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Le Remède du Mangeur d'Âmes

Lire le chapitre 1: The Pain-Eater

La ruelle empestait la peste. Une odeur de pourriture sucrée et de sueur froide qui collait à la langue, qui s’insinuait dans les poumons comme une promesse de mort. Elara Voss la connaissait bien. Elle l’avait déjà sentie, dans d’autres quartiers, d’autres villes où on l’avait appelée à l’aide. Elle la sentait encore, parfois, dans ses rêves.

Elle poussa la porte du taudis. L’intérieur était sombre, seulement éclairé par une chandelle grasse qui grésillait sur une table bancale. La mère était assise par terre, le dos contre le mur, les mains serrées sur ses genoux comme pour empêcher le monde de s’effondrer. Sa robe était maculée de boue séchée. Ses yeux étaient secs.

« Vous êtes la guérisseuse ? » demanda-t-elle, sans espoir.

« Je suis là pour votre fils », répondit Elara.

Elle s’accroupit près du lit. L’enfant avait peut-être six ans. Sa peau était brûlante, ses lèvres craquelées, ses yeux révulsés dans le délire. Il bougeait sans cesse, comme s’il luttait contre quelque chose que personne ne voyait. La fièvre avait déjà gagné la bataille ; il ne restait qu’une coquille agitée.

Elara posa une main sur le front brûlant de l’enfant. Elle ferma les yeux. Elle ne priait pas. Elle n’avait jamais cru que quelque chose ou quelqu’un écoutait. Elle comptait.

Un. Deux. Trois.

La douleur arriva comme un fleuve en crue. La fièvre se déversa dans sa paume, remonta le long de son bras, s’enroula autour de sa poitrine. Le corps de l’enfant se détendit, ses traits se relâchèrent. Il respirait encore, mais ce n’était plus ce souffle rauque, arraché. C’était une respiration d’enfant qui dort.

Elara retira sa main. Elle tremblait légèrement. La chaleur dans sa poitrine montait, lui donnait la nausée, faisait battre son cœur trop vite. Elle toussa dans son poing, cracha un filet de bile noirâtre sur le sol de terre battue.

« Voilà », dit-elle, la voix rauque. « Il va dormir. Il aura soif, au réveil. Faites-lui boire de l’eau propre, pas de vin. Donnez-lui quelques jours de viande, si vous pouvez. »

La mère regarda son fils, puis Elara. Ses yeux s’étaient remplis d’une gratitude qui faisait mal à voir.

« Comment vous remercier ? »

« Ne me remerciez pas », dit Elara en se relevant, en s’appuyant sur le mur pour garder l’équilibre. « Je suis payée par le district. Et vous, vous gardez la porte fermée, cette nuit. On dit que la peste se répand les nuits de brume. »

Le mensonge était utile. Ça donnait aux gens quelque chose à faire, une peur concrète. La peste, elle, n’avait pas besoin de brume pour se répandre.

Elle sortit dans l’air vicié de la venelle. Le quartier des Tanneurs était le plus pauvre de la ville, celui qu’on se gardait de nommer dans les salons. Les toits se touchaient presque par-dessus la ruelle, bloquant le peu de soleil d’automne qui aurait pu traîner. Le sol était un cloaque d’eau croupie et de sang de bœuf séché. Des visages se collaient aux fenêtres — des visages pâles, des yeux cernés, des bouches qui muettent quelque chose qu’elles n’osaient pas dire.

Elara marcha. Chaque pas lui coûtait. La fièvre qu’elle avait prise lui mordait la colonne vertébrale, et ses jambes étaient en plomb, et sa gorge en papier de verre. Elle avait soif. Elle avait faim d’un autre repas, d’une autre nuit de sommeil, d’une journée sans une seule main tendue vers elle.

Elle compta les maisons. Douze portes encore. On lui avait dit qu’il y avait un cas dans la maison du mercier, peut-être deux. Et si elle traitait le mercier, elle pourrait encore rejoindre le temple avant la tombée de la nuit, où on lui donnerait un lit et un bol de soupe. Mais si les deux cas étaient confirmés, elle n’aurait pas la force de rentrer.

Elle s’arrêta devant la porte du mercier. Le battant était entrouvert. Une voix d’homme, faible, appelait au fond.

Elara entra sans frapper. La maison sentait le cuir et la maladie. L’homme était allongé sur une paillasse, un jeune homme pas plus âgé qu’elle, le visage marbré de plaque violacées qui s’étendaient déjà sur son cou. Il la regarda, paniqué.

« C’est la nouvelle fièvre », dit-il, comme si cela expliquait tout.

« Je l’ai vu », dit Elara. « Ce ne sera rien. »

Elle s’accroupit près de lui. Elle était épuisée. Son propre corps protestait, chaque nerf tendu, chaque muscle douloureux. Elle aurait voulu dormir une semaine. Mais l’homme la regardait avec des yeux d’enfant, et elle n’avait jamais appris à dire non.

Elle posa la main sur sa poitrine. Elle sentit la chaleur monter, le poison, la fièvre, la douleur qui s’agrippait à son corps comme une sangsue. Elle tira. Elle tira plus fort que la fois précédente, parce que son corps n’avait plus de place pour la douleur des autres.

La tête lui tourna. Sa vision se brouilla. Le mur derrière l’homme sembla se plier.

« Mademoiselle ? » La voix de l’homme semblait venir de très loin. « Mademoiselle, ça va ? »

Elara retira sa main. La fièvre était partie. L’homme respirait mieux déjà, ses plaques violacées se rétractaient lentement. Il posa une main sur son front, surpris.

