Le Rideau Doré
Lire le chapitre 2: An Invitation to the Faubourg
Le mardi suivant, une envelige à l’encre bleu nuit glissa sous la porte de la loge de Camille. Papier épais, filigrane discret, un cachet de cire frappé d’un V. Camille la retourna entre ses doigts, sentit le poids du carton, l’odeur légère de santal. Elle n’eut pas besoin de l’ouvrir pour deviner.
Elle la décacheta avec soin, comme on éventre un secret. L’écriture était fine, penchée, celle d’un secrétaire ou d’une épouse.
*Mademoiselle Moreau,*
*Le Baron de Villeroy et la Baronne ont l’honneur de vous prier de leur faire l’amitié de vous joindre à eux pour une soirée musicale, le samedi 14 courant, à neuf heures précises, en leur hôtel du Faubourg Saint-Germain.*
*Tenue de soirée exigée. Réponse attendue.*
Camille relut deux fois la dernière ligne. Tenue de soirée. Elle jeta un coup d’œil à la robe pendue derrière la porte — un lainage sombre, reprisé aux manches, digne des troisièmes rôles qu’elle jouait. Le contraste lui arracha un rire amer.
Elle connaissait la règle du jeu. Une actrice invitée chez un banquier, ce n’était jamais pour sa conversation sur Racine. Et pourtant, la carte du Baron était restée dans son corsage depuis la représentation, comme une braise sous la cendre. Elle avait vingt-cinq ans, un talent que personne ne regardait, et un loyer que le Théâtre des Variétés payait avec trois semaines de retard.
Elle répondit par un mot sec, poli, accepté.
Le jeudi, elle frappa à la loge de Marguerite Valois, la vedette de la troupe. Marguerite était grande, blonde, généreuse — de corps et d’esprit. Elle écouta la demande de Camille sans poser de question, ouvrit une armoire qui sentait la poudre de riz et le satin.
« La bleue, dit-elle en sortant une robe de soie couleur de nuit, avec des perles de jais cousues au corsage. Celle-là m’a porté chance. Je l’ai portée pour la première fois le soir où le comte de Bréauté m’a offert mon collier. »
Camille prit la robe avec un respect presque religieux. Elle pesait plus lourd qu’elle n’aurait cru, comme si le tissu gardait en mémoire les regards qu’il avait captés.
« Marguerite, je ne sais pas…
— Tu sais, la coupa l’autre en riant. Tu sais seulement pas si tu oseras. Mais ose. C’est toujours mieux que de se regarder vieillir dans une loge qui sent la soupe.
La nuit du samedi, Camille mit une heure à se préparer. Elle tira ses cheveux châtains en un chignon bas, dégagea la naissance du cou, laissa retomber deux mèches sur ses tempes. Le jais luisait contre sa peau pâle. Elle n’avait ni diamants ni perles, seulement un ruban de velours noir noué au poignet — un souvenir de sa mère, morte dix ans plus tôt dans cet appartement de la rue des Lombards qui sentait le moisi et l’encre.
Le fiacre s’arrêta devant un hôtel particulier dont la façade de pierre grise semblait plier sous le poids de ses propres ornements. Des colonnes corinthiennes, des balcons de fer forgé, un perron éclairé par des lampes à gaz qui dessinaient des flaques d’or sur le pavé. Camille régla le cocher avec des pièces qu’elle avait comptées deux fois, et grimpa les marches.
Un valet en livrée noire ouvrit la porte avant qu’elle n’eût sonné. Il prit son manteau — un lainage mince qu’elle aurait voulu cacher — sans ciller, et l’introduisit dans un vestibule où des portraits d’ancêtres la dévisageaient d’un air de reproche. Des voix lui parvenaient déjà, feutrées, du salon au bout de l’enfilade.
Elle entra.
La pièce était immense, tapissée de soie ivoire, éclairée par deux lustres de cristal qui vibraient faiblement au passage des conversations. Des hommes en frac noir, des femmes en robes claires, des éclats de rire polis, un pianiste qui jouait Fauré dans un coin. Camille chercha un visage connu et ne trouva que des étrangers.
Puis le Baron la vit.
