Le Remède du Mangeur d'Âmes
Lire le chapitre 2: The Hunter's Arrival
La porte de la chambre explosa presque sous son poing. Elara se redressa d’un bond, le souffle court, la main plaquée contre sa poitrine où les enfants malades pesaient encore comme des pierres. L’homme qui se tenait sur le seuil n’était pas le voyageur encapuchonné. Il était plus massif, plus rude, la mâchoire ombrée de barbe naissante et les yeux d’un gris d’orage sous des sourcils épais.
« Elara Voss ? » — Qui êtes-vous ? Et pourquoi avez-vous brisé ma porte ? — Dain. Chasseur de monstres, dit-il en poussant le battant du pied pour entrer sans y être invité. Vous venez avec moi.
Il sentait la pluie et le fer. Une lourde épée bâtarde battait sa hanche, et contre son cuir sombre pendait un pendentif de laiton terni qu’il caressa du pouce, par réflexe, comme on touche une cicatrice. Elara croisa les bras, délibérément lente, délibérément ferme.
— Je ne vais nulle part. Je suis guérisseuse, pas combattante. Et je n’ai pas le temps pour les hommes qui commandent avant de se présenter.
Dain la jaugea une seconde, puis il tira de sa ceinture un parchemin plié en quatre, usé aux angles. Il le déposa sur la table basse entre eux, comme on dépose une accusation.
— Vous connaissez ça ?
Elara déplia le papier. C’était une liste de noms, écrits d’une main d’archiviste, et chacun était barré d’un trait de craie rouge. Elle reconnut les deux premières lignes, celles qu’elle avait glanées dans les tavernes basses et les chapelles désaffectées : Maître Cael, guérisseur du quartier des tanneurs, disparu au printemps. Sœur Odile, guérisseuse des faubourgs, morte d’un mal qu’aucun diagnostic ne nommait à l’automne.
— Cael et Odile, murmura-t-elle. On disait qu’ils avaient fui la ville. — Ils sont morts, dit Dain. Pas de fuite. Pas de tombe. Et vous êtes la troisième sur cette liste.
La pièce sembla rétrécir. Elara s’assit lentement sur le bord du lit, les jambes soudain lourdes, la fièvre des enfants encore dans ses veines comme un poison doux.
— Qui fait ça ? Et pourquoi viser les guérisseurs ? — Pas les guérisseurs, corrigea-t-il. Les *absorbeurs*. La ville a toujours eu des gens comme vous, qui prennent la douleur des autres. Et depuis six mois, ils disparaissent les uns après les autres. Celui qui nettoie est méthodique. Il laisse les charlatans et les herboristes tranquilles. Il cible uniquement ceux qui portent la souffrance en eux.
Le mot le plus simple aurait dû la rassurer. Il ne la rassura pas. Cael était parti la nuit de la première neige. Odile avait dit à sa voisine qu’on frappait à sa fenêtre depuis trois soirées, et personne n’avait frappé à la sienne. Elara pensa au billet posé sur sa table, au papier encore plié sous la fleur bleue, et à l’homme encapuchonné qui l’avait regardée tomber sans un geste.
— Un homme, un grand, encapuchonné… c’est lui ? — Pas que je sache. Le traqueur que j’ai vu travailler est une ombre. Il ne laisse pas de témoin vivant.
Dain s’accroupit devant elle, ce qui les mit presque à égalité de hauteur. Son visage n’était pas cruel, simplement fatigué, comme un homme qui a cessé de compter les cadavres qu’il a vus.
— Vous êtes fiévreuse, reprit-il. Vous venez de soigner des enfants atteints de la pourpre. Vous avez pris leur mal en vous, et vous êtes faible. Dans cet état, vous êtes une proie facile. Et la prochaine fenêtre qu’on ouvrira dans cette chambre ne sera pas pour une bonne nouvelle.
— Et vous me proposez quoi ? D’être votre appât ? — Non. D’être ma boussole.
Il se releva, arpenta la pièce d’un pas lourd, puis s’arrêta face à la petite fenêtre aux vitres givrées.
— L’ombre que je traque ne se voit pas, mais elle se *sent*. C’est un mangeur d’émotions — un rongeur de sentiments, si vous voulez une image plus juste. Il se nourrit de désespoir, de peur, de colère. Et quand il a affamé une ville, les gens ne pleurent plus, ne rient plus. Ils deviennent des coquilles. C’est déjà ce que je vois ici. Des visages sans relief.
