Le Registre du Portuaire
Lire le chapitre 35: The Aftermath of Justice
La tape fit un clic sec quand Étienne la posa sur le bureau. Le vieux commissaire ne leva pas les yeux tout de suite. Il regardait la bandoulière ensanglantée d’Étienne, puis le sang séché sous ses ongles.
« Tu as l’air d’un homme qui a traversé un champ de bataille, Morel. »
« J’en ai traversé un. La jetée sud. Vous avez déjà entendu ce nom ? »
Le commissaire Renard se tut. Il ouvrit le tiroir de gauche, en sortit un mouchoir propre et le poussa vers Étienne.
« Essuie-toi la figure. Tu vas faire peur aux secrétaires. »
Étienne ne prit pas le mouchoir. Il laissa la cassette sur le bureau, entre les paperasses officielles et la lampe verte.
« Elle contient la confession complète de Lenoir. Il a parlé avant de mourir. De l'import-export, de Moreau, de la paie des policiers, et de la mort du journaliste Delmas. »
Renard croisa les mains. Il avait le visage d'un homme qui en avait entendu assez dans sa carrière pour ne plus s'étonner de rien, mais qui savait encore s'indigner pour la forme.
« Lenoir est mort ? »
« Tué par Paoli. Paoli est mort aussi. Moreau est encore vivant, blessé à la jambe, assis à la quai sud. Il ne bougera pas avant que vous arriviez. »
Renard prit la cassette, la soupesa comme on pèse une vérité fragile.
« Qui d'autre est au courant ? »
« Personne. À part vous et moi. Et la femme qui m'attend. »
Le vieux commissaire se leva. Il était grand, maigre, avec des épaules de roseau et des yeux qui perçaient la fumée des rapports officiels. Il avait connu le père d'Étienne. Il avait vu grandir ce fils de douanier qui passait ses journées à compter les conteneurs au lieu de jouer aux boules avec les gamins du Panier.
« Tu sais ce que tu me demandes ? »
« Je vous demande de faire votre travail. »
« Mon travail, il est à l'image de ce port : compliqué. »
Étienne resta debout. Il avait mal à la tête. Il sentait encore le contact de la lame du comptable contre sa gorge, l'étouffement des mains de Paoli autour de son cou.
« Lenoir a parlé de la paie. Il a donné les noms des hommes dans votre brigade qui étaient à sa solde. C'est sur la bande. Si vous ne bougez pas maintenant, c'est eux qui bougeront d'abord. »
Renard laissa passer un long silence. Puis il enfila sa veste.
« Reste ici. Ne dis rien à personne. Je vais chercher Moreau. »
« Il faudra plus que deux agents. Les types qui m'ont coupé la route au quai... je ne sais pas qui ils étaient. Ils ont vu la fusillade. Ils ont filé, mais ils peuvent revenir. »
« J'appelle le groupe d'intervention. Tu veux que ça se fasse dans le bruit ou dans la discrétion ? »
Étienne pensa à Claire, endormie dans la chambre de l'hôtel, au linge propre qu'elle avait préparé pour lui dans le sac de toile.
« Dans le bruit. Que tout le monde sache enfin. »
Renard hocha la tête.
« Tu as des alliés ici, Morel. Ce n'est pas donné à tout le monde. »
Il prit la cassette et sortit sans se retourner.
---
Une heure plus tard, les sirènes déchirent la nuit du Vieux-Port.
Étienne les entendit depuis la fenêtre de la chambre d'hôtel, la main posée sur le rebord humide. Claire s'approcha de lui en chemise de nuit, les cheveux en désordre.
« C'est lui qui est venu ? »
« Renard. Le vieux commissaire. »
« Tu peux lui faire confiance ? »
Étienne regarda la lueur des gyrophares danser sur l'eau noire du bassin.
« Mon père disait de lui qu'il rangeait les dossiers avant de les fermer. Qu'il n'oubliait jamais rien. C'est un homme propre. »
« Dans un monde sale. »
Il se tourna vers elle. Il y avait quelque chose de brisé dans son visage, mais aussi quelque chose de nouveau. Une décision prise.
« Il va arrêter Moreau. Lenoir et Paoli sont morts. Vidal et Delmas sont morts. Il reste le comptable, quelque part. Et il reste la question de qui t'as donné le nom de ton père. »
Claire ferma les yeux une seconde. Elle souffla lentement.
« Je sais. Ce n'est pas fini. Mais ce soir, ça avance. »
Il l'enlaça sans un mot. Ils restèrent ainsi dans la pénombre de la chambre qui sentait la lavande et les draps pas nets, tandis que le port s'éveillait dans le fracas des radios et des portières.
---
Ils partirent avant le lever du jour.
Étienne prit le chemin du quartier des antiquaires, non loin de la Place de la Préfecture. Claire portait un foulard gris sur les cheveux, un manteau sobre. Elle ne demandait pas où ils allaient. Elle l'avait suivi sans poser de questions depuis l'hôtel, et c'était peut-être ça le plus grand signe de confiance.
La boutique du prêteur sur gages se trouvait en retrait, entre une échoppe de cordonnier fermée et un magasin de tissus. Une vieille enseigne jaunie annonçait « Achat et vente d'objets précieux. »
Étienne poussa la porte. Un carillon fatigué tinta.