Il traversa la foule avec une aisance tranquille, comme un navire fend une mer qu’il connaît par cœur. Ce soir, il portait un gilet de brocart argenté qui attrapait la lumière. Ses tempes grises, ses yeux clairs, ce sourire qui semblait toujours contenir un secret.
« Mademoiselle Moreau. Vous êtes venue. »
Sa voix était plus basse que dans le théâtre, plus intime. Il lui prit la main, la retint une seconde de trop, mais sans insistance déplacée. Il semblait simplement… content.
« Je n’ai d’abord cru que mon invitation avait été perdue, dit-il en l’entraînant vers le centre de la pièce. Mais vous voilà, et vous portez mieux cette robe que certaines dames de ma connaissance portent leurs diamants.
— Vous êtes trop aimable, Monsieur le Baron.
— Je suis exact, ce qui est bien plus rare. »
Il lui offrit une coupe de champagne, qu’elle accepta pour avoir quelque chose à faire de ses mains. Puis il la présenta d’une voix claire à un groupe de personnes âgées qui la toisèrent avec une curiosité polie. Une femme en robe prune, la Baronne de Villeroy, leva les yeux de son éventail.
Odile de Villeroy était petite, mince, d’une pâleur qui semblait maladive sous les lumières. Ses cheveux étaient d’un blond cendré soigneusement coiffés, ses mains chargées de bagues, mais ses yeux — d’un bleu délavé — avaient quelque chose de fatigué, presque d’absent. Elle dévisagea Camille avec une attention qui dépassait la courtoisie.
« Mademoiselle Moreau, dit-elle d’une voix douce, presque un chuchotement. Mon mari m’a parlé de votre prestation. Il paraît que vous jouez une servante ?
— Une suivante, Madame la Baronne. De la comtesse Almaviva.
— Une suivante. »
La Baronne échangea un regard avec le Baron que Camille ne sut déchiffrer. Puis elle sourit, d’un sourire qui n’atteignit pas ses yeux.
« Nous avons tous commencé par de petits rôles, Mademoiselle. Le tout est de ne pas y rester. »
Le Baron guida Camille vers le buffet, lui raconta une anecdote sur un tableau qu’elle avait cru reconnaître dans le grand salon. Elle l’écoutait, hochait la tête, posait des questions qu’elle espérait intelligentes. Mais quelque chose dans la pièce la tirait ailleurs. Une présence. Un poids.
Elle tourna la tête.
Un homme se tenait adossé à une colonne, à six mètres d’elle, un verre de vin rouge à la main. Il n’était pas en frac comme les autres hommes, mais en veston de velours brun, nettement moins formel. Il était jeune — la trentaine, pas plus — brun, le visage anguleux, des lunettes cerclées de fer qu’il semblait porter comme une arme ou un bouclier. Il ne détourna pas les yeux lorsqu’elle le regarda.
Camille le reconnut.
C’était l’homme du théâtre, la première fois. Celui qui notait tout dans un petit carnet, assis au deuxième balcon, qui n’avait pas applaudi une seule fois.
Le Baron suivit son regard, et son sourire se refroidit d’un demi-degré.
« Ah. M. Lefèvre. Il faut que je m’excuse de ne pas vous en avoir parlé. Il est journaliste.
— À quel journal ?
— Au *Figaro*, quand on l’y laisse. Mais il écrit surtout pour des feuilles plus obscures, qui ont l’amour de la vérité dans toute sa brutalité. »
Le Baron se pencha, la bouche près de son oreille.
« Méfiez-vous de lui, Mademoiselle Moreau. Il collectionne les secrets comme d’autres collectionnent les papillons — avec des épingles. »
Il s’éloigna pour accueillir un homme chauve à la barbe blanche, laissant Camille seule avec sa coupe et sa curiosité.
Elle n’eut pas à attendre longtemps.
Julien Lefèvre s’approcha d’un pas tranquille, sans détour, comme un homme qui sait que son temps est compté et refuse de le gaspiller en préliminaires.
« Mademoiselle Moreau, dit-il en inclinant brièvement la tête. Julien Lefèvre. J’étais au théâtre, la semaine dernière. Vous étiez remarquable.
— Je jouais une suivante. Trois répliques.
— Vous avez fait plus avec trois répliques que la plupart des actrices ne font avec un rôle entier. »
La franchise du compliment la surprit. Elle le regarda plus attentivement. Il avait des mains fines, des taches d’encre au bout des doigts, une cicatrice blanche sur le sourcil gauche.
