'incinérateur du bord près de la cuisine des officiers, un petit four de fer noir dont la porte grinçait. Il y glissa le carnet, laissa retomber la porte. Le papier mit quelques secondes à s'enflammer, puis une flamme orange monta derrière la vitre poussiéreuse. Les pages se recroquevillèrent, les chiffres se tordirent dans l'air chaud. Des noms, des cargaisons, des dates s'effacèrent dans une dernière crépitation.
Quand il ne resta que des cendres grises qui se déposaient au fond de la chambre de combustion, Étienne referma la porte de l'incinérateur et la verrouilla d'un geste précis. Il déverrouilla sa veste, remit de l'ordre dans ses manches. Il allait falloir apprendre à vivre sans tenir les comptes des autres. Peut-être que cela s'apprenait.
Claire l'attendait à l'arrière du pont, là où l'hélice soulevait un sillage blanc et mousseux. Elle avait les cheveux tirés en arrière, et le vent matinal rougissait ses joues. Elle lui montra quelque chose dans sa paume : une petite pièce de cuivre, usée, presque sans relief.
— Mon père me l'avait donnée. Il disait que c'était sa chance, son premier salaire à la douane.
Étienne prit la pièce, la tourna entre ses doigts. Le métal était doux, lisse, poli par des années de manipulations.
— Tu veux la jeter ? demanda-t-il.
— Je ne sais pas. Elle m'a porté chance jusqu'ici, si on peut appeler ça de la chance.
Il rendit la pièce. Claire la referma dans son poing, puis la glissa dans la poche de son chandail.
— Garde-la, dit-il. Une chance, ça se garde. Ça se transmet.
Elle le regarda, et quelque chose dans ses yeux changea, s'adoucit. Elle s'approcha de lui, appuya sa tête contre son épaule. Il sentit la chaleur de son corps à travers l'étoffe, le rythme régulier de sa respiration.
Le soleil finit par percer les nuages. La Méditerranée s'étirait devant eux, d'un bleu profond qui virait au turquoise près des crêtes. On ne voyait plus rien de Marseille, pas même la fumée des usines. Le *Providence* filait, stable, indifférent, emportant ses passagers vers une autre rive.
Étienne posa sa main sur celle de Claire, et il regarda l'horizon. Il ne savait pas ce qu'il trouverait à Gênes, ni dans les villes d'après. Il savait qu'il ne serait plus jamais celui qui avait signé les manifestes faux, celui qui avait fermé les yeux pour de l'argent, celui qui avait laissé Vidal mourir seul dans un container. Ce type-là était resté sur le quai, quelque part entre le corps de Paoli et la confession de Lenoir.
Il avait la montre de son père à son poignet, la femme qu'il aimait contre son épaule, et une pièce de cuivre dans la poche de Claire, magie sur magie.
Il n'y avait plus de registres, plus de comptes, plus de décimales erronées. Il n'y avait que l'eau et le ciel, et le bateau qui avançait.
Claire leva la tête.
— Tu ne regrettes rien ?
Il réfléchit longtemps, le temps que la proue fende une vague un peu plus haute.
— Si. Beaucoup de choses. Mais je ne regrette pas d'être là.
Elle sourit, et pour la première fois depuis tout cela, il crut que c'était un sourire entier, sans arrière-pensée, sans mensonge.
Le *Providence* continua sa route vers Gênes, sa silhouette noire sur l'eau claire, emportant deux passagers qui n'avaient pas encore appris à être heureux, mais qui approchaient, qui approchaient, qui approchaient.
À l'arrière, dans le petit incinérateur près de la cuisine, les dernières cendres du journal d'Étienne Morel se soulevèrent dans un courant d'air tiède et se dispersèrent par la cheminée, en une fine fumée grise que le vent effaça aussitôt, comme si elle n'avait jamais existé.
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