Le prêteur était un homme ventru, chauve, à l'œil de client habitué aux vies qui se défont. Il leva les yeux de son journal.
« Monsieur Morel. Je me disais qu'on ne vous reverrait plus. »
« Je viens récupérer la montre. »
« Vous avez les fonds ? »
Étienne sortit une liasse de sa poche intérieure. Des billets pliés serrés, de ceux qu'il avait déposés à la banque pendant toutes ces années, argent blanchi à force de patience et de paperasse.
Le prêteur compta sans hâte, fit un reçu, et descendit de l'étagère un coffret de carton gris. Il l'ouvrit. La montre de son père y reposait, acier et cuivre, cadran légèrement jauni. Il avait posé sa tête contre elle tant de fois en la nettoyant d'un geste machinal, c'était la dernière chose qui lui restait de l'homme qui lui avait appris à lire les bulletins de douane.
Étienne la prit, la tourna entre ses doigts. Le fermoir ne tenait plus. Il se souvint du temps passé, enfant, à regarder son père remonter la montre chaque matin au même instant, comme un navigateur qui prend sa ligne d'horizon.
« Vous avez un établi ? »
Le prêteur haussa un sourcil, puis indiqua d'un geste la pièce au fond de la boutique.
Étienne s'y glissa. Claire resta sur le seuil. Il ouvrit un tiroir de bois, trouva une pince fine et une petite loupe. Il s'assit sur le tabouret et entreprit de redresser le fermoir de la montre, petit travail minutieux, presque prière laïque.
Il n'avait pas fait ce geste depuis vingt ans. Mais ses doigts s'en souvenaient.
Une minute passa. Deux.
Il redressa la petite lame de cuivre, ajusta le châssis, remit le mécanisme en place. Il claqua le fermoir avec un clic net. Il tourna la couronne doucement, sentit la résistance régulière du ressort.
Claire s'approcha. Elle tendit la main. Il lui déposa la montre au creux de la paume.
« Elle a l'air neuve », dit-elle.
« Elle est à l'heure. »
Elle la rendit. Il la fixa à son poignet, la brossant légèrement du pouce, un geste de reconnaissance et de deuil. Puis il glissa la manche de sa veste par-dessus.
---
Sur le port, l'activité était démentielle.
Deux voitures de gendarmerie devant le bureau des douanes. Des hommes en uniforme qui entraient et sortaient en hâte. Les agents parlaient fort. Les employés des quais s'attroupaient par petits cercles, des cigarettes entre les lèvres. On entendit le nom de Moreau répété quinze fois en dix minutes.
« Il paraît qu'ils l'ont embarqué en pyjama », disait un docker à un autre, pas loin d'Étienne.
« Paraît qu'il y avait plus de vingt mille francs en liquide dans son bureau », répondit l'autre.
Étienne ne s'arrêta pas. Il traversa la place sans un regard de trop. Claire marchait à son côté. Des saluts prudents, quelques têtes qui se détournent à la vue du sang sur ses vêtements. On n'approchait pas un homme qui avait une nuit de bagarre sur les épaules.
Sur le quai des voyageurs, le bateau pour Gênes était en train de larguer ses amarres quand ils tentèrent d'acheter des billets au comptoir.
« Départ dans vingt minutes », dit la vendeuse, sans visage, comme si elle en avait vu passer des dizaines.
Il paya en espèces. Deux billets en deuxième classe. Des noms de couverture préparés d'avance, une identité neuve chacun.
Il monta à bord, tenant la rampe d'une main et le sac de toile de l'autre. En haut, il se tourna une dernière fois.
Le port de Marseille était dans la grisaille du matin, ses grues aussi hautes que des cathédrales, ses bassins remplis de mâts et de cheminées. Il laissa son regard parcourir l'ensemble, les formes familières qu'il connaissait comme sa poche, les endroits où il avait compté, pesé, rédigé, forgé les documents qui alimentaient un réseau entier.
Il n'y aurait plus de registre.
« Tu viens ? » demanda Claire d'une voix douce, déjà au bastingage.
Il respira profondément. Il regarda la montre à son poignet. Le fermoir tenait. Elle marchait. Il redressa les épaules, prit un paquet de biscottes de sa poche — détail absurde — et s'avança vers elle.
Le bateau appareilla une demi-heure plus tard. Dans la cabine exiguë, Étienne sortit son carnet, celui de cuir noir qui l'avait accompagné pendant dix ans, et le tint entre ses mains. Puis il se leva, ouvrit la porte, parvint à la coursive jusqu'à l'incinérateur réservé aux déchets de bord, souleva le couvercle de fonte et y déposa le carnet.
La flamme prit quelques secondes. Il la regarda dévorer le papier, ligne après ligne, les noms, les dates, les montants, la complicité.
Il revint à la cabine. Claire l'attendait sur la couchette, les genoux ramenés contre elle.
« Ça y est ? »
« Ça y est. »
Elle sourit pour la première fois depuis des jours. Il s'assit près d'elle, prit sa main, et ils écoutèrent le ronronnement des machines qui les emportaient vers une autre rive.
Le port n'était plus qu'une ligne à l'horizon quand Étienne regarda une dernière fois la montre à son poignet.
Elle était réparée.
Et lui aussi, peut-être.
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