« C’est… c’est fini ? »

« C’est fini », souffla Elara.

Elle se releva. Le monde tournait. Elle fit deux pas vers la porte, et ses genoux se dérobèrent.

La chute fut brutale. Elle s’étala sur le sol, la joue sur la terre battue, l’air s’échappant de ses poumons. L’homme cria son nom, mais elle ne l’entendit pas. Elle n’entendait plus que le battement sourd de son cœur, trop rapide, trop faible, comme un tambour qui se fissure.

La poussière avait un goût de cuir éventé et de fièvre. Elle voulut se relever, mais ses bras ne répondaient plus. Elle restait là, la joue contre terre, dans son propre corps qui refusait de l’aider.

Des pas. Lents. Qui s’arrêtèrent près d’elle.

Elara leva les yeux. À travers sa vision trouble, elle vit une silhouette. Grande. Capuchonnée. Une silhouette qui se tenait debout, absolument immobile, au-dessus d’elle. Le capuchon était sombre sur un visage qu’elle ne pouvait pas distinguer.

La silhouette ne l’aidait pas. Elle regardait.

« Vous en faites trop », dit une voix. Une voix grave, peut-être d’homme, peut-être de femme, déformée par les couches de tissu. « Pour ce quartier. Pour cette ville. Pourquoi ? »

Elara ouvrit la bouche. Aucune parole n’en sortit. Elle ne savait pas pourquoi. Personne ne le lui avait jamais demandé de cette façon.

La figure se pencha. Un mouvement lent, presque curieux. Des yeux brillaient sous le capuchon — des yeux clairs, impossibles à lire dans cette lumière.

« Les guérisseuses se ressemblent toutes », dit la voix. « Elles se donnent toutes trop. Et puis un jour, il n’y a plus rien à donner. »

La silhouette se redressa. Regarda la rue, puis de nouveau Elara, étendue dans la boue.

« Dormez », dit-elle. « Si vous vous réveillez, nous parlerons de ce qui vous attend. »

Le pas s’éloigna. Elara voulut crier, lui demander ce qu’il voulait, mais la fièvre qu’elle avait prise était trop lourde dans son sang. Ses paupières se fermèrent. Sa conscience l’abandonna comme une feuille descend sur une rivière.

Quelqu’un la secoua. Quatre heures plus tard, peut-être davantage, une lumière grise filtrait par la porte. L’homme du chantier, le jeune mercier, il la secouait, l’appelait.

« Mademoiselle ! Mademoiselle, réveillez-vous ! »

Elara ouvrit les yeux. Sa tête tourna encore, mais moins. Le sol était froid, humide. Elle était toujours étendue dans le seuil. Quelqu’un avait posé un manteau sous sa tête — le manteau du mercier, sans doute.

« Ça va », dit-elle, la voix éraillée. « Je vais… je vais rentrer. »

Le mercier la regarda, remplit d’inquiétude. Il n’avait pas compris. Personne ne comprenait. Personne ne savait ce que chaque guérison lui coûtait. C’était un secret pratique. Les gens offraient plus volontiers leur gratitude que leur aide quand ils ne connaissaient pas le prix exact.

Elara se releva. Ses jambes tenaient, à peine. Elle s’avança dans la rue, s’appuya contre un mur, prit une longue inspiration. Elle ne pouvait pas soigner encore. Pas aujourd’hui. Les deux autres cas qu’on lui avait signalés dans le quartier des chapeliers devraient attendre.

Elle rentra à l’hospice, petite bâtisse de pierre grise près de l’église Saint-Michel, là où on lui donnait une chambre en échange des guérisons du quartier. Elle grimpa les escaliers en tenant la rampe des deux mains. Elle poussa la porte de sa chambre, se laissa tomber sur le lit, encore habillée.

Elle dormit la nuit entière. D’un coup, sans rêve.

Quand elle se réveilla, le soleil était haut. La lumière frappait la pierre de la fenêtre, colorant la poussière en or. Elara cligna des yeux. Quelque chose dans la chambre avait changé.

Elle regarda la table. Sur la table, posée avec soin, il y avait une fleur sèche. Bleue, arrachée à un champ, séchée entre les pages d’un livre sans doute. Et dessous, un papier plié.

Elara le prit. Ses doigts tremblaient encore. Elle déplia le papier.

L’écriture était fine, méticuleuse, presque trop régulière :

*« Vous demandez-vous pourquoi on vous laisse travailler seule dans un quartier qui meurt ? Vous demandez-vous pourquoi les autres guérisseuses de cette ville sont parties ? Vous demandez-vous pourquoi les gens qui vous appellent à l’aide ne parlent jamais de celle qui est venue avant vous ?*

*Vous n’êtes pas la première à absorber la douleur des autres dans votre chair. Vous êtes simplement la dernière en vie.*

*Restez dans votre chambre. Demain, quelqu’un viendra vous chercher. Ne le suivez pas. »*

Elara resta immobile, le papier entre les mains, la fleur bleue sur la table comme une accusation. La ville était calme derrière sa fenêtre. Au loin, un clocher sonnait les heures.

Mais dans sa poitrine, la fièvre d’un garçon de six ans et la douleur d’un mercier continuaient à brûler, silencieusement, comme des braises qu’on n’avait pas su éteindre.

Elle plia le papier, lentement, et le mit dans sa poche.