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Le Rideau Doré

Lire le chapitre 1: The Last Performance

La salle retenait son souffle. Camille le savait parce qu’elle le sentait dans son propre ventre, cette pression étrange qui précédait les grands silences. Elle n’avait qu’une réplique dans tout le troisième acte — « Mais, monsieur, vous oubliez votre promesse » — mais elle la portait comme une épée.

Sur scène, les lustres à gaz brouillaient les visages en une pâte dorée. Le théâtre des Variétés n’était pas l’Opéra, loin de là. Les fauteuils étaient usés, le velours élimé aux accoudoirs, mais ce soir, la salle était pleine. On jouait *La Dame aux Camélias* pour la troisième fois du mois, et le public parisien ne s’en lassait jamais.

Camille entra côté jardin, dans une robe de soie bleue trop grande pour elle, cousue de trois retouches successives qui trahissaient son statut de figurante. Le souffleur, le vieux Moreau, lui fit un signe de la tête. Elle prit sa marque, juste derrière Sarah, la vedette, qui dominait le plateau comme une reine de cartes.

Elle n’avait rien à faire là. Elle le savait. Mais Camille Moreau avait appris à occuser l’espace sans le voler.

Sa réplique vint trop vite. Ou peut-être jamais assez. Elle la dit avec une netteté qu’elle n’avait pas ressentie en répétition, et quelque chose dans la salle se modifia. Un mouvement au premier rang, à droite. Quelqu’un qui se penchait en avant, qui écartait son programme comme pour mieux voir par-dessus la rampe.

Camille ne quitta pas son personnage, mais le temps d’un battement, elle vit l’homme. Âgé, riche, sans doute. Un pardessus de tweed sur les genoux, un monocle qui captait la lumière, la mâchoire serrée d’un homme qui n’avait pas l’habitude d’être ému.

Il la regardait. Elle, pas Sarah.

La suite du acte se déroula comme dans une brume. Sarah pleura, agonisa, ressuscita pour la scène finale, et les applaudissements crépitèrent comme une pluie sur les toits de verre. Les rappels. Les fleurs. Le public se leva.

Camille salua mécaniquement, son cœur cognant dans sa poitrine, non pas de l’émotion du personnage mais de la conscience étrange d’avoir été vue.

Elle se retira dans les coulisses encombrées de cordes et de perruques, les semelles de ses chaussures glissant sur le plancher poussiéreux. Dans le couloir, Plantin, le régisseur, la rattrapa par le coude.

— Moreau. On te demande dans la loge B.

Elle s’arrêta net. La loge B était celle qui donnait sur le côté, réservée aux abonnés de marque, à ceux qui voulaient voir sans être vus.

— Pourquoi moi ?

Plantin haussa les épaules, déjà reparti vers les machinistes qui rangeaient les décors. Il n’avait pas de réponse, ou plutôt, il n’avait pas de temps.

Camille descendit l’escalier en colimaçon, sa robe encore froissée des heures passées dans l’ombre. Elle passa devant la loge de Sarah, d’où sortaient des rires et des éclats de voix, devant celle des danseuses, dont la porte était fermée à double tour. La loge B, tout au bout, était entrouverte, une raie de lumière chaude barrant le sol.

Elle frappa.

— Entrez.

La voix était grave, posée, avec cette inflexion particulière des hommes d’affaires qui n’avaient jamais eu besoin de se presser. Elle poussa la porte.

L’homme au monocle était assis dans le fauteuil de velours, un verre de cognac à la main. Il ne s’était pas levé. Il ne le ferait pas, comprit Camille. Il n’était pas de ceux qui se lèvent pour les femmes de théâtre.

— Mademoiselle Moreau, dit-il sans la quitter des yeux. Je suis le Baron de Villeroy.

Le nom résonna dans la pièce comme une pièce qu’on jette sur une table. Villeroy. Les journaux en parlaient souvent, du côté des affaires — des mines dans le Nord, des chemins de fer en Italie, des titres qu'on ne comprenait pas mais qui faisaient trembler la Bourse. Il était de ceux qui possédaient la ville sans avoir besoin d’en arpenter les rues.

Camille fit une esquisse de révérence, les mains moites dans sa robe trop grande.

— Monsieur le Baron.

— Vous êtes très bonne dans ce rôle. Bien meilleure que ce qu’il ne vous offre.

Elle ne trouva pas la phrase. C’était tout à la fois un compliment et une insulte, adressés à elle comme au théâtre.

— Le rôle est modeste, mais il est juste, dit-elle prudemment.

Le Baron sourit. Un sourire mince, qui ne montait pas jusqu’aux yeux.

— La justesse est rare, Mademoiselle. Et je n’ai pas l’habitude de la rencontrer au troisième acte d’un mélodrame. Vous avez un talent qui dépasse les planches des Variétés.

