Le Remède du Mangeur d'Âmes
Lire le chapitre 35: The Last Trial
La pluie avait cessé, mais l’air restait chargé d’une moiteur épaisse qui collait aux pavés de la cour de l’école. Elara essuyait le tableau d’ardoise quand une ombre s’étira sur le mur, longue et disproportionnée, comme si le soleil d’automne s’était soudain tordu.
Elle se retourna lentement, les doigts encore tachés de craie.
La femme se tenait sous le porche de l’ancien grenier rénové. Grande, les cheveux argentés coupés courts, des cicatrices semblables à des racines de vigne courant sur ses avant-bras nus. Elle souriait d’un sourire trop large pour être honnête.
« Elara Voss. J’ai traversé trois provinces pour te trouver. »
Elara ne connaissait pas son visage, mais elle connaissait son geste. La façon qu’elle avait de faire glisser son pouce le long de sa propre veine, comme pour en tester le cours.
« Vous êtes une guérisseuse », dit Elara, la voix plate.
« J’étais. Avant que ton ordre ne me chasse. » La femme descendit les trois marches de pierre, ses bottes crissant sur le gravier. « Ils m’ont appelée “erratique”. Parce que je comprenais ce qu’aucun d’eux n’osait accepter : le corps n’est pas une frontière. La douleur est un territoire, et tout territoire peut être conquis. »
Un élève, un garçon de quatorze ans, passa la tête par la fenêtre latérale.
« Madame Voss ? »
« Rendors-toi, Joran. Tout va bien. »
Le garçon hésita, jeta un œil à l’inconnue, puis disparut. Elara compta les secondes avant qu’elle ne soit seule à nouveau.
« Comment vous appelez-vous ? »
« On m’appelait Cérès. Mais les archives ont dû brûler mon nom. » La femme s’arrêta à deux mètres d’elle, inclina la tête comme un oiseau examinant une proie. « Tu sens la chose, n’est-ce pas ? En toi. Sa chaleur, son sommeil. Elle respire au ralenti, comme une braise sous la cendre. »
Le sang d’Elara se glaça. Sa main descendit instinctivement vers son ventre, là où le monstre reposait, à peine plus qu’un poids, à peine plus qu’un souvenir de faim.
« Vous parlez d’une maladie que je ne connais pas. »
Cérès rit, un rire qui dérapa dans l’aigu.
« Ta mère savait. Ta mère savait tout. Elle a écrit des lettres que tu n’as pas toutes lues. » Elle tira de sa poche un papier jauni, jauni, plié en quatre, et le tint entre deux doigts comme une hostie. « Elle m’a écrit, à moi. L’erratique. La chimère. Pour me demander de t’aider quand serait venu le temps de t’arracher la bête. »
Le cœur d’Elara martelait si fort qu’elle distinguait chaque battement dans sa mâchoire.
« Ma mère est morte avant de pouvoir envoyer sa décision. »
« Non. » Cérès plia le papier, le glissa dans sa manche. « Elle est morte avant de pouvoir t’envoyer *la réponse*. Sa dernière demande fut que je veille sur toi de loin. Et voilà ce que je vois de loin : une femme qui a piégé la créature la plus dangereuse du continent dans sa propre carcasse, qui fait classe à des petits curés d’échoppe, et qui fait semblant de dormir à côté de son ancien bourreau devenu garde du corps. »
Elara n’avait pas parlé de Dain à quiconque depuis des mois.
« Qui vous envoie ? »
« L’instinct. Le même que toi. » Cérès fit un pas en avant, si près qu’Elara sentit son odeur de menthe et de cendre. « Je suis venue te faire une proposition. La bête peut être extraite. Pendant qu’elle dort, si l’opération est faite avec précision, elle peut être déplacée dans un réceptacle plus sûr. Et je suis le seul réceptacle volontaire qui te reste. »
Elara se figea.
« Vous voulez… prendre la chose en vous ? »
« Je veux *la libérer* de toi. » Cérès tendit un poing fermé et l’ouvrit. Dans sa paume, un éclat de verre sombre, veiné de filaments rouges, pulsait faiblement. « Le réceptacle n’a pas besoin de vivre, seulement de contenir. Je connais la technique. Il faut juste que tu t’allonges, que tu te laisses faire. Une heure, pas plus. Et tu seras libre, vraiment libre. Mortelle. Entière. Sans lui. »
Elara regardait l’éclat, écoutait le silence, entendait le souffle des filles et des garçons dans le dortoir au-dessus. La promesse était là, impeccable, presque trop bonne.
Ce qui voulait dire qu’elle était fausse.
« Vous avez dit “réceptacle volontaire”. Mais l’éclat que vous tenez, il est déjà raccordé à vos veines, pas vrai ? »
Le visage de Cérès ne changea pas, mais ses doigts se refermèrent lentement sur le verre.
« Tu es plus lestée que le disait ton dossier. »
« Je ne suis plus une guérisseuse », dit Elara en reculant d’un pas. « Mais j’ai passé sept ans à lire la douleur des autres. Et la vôtre, vous l’avez collée en surface, comme un pansement mouillé. Vous n’avez jamais guéri personne. Vous prenez, vous gardez, vous vous remplissez. » Elle planta son regard dans celui de Cérès, sans flancher. « Ce que vous voulez, ce n’est pas me libérer de la bête. C’est la manger à ma place. Pour apprendre à mourir. »
Cérès ne rit pas, cette fois. Elle laissa tomber l’éclat de verre, qui se pulvérisa en poussière rouge entre ses doigts. Le sourire s’effaça, et dessous se révéla un visage affûté, patient, cruel.
« Non, Elara. Je veux la garder pour fonder un monde où les guérisseurs n’auront plus jamais à se sacrifier sur des autels d’autres hommes. »
Elle leva la main. Une onde invisible traversa l’air; Elara sentit sa peau se hérisser, sa gorge se serrer. D’instinct, elle chercha en elle ses pouvoirs, ce puits de lumière où elle puisait avant—et ne trouva que le froid du vide où dormait la bête.
Rien.
Elle n’avait plus rien.
La porte de l’école s’ouvrit dans un grondement. Dain surgit, lame nue, le visage tendu comme une corde. Il s’interposa devant Elara, bouclier vivant.
« Derrière moi. »
« Dain, il faut la raisonner— »
« Elle n’est pas venue pour être raisonnée. » Dain n’avait pas quitté Cérès des yeux. « Elle est venue pour ce que tu portes. Et elle est prête à te saigner pour l’avoir. »
Cérès éclata d’un rire franc, presque joyeux.
« Le chasseur. Enfin. Tu sais pourquoi je suis là, toi, pas vrai ? Parce que tu as lu l’inscription du locket. Celle qui donne une fin. » Elle inclina la tête vers Dain, attentive. « Tu vas devoir choisir, très bientôt. La garder et la perdre, ou la libérer. »
Elle tourna les talons et s’éloigna, ses pas crissant sur le gravier, passant sous le porche et disparaissant dans l’angle mort du mur de ronde.
Dain ne baissa pas sa lame.
« Je vais la suivre. »
« Non. » Elara attrapa son bras, sa poigne plus ferme qu’elle ne s’y attendait. « Elle veut que tu la suives. Elle veut nous séparer. »
Dain la regarda, et pour la première fois depuis le sanctuaire, elle vit le doute dans ses yeux—non pas le doute en elle, mais le doute en eux, en leur équilibre, en cette chose qui vivait dans son ventre et les tenait tous deux en laisse.
« Tu es mortelle, Elara. Tu n’as plus d’armes, plus de bouclier. Si elle revient, je ne peux pas garantir de la tenir à distance et de te protéger à la fois. »
Elara lâcha son bras, parcourut du regard sa cour, ses murs, sa porte ouverte. Elle n’avait plus de magie, plus d’essence. Mais il lui restait autre chose—quelque chose que Cérès n’avait pas.
Une bête qui dormait, qui connaissait le goût d’une invasion.
« Elle va revenir », dit Elara, sa voix étonnamment calme. « Et quand elle reviendra, je ne serai pas derrière toi. Je serai en avant. »
« Elara, non. »
« Si. » Elle leva vers lui un regard qu’il n’avait pas vu depuis des mois, celui d’une femme qui n’avait plus rien à perdre, mais qui avait tout à comprendre. « Parce que je sais maintenant ce que ma mère n’a jamais eu le temps de me dire. »
Elle ne finit pas. Elle sortit de la cour, et Dain resta là, sa lame encore brillante au soleil déclinant, retenant une question qui venait de surgir, lourde comme une pierre :
*Qu’est-ce qu’elle a vu dans les yeux de Cérès ?*
Et la réponse, qu’il ne formula pas à voix haute, était simple. Elle avait vu quelqu’un qui ne voulait pas détruire la bête. Elle avait vu quelqu’un qui voulait l’adorer.
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