Elara ne voulait pas lui donner raison. Mais elle n’avait pas besoin d’ouvrir les yeux pour le savoir : l’épicier, ce matin, avait rendu la monnaie sans la regarder. Deux adolescents s’étaient battus dans la rue sans colère, plutôt par ennui. La ville était en train de s’éteindre, doucement, en silence.
— Vous dites qu’il se nourrit d’émotions. Pourquoi s’attaquer à des guérisseurs qui absorbent la douleur ?
Dain se retourna. Quelque chose claqua dans sa mâchoire, une irritation contenue.
— Vous absorbez la douleur des autres, c’est exact. Mais la douleur, c’est une émotion. La peur, c’en est une autre. Le chagrin, encore une. À force de prendre le mal des gens, vous devenez un réservoir. Un tonneau plein de vin fort. Et c’est vous qu’il veut boire.
Le froid qui remonta le long de sa nuque n’était pas la fièvre. C’était la certitude, absolue et glacée, que chaque guérison qu’elle avait accomplie depuis l’hiver avait attiré quelque chose de plus vieux et de plus patient que la simple mort.
— Vous voulez que je vienne, dit-elle lentement, pour appâter cette créature. Et que je lui serve de repas pendant que vous la frappez. — Je veux que vous veniez parce que vous êtes la seule qui puisse le détecter quand il s’approche, dit-il en sortant un étui de cuir de sa poche intérieure. Il l’ouvrit : à l’intérieur reposait une fiole de verre sombre, contenant un liquide qui luisait d’un éclat laiteux. « Et parce que j’ai ça. De la sève de nuit de Cendrefeu, préparée par une alchimiste qui vous doit une vie. Une dose par jour, et votre corps se répare. Vous pouvez arrêter d’être fragile. Vous pouvez guérir sans vous détruire.
Elara ne bougea pas. Son regard restait rivé sur la fiole, sur la promesse qu’elle contenait : dormir sans réveiller les douleurs des autres, se lever sans avoir l’impression d’avoir été rouée de coups.
— Vous voulez ma mort, dit-elle enfin. Ou vous voulez mon aide. Vous ne pouvez pas savoir, à la fois, que je suis une proie et une arme. — Je sais, dit Dain avec une brutalité calme. C’est précisément pour ça que vous êtes en danger. Vous êtes la bouteille la plus pleine de la cave. Et quand le vigneron a soif…
Il laissa la phrase mourir. Elara baissa les yeux sur le billet chiffonné dans le creux de sa main. Souviens-toi qu’on meurt aussi d’attendre. Elle le relut trois fois, puis elle le froissa dans sa paume.
— Si je viens, dit-elle en se levant, c’est à mes conditions. Vous arrêtez me cacher des choses. Et vous ne m’appelez plus « bouteille ».
Dain esquissa ce qui aurait pu être, en d’autres temps, un sourire.
— C’est accepté, guérisseuse. — Et le billet, ajouta-t-elle pour le tester. La fleur bleue. Quelqu’un m’a prévenue, hier. Vous savez qui ?
Un voile passa sur le visage de Dain. Il était bref, presque imperceptible, mais Elara était entraînée à lire ce que les corps cachent. Entre ses omoplates, une douleur sourde s’éveilla, celle que la fièvre lui laissait quand elle se méfiait de quelqu’un.
— Non, dit-il trop vite. Mais c’est une aubaine. Quelqu’un d’autre sait se servir de ses yeux.
Il se dirigea vers la porte, puis se figea, la main sur le chambranle, sans se retourner.
— Une dernière chose. On dit que Mère Elara portait une clé autour du cou. Une clé ancienne, façonnée comme une fleur de lys. Vous la tenez encore ?
Elara sentit la lame froide d’un soupçon lui traverser les côtes. Les étoiles de la senteur d’aiguilles du matin, la hâte de l’homme à la dévisager quand elle était tombée, et maintenant cette question sur l’unique objet que sa mère lui avait laissé avant de mourir. Son instinct lui souffla de mentir.
— Elle est morte avec elle, dit-elle. Enterrée avec la défunte.
Dain hocha la tête, sans ciller, et sortit dans la nuit. Mais Elara avait vu. Au mot « enterrée », sa main avait serré le pendentif de laiton contre sa poitrine, comme on vérifie un secret.
Elle resta seule dans la chambre éventrée, une fiole de remède posée sur sa table, un avertissement froissé dans sa main, et quelque chose de nouveau qui battait dans sa poitrine, plus fort que la peur : la certitude que cet homme ne voulait pas seulement tuer une bête. Et qu’elle venait peut-être de signer un pacte avec un mensonge.