« Vous n’avez pas applaudi, dit-elle.
— Je ne suis pas venu pour applaudir.
— Pour quoi, alors ?
— Pour la même raison que vous êtes ici, ce soir. »
Il but une gorgée de vin rouge, sans la quitter des yeux.
« Le Baron de Villeroy est un homme fascinant, n’est-ce pas ? Banquier, philanthrope, mécène. Il collectionne les jeunes talents comme d’autres collectionnent les porcelaines. Vous êtes la troisième actrice qu’il invite à ses soirées cette année. Les deux précédentes n’ont plus jamais rejoué sur une scène parisienne. »
Camille sentit le champagne lui monter à la gorge. Elle posa sa coupe sur un guéridon de marbre, lentement, pour se donner le temps.
« Je crains que votre enquête ne soit peu instructive, Monsieur Lefèvre. Je ne suis qu’une invitation parmi d’autres.
— Vous êtes une invitation à un rôle dont il n’a parlé à personne, avec une robe qui n’est pas à vous, et une carrière qu’il peut briser ou bâtir d’un mot. Cela me semble une excellente histoire. »
Il sortit de sa poche un carnet de cuir noir — le même qu’au théâtre — et l’ouvrit d’un geste sec. Il ne le consulta pas. Il le tenait simplement, comme une pièce à conviction.
« Le Baron de Villeroy a fait fortune en trois ans, à un âge où ses pairs attendaient déjà la retraite. Des placements si habiles qu’ils semblent presque… miracles. Ses associés viennent de Londres, de Vienne, de Saint-Pétersbourg. Avez-vous remarqué, depuis que vous êtes entrée, combien d’hommes politiques sont présents dans cette pièce ? »
Camille regarda autour d’elle. Les visages étaient nombreux, mais elle ne connaissait pas les noms. Des moustaches élégantes, des plastrons impeccables, des éclats de voix compassés. Elle se rendit compte qu’elle n’avait entendu, depuis son arrivée, aucune conversation qui portât sur des sujets sérieux — seulement des rires et des commentaires sur la musique, les tableaux, la qualité du champagne.
« Je ne suis pas qualifiée pour juger des affaires du Baron, dit-elle.
— Bien sûr que non. C’est précisément ce qui vous rend si précieuse à ses yeux. »
Il claqua son carnet et le remit dans sa poche, en souriant — un sourire sans chaleur, qui plissait les yeux mais n’éclairait rien.
« Amusez-vous bien, Mademoiselle Moreau. Et si vous constatez quoi que ce soit d’étrange ce soir — une lettre égarée, une porte fermée, un mot chuchoté trop bas — rappelez-vous que j’ai un carnet et de l’encre. Je serai ravi d’écouter ce que vous aurez vu. »
Il tourna les talons et se perdit dans la foule, laissant Camille plantée devant le buffet, la main serrée sur sa coupe vide.
Elle n’avait pas remarqué que la Baronne de Villeroy avait quitté son cercle de conversation et s’approchait d’elle à petits pas, les mains jointes sur une éventail de nacre.
« Mademoiselle Moreau. »
La voix était si douce que Camille dut se pencher pour l’entendre.
« Puis-je vous confier quelque chose ? »
La Baronne jeta un regard par-dessus son épaule. Le Baron discutait avec l’homme chauve, adossé à la cheminée. Personne ne regardait.
« Je dois vous parler de ma fille. »
Une enfant ? Camille chercha parmi les invités, ne vit aucune fillette en robe claire. La Baronne pencha la tête, ses yeux bleus soudain plus nets, plus graves.
« Ce soir, après le concert, je vous prie. Ne le dites pas à mon mari. »
Avant que Camille pût répondre, la Baronne s’éloigna de la même allure feutrée, glissant entre les groupes comme une ombre qui ne voulait pas se faire voir.
Dans la cage d’escalier, une porte se referma avec un bruit sourd.
Julien Lefèvre n’était plus dans le salon. Camille entendit le verrou cliqueter, un écho bref dans le silence d’un corridor — et elle se demanda ce qu’un journaliste cherchait dans le cabinet de son hôte, un soir de fête, à l’heure où tout le monde veillait.