Il posa son verre sur la petite table d’acajou et se pencha en avant. Dans la lumière du gaz, il était moins vieux que de loin, la cinquantaine active, le visage taillé par les affaires et les voyages. Mais il y avait dans ses yeux quelque chose de plus avide que la simple curiosité esthétique.

— Je donne une soirée samedi prochain dans mon hôtel du faubourg Saint-Germain. Des ministres, des banquiers, quelques écrivains qu’on dit spirituels. J’aimerais que vous y assistiez.

Camille sentit le sol se dérober sous ses pieds. Une invitation dans le faubourg. Pas pour un souper dans une maison close ni pour une soirée de fausses promesses de maîtresse, mais dans l’hôtel particulier d’un baron de la haute banque. Parmi les ministres. Parmi les gens qui gouvernaient le monde sans jamais se salir les mains.

— Je ne suis pas... commença-t-elle.

— Vous êtes parfaite, la coupa-t-il. Et vous ne pouvez pas rester ici. Ce théâtre vous éteindra, Mademoiselle. Vous êtes faite pour brûler.

Il sortit une carte de sa poche intérieure, une carte épaisse, couleur ivoire, avec seulement un nom gravé et une adresse. Il la déposa sur la table, sans la lui tendre, comme on dépose un pion sur un échiquier.

— Si vous voulez changer votre sort, vous saurez où me trouver.

Camille regarda la carte, puis le Baron. Elle pensa aux deux francs qu’elle avait mis de côté pour le loyer de la semaine, à la chambre mansardée sous les toits où le chauffage ne fonctionnait plus depuis la mi-février, à la cachemire trop fin qui lui servait de manteau d’hiver. Elle pensa aussi à la scène du théâtre, à la voix du souffleur, à l’heure où les piles des projecteurs brunissaient et où la salle devenait une masse anonyme où l’on pouvait se noyer sans bruit.

Elle avait envie de dire non. C’était cela, la prudence. C’était aussi cela, la peur.

Camille Moreau avait vingt-quatre ans. Elle n’avait rien, n’avait jamais rien eu, et le peu qu’elle avait construit lui avait coûté des années. Mais pour la première fois depuis longtemps, elle se trouvait devant une porte qui ne ressemblait pas à un rideau de scène.

Elle tendit la main, prit la carte.

— Je verrai, mon oncle.

— Vous viendrez, dit-il avec une certitude tranquille, déjà debout, déjà enroulant un foulard autour de son cou. Les femmes de votre talent ne se permettent pas de manquer leur destin.

Il sortit sans se retourner, la laissant dans la loge éclairée au gaz, le nom de Villeroy brûlant entre ses doigts.

Elle resta un instant immobile, respirant l’odeur de tabac fin et de cire qu’il laissait derrière lui. Puis elle plia la carte en deux et la glissa dans son corsage, contre sa peau.

Dans le couloir, elle tomba sur Lucien, le caissier, qui verrouillait son guichet. Il la regarda avec une expression que Camille ne savait déchiffrer.

— Alors ? demanda-t-il.

— Rien, dit-elle trop vite. Juste un habitué qui félicite la troupe.

— Ah, fit-il. J’ai cru voir quelqu’un de la presse aussi, à côté de la sortie. Un jeune homme avec un calepin. Il vous a observée pendant que vous parliez au Baron.

Camille se retourna vers la porte du théâtre, par laquelle on devinait la rue, la nuit bleue, les becs de gaz qui mouchetaient la chaussée mouillée.

Un journaliste. La presse. Mon Dieu.

Elle savait ce que les journaux écrivaient sur les actrices et leurs protecteurs. Elle avait vu des carrières naître sur une colonne mondaine et d’autres mourir dans un entrefilet scandaleux. Elle venait à peine d’accepter une invitation qu’elle ne comprenait pas encore, et déjà quelqu’un la regardait.

— Qui ? demanda-t-elle malgré elle.

— Je ne sais pas. Il n’a pas donné de nom. Mais il a pris des notes, ça je vous le garantis.

Camille enroula les bras sur elle-même. La carte pesait dans son corsage comme une promesse et comme une menace.

Elle sortit dans la nuit, laissant la porte claquer derrière elle. Paris l’attendait, pavés mouillés et vitrines allumées, et quelque part dans le noir, un inconnu avec un calepin écrivait déjà l’histoire qu’elle n’avait pas encore vécue.

Elle serra les pans de son manteau décoloré et marcha. Elle n’avait pas besoin de se retourner pour savoir qu’elle était suivie par l’idée de ce jeune homme aux yeux clairs — et par la question qui commençait déjà à lui creuser le cœur : que venait-elle d’accepter